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Angela Merkel : mère sans pitié d’une Allemagne pleine de pauvres Abonnés

OPINION. À un mois des élections générales, notre contributeur résidant à Berlin revient sur la situation économique allemande et le bilan de sa chancelière, qui quitte son mandat après 16 ans au pouvoir.

Angela Merkel : mère sans pitié d’une Allemagne pleine de pauvres

Depuis 20 ans, l’Allemagne fustige les chômeurs et les pauvres. Les réformes Hartz 1-4, inspirées par Franz-Walter Steinmeier, actuel président de la République allemande, à Gerhard Schröder, alors chancelier SPD, et Joschka Fischer, vice chancelier Vert, ont été notamment mises en œuvre par Olaf Scholz, secrétaire général du SPD, chargé de « tenir le parti » au moment du vote de l’agenda 2010, puis ministre du Travail de la grande coalition avec Angela Merkel. Le dernier sondage d’août 2021, à un mois de l’élection, voit Olaf Scholz comme probable futur chancelier.

Angela Merkel a toujours rendu un hommage appuyé à ces réformes du marché du travail, qui d’ailleurs ne touchaient ni à la représentation syndicale, ni au CDI, mais à l’indemnité du chômage. 5 millions d’Allemands en âge d’être actifs sont passés suite aux réformes au statut de récipiendaire du minimum social Hartz 4. Selon les théories du marché du travail néolibéral, ils ont choisi leur condition, c’est de leur faute s’ils ne sont pas en emploi. Alors on les contrôle, alors on les punit. Hartz 4 s’accompagne d’une batterie de contrôles et de règles privant les 5 millions des plus modestes de leur liberté sur des décisions les plus intimes : logement, se marier ou non, avoir un enfant ou non, leur vie est depuis 15 ans sous tutelle. Ce système de contrôle et de punition — rappelons qu’une jeune femme fut sanctionnée d’avoir refusé de travailler dans un bordel, rappelons que le degré de désespoir des récipiendaires et l’absence de salaire minimum vit l’Allemagne offrir des salaires à 1,5 euro de l’heure — est bien sûr inefficace quant à la réinsertion professionnelle : sur 5 millions de personnes sous le régime en Harz 4 en 2008, plus du quart y étaient toujours en 2018, et l’on a toujours 5 millions de récipiendaires.

Une obsession : baisser les salaires. Dans la même période, la déflation salariale, à peine ralentie par la mise en place d’un salaire minimum à partir de 2013, a fait passer le taux de pauvreté de 11 % en 1998 à 17 % en 2019.

Dans la même période, l’Allemagne a été l’un des pays les plus prospères d’Europe, voyant à partir de 2010 ses excédents commerciaux dépasser plus de 6 % du PIB — une limite pourtant jugée aussi essentielle à la stabilité de la zone euro que la limite de 3 % de PIB de déficit public, mais à laquelle l’Allemagne ne fut pas tenue de se tenir — et accumuler chaque année plus de 200 milliards d’euros en excèdent de sa propre consommation. Sous Angela Merkel, alors que 17 % des Allemands (et notamment 1 salarié sur 10) sont sous le seuil de pauvreté, l’Allemagne a accumulé plus de 2 200 milliards de liquidités grâce à son excédent commercial qu’elle n’a ni réinvesti ni consommé. Plus de 1300 milliards, d’après l’association des banquiers d’Allemagne, reposent inutilisés sur des comptes courants…

Le choix a été fait de faire monter le bas de laine des plus riches plutôt que de préparer le pays aux enjeux du futur : crise climatique, crise démographique, retard d’infrastructures technologiques, retard pédagogique et risques sanitaires. Les pauvres payent la facture. Aujourd’hui, dans ce contexte où le taux de chômage de moins de 5 % ne décrit pas la réalité sociale du pays (avoir un emploi ne protège pas de la pauvreté), le responsable du pôle emploi allemand affirme que l’Allemagne a besoin de 400 000 migrants hautement qualifiés par an. C’est, fondamentalement, délocaliser le coût de la formation aux pays pauvres pour maintenir ici un volume d’emplois et d’installations industrielles à bas coût.

Certains ont démontré que la bourgeoisie française a choisi il y a 40 ans de se débarrasser de l’industrie pour se débarrasser des syndicats, mission historique que le « marchisme » achève, et bien la bourgeoisie allemande semble vouloir procéder autrement, conserver les usines et le savoir-faire, mais remplacer les syndiqués au fur et à mesure de leurs départs en retraite par des non-syndiqués ne maitrisant ni la langue, ni les droits, ni la culture de la cogestion pour enfin s’en débarrasser.

Industrie alimentaire et spéculation immobilière : le marteau et l’enclume

La crise du Covid a illustré aux deux bouts les impasses sociales de l’économie allemande : en avril 2020, c’est l’industrie agroalimentaire qui devenait le principal foyer infectieux. Alors que l’Allemagne fut relativement épargnée par la première vague, les abattoirs, les foyers d’ouvriers agricoles, « détachés » ou non, les établissements qui vivent de salariés payés le plus vilement possible, obligés de rembourser leur salaire en payant l’hébergement à leurs employeurs, comme dans le système des mines décrit par Zola dans Germinal, sans contrôle sanitaire, furent le lieu de contamination de jusqu’à 80 % de leurs salariés. L’Allemagne a découvert que son alimentation pas chère était produite dans des conditions de travail et de salaire qu’un pasteur de Basse-Saxe — la région dont Schröder fut longtemps le président — qualifia « d’esclavage moderne ».

La déflation sur les biens primaires de consommation était essentielle en contexte de déflation des bas salaires pour empêcher l’apparition d’une force politique alternative, une contestation sociale violente. On est maintenu à Harz 4, soit 500 euros par mois, ou à des salaires à peine supérieurs à Harz 4, mais on peut se nourrir à bas prix de viande industrielle produite par des Roumains et Bulgares qu’on laisse s’infecter, et qu’on ramène en fin de saison dans leurs pays.

Les ouvriers qualifiés et les professions intermédiaires et supérieures ont, eux, connu une progression de leurs revenus. Les 25 % de salariés les mieux payés en Allemagne ont capté l’essentiel des gains de productivité répartis en salaires. Ils sont dès lors les alliés objectifs d’une forme de statu quo. La nécessité de maintenir les cours de consommation bas explique également l’obsession de la puissance publique pour ne pas investir, de ne pas moderniser les réseaux de télécommunications, les routes, les ponts, les bâtiments. Il faut que le panier officiel de consommation reste en inflation basse, en déflation, sinon la pression à la hausse des salaires des classes populaires est trop importante.

Le secteur du logement n’est par contre, à l’autre bout, pas pris en compte dans la mesure de l’inflation. Or, dans un pays de locataires, où des millions de logements étaient en propriété publique, où l’offre abondante permettait de maintenir de bas prix, l’afflux de ces 2 200 milliards de liquidités en 12 ans a complètement déséquilibré ce marché. Une bulle spéculative immobilière a permis aux principales villes allemandes de rattraper les prix des autres villes d’Europe et a accru (et continue d’accroître) de manière considérable la pression sur les 30 millions de foyers modestes en Allemagne. Ce que l’on croit gagner en revenu disponible avec des besoins primaires peu chers, on le perd dans un loyer en hausse permanente, poussant à partir loin, plus loin du centre-ville, à devoir se déplacer en voiture d’occasion, au moteur polluant, et se voir condamner moralement pour cela. Les « taxes écologiques » sur les voitures punissent les pauvres de ne pouvoir s’offrir les logements près des centres-ville, de leurs lieux de travail.

Ces deux phénomènes, secteur agroalimentaire offrant de la nourriture moins chère au prix de conditions de travail esclavagistes (expliquant au passage comment l’Allemagne a taillé des croupières à l’agroalimentaire français, refusant par exemple de respecter les lois européennes sur les nitrates et préférant assumer tout à la fois pollution et amende européenne), et secteur immobilier servant de débouché aux liquidités — dans un contexte où l’État, déflationniste, n’offre pas par l’emprunt d’investissements rémunérés et de débouchés —, expliquent aussi pourquoi la démocratie allemande est tombée malade. Alors, on n’en est pas à la septicémie démocratique à la française, mais la crise allemande du système de représentation suit avec quelques années d’écart la crise sociale.

La « Weimarisation » du Bundestag depuis 16 ans est indéniable : effritement des partis suite à des grandes coalitions, gauches irréconciliables, multiplication du nombre de partis. Entre septembre 2017 et avril 2018, l’Allemagne resta 7 mois avec un gouvernement démissionnaire, d’expédition des affaires courantes. Nous sommes particulièrement inquiets de l’évolution de la situation. Les élites patronales continuent de réclamer baisses d’impôts, donc abandon de l’école, et immigration qualifiée, pour maintenir la pression sur les salaires à la baisse et délocaliser le coût de la formation sur d’autres pays. En même temps, c’est un gros tiers de la population allemande qui n’a rien vu des 12 années de prospérité incroyable depuis la crise financière de 2008. On ne les formera pas, cela coûterait trop cher.

Déjà, en 2017, nous le soulignions dans un entretien avec la regrettée Coralie Delaume qu’« entre 2002 et 2017, en sens inverse d’une démographie déclinante, le nombre des actifs a augmenté de 5 %. C’était l’objectif des réformes Schröder : pousser à la reprise d’activité les classes populaires. Mais dans le même temps, le volume d’heures travaillées — et donc rémunérées — a diminué de 5 % ! La durée moyenne réelle de la semaine de travail rémunérée est passée de 40 heures en 2002 à… 35 heures en 2016 ! L’Allemagne a réglé son chômage de masse en procédant à une gigantesque réduction du temps de travail et des salaires imposée aux salariés modestes. Et le nombre de travailleurs pauvres a explosé sur la même période : 10 % des salariés gagnent moins que le minimum social et ont recours aux distributions alimentaires. Le taux de pauvreté reste 20 % plus haut que le taux français, qui est pourtant lui-même record. Dans le même temps, le tiers des salariés travaillant dans les secteurs exportateurs a vu sa durée moyenne de travail hebdomadaire rester stable à 41 heures. Ces salariés, les mieux rémunérés, n’ont pas subi ce que les employés de service, agricoles, les intermittents du bâtiment, de l’industrie, ont eu à supporter. La troisième catégorie enfin, est constituée des 10 % les plus riches dont la part dans la richesse nationale allemande a explosé, à rebours d’une tradition allemande d’un certain égalitarisme. » Rien n’a changé. Pire, la crise du Covid est passée par là.

La crise pandémique sert de révélateur à des maladies plus anciennes. Et la crise climatique qui suit ne pourra être affrontée que de deux manières : soit solidairement — et les classes supérieures devront comprendre leur responsabilité particulière et donc la légitimité à leur réclamer l’essentiel de l’effort national par l’impôt —, soit chaque classe pour soi, et c’est la promesse de drames bien plus terribles encore que ceux de la crise pandémique. La guerre civile des riches contre le peuple n’est plus la chimère d’un groupuscule trotskiste marginal, mais une réalité sociale observable. On est loin de « l’économie sociale de marché » chère aux chrétiens-démocrates de l’après-guerre…

Il n’y avait qu’une famille de pensée en Allemagne qui me semblait vouloir affronter ces défis avec courage et lucidité. Elle vient de se faire ostraciser dans le parti politique où elle s’organisait jusqu’alors : Fabio De Masi, d’un côté, et Sarah Wagenknecht (et son mouvement Aufstehen), de l’autre, ont été écartés des postes de direction réels des Linke. Leurs critiques du capitalisme financier — Fabio de Masi a pris pour cible Olaf Scholz pour ses complaisances avec des banques de l’évasion fiscale, justement, ce qui pourrait empêcher la participation des Linke à une coalition gouvernementale — et de la libre circulation des travailleurs comme outil de pression à la baisse des salaires et des législations sociales — mobilisant en accusation de préfascisme les tenants d’un internationalisme inconditionnel typiques des « gauchistes infantiles » — les ont disqualifiés. Le SPD dominé par ce « Schröder-Boy », la droite par un Laschet — synthèse petite-bourgeoise d’un Copé et d’un Wauquiez — et les Verts par une Annalena Baerbock, soucieuse de l’électorat bourgeois citadin, vont décider de l’affaire.

Les Linke, après l’épuration des marxistes, restent entre « wokistes » et sociaux-démocrates à l’ancienne et sont en route pour manquer les 5 % (seuil nécessaire pour être représenté au Bundestag). L’AfD semble en pleine crise interne. Elle regroupe une alliance petite-bourgeoise et libertarienne populaire anti-État qui renforce la méfiance vis-à-vis de celui-ci, de la démocratie, recyclant également la plupart des militants issus de la mouvance néonazie. Leur logique n’est finalement pas si éloignée de celle du FDP, l’ultra centre à la Macron, qui est en embuscade pour revenir au pouvoir et empêcher toute redistribution, tout investissement public, toute lutte contre le changement climatique. Le néolibéralisme n’aime pas non plus l’État. C’est ce qui explique pourquoi, en Allemagne, ultra-centre et fascisme se sont toujours à un moment retrouvés ensemble et pourquoi le mouvement anti-Euro a pu être la matrice créatrice de l’AfD, alors que l’Allemagne est pourtant le pays bénéficiant le plus de la monnaie unique. Nous renvoyons là aussi à nos entretiens avec Coralie Delaume de 2017 et 2018, et son livre sur le couple franco-allemand, pour approfondir cette question.

C’est que si l’Allemagne est l’hégémon en Europe, ce n’est pas le résultat d’une volonté consciente d’une nation ambitieuse, mais par l’addition hasardeuse d’intérêts mercantiles favorisant une minorité prospère, qui ne souhaite pas assumer les devoirs de l’hégémonie. La réponse ne viendra donc pas de l’élection de septembre 2021, mais des mouvements, associations et nouvelles alliances qui suivront.

N’attendez pas ici un mot d’hommage à la chancelière qui s’en va. Son règne fut celui d’un immobilisme bourgeois troublé par des foucades électoralistes conduisant dans l’affect à des décisions structurantes malgré elle-même. L’abandon du nucléaire en 2011 comme l’ouverture des frontières en 2015 ne furent pas des décisions mûries, de conviction, mais des réactions en panique devant des désastres électoraux. Les Verts s’emparant en 2011, deux semaines avant l’annonce du moratoire du nucléaire, de la très conservatrice, et riche, région de Stuttgart, où règnent les industriels de la chimie et de l’automobile de luxe, des amis des écologistes comme on sait, ou d’une menace de renversement d’alliance au Bundestag : en 2015, la gauche a la majorité au parlement, et le SPD peut à tout moment mettre fin à la chancelière Merkel en s’alliant aux verts et aux Linke. La crise des réfugiés créait les passerelles entre les trois partis irréconciliables auparavant, encore adversaires dans la crise grecque quelques semaines auparavant, Merkel a pris les devants. Paradoxalement d’ailleurs, alors que certains chuchotent l’intérêt de supplanter, comme énergie de transition vers le tout renouvelable, un peu de nucléaire au charbon, c’est la CDU qui s’y oppose, attachée qu’elle est aux centrales thermiques, et aux mines à ciel ouvert de lignite, qui chaque année, engloutissent encore des villages allemands entiers, populations déplacées.

Ceux qui se félicitent de Merkel, de sa stabilité et de sa réussite économique crachent au visage de plus d’un tiers des habitants de ce pays, qui ont été systématiquement exclus du partage des fruits de leur propre travail.

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