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France
Le goût de la France Abonnés

RÉCIT. Cet été, Front Populaire propose à ses lecteurs de partager un souvenir, un voyage, un morceau de France. En parlant de goût pour notre pays, notre contributrice nous prend ici au mot, en nous embarquant dans un tour de France sensoriel… et linguistique.

Le goût de la France

Pour les Français du bout du monde, le carillon des cloches de nos églises constitue l’esprit sonore de notre pays. Le son cristallin d’un clocher bat comme le cœur d’un village français au plus profond de notre être et c’est l’un des bruits français qui suscite le plus d’émotion parmi les expatriés. Pour d’autres, plus urbains, c’est le son du métro, du tram qui a retrouvé sa place dans nos centres-villes, ou de la gare SNCF locale avec les annonces de départs immédiats tonitruants « éloignez-vous du quai », un quai brumeux avec le clapotis de la pluie battante sur l’asphalte.

Le voyage sensoriel nous emmène vers le parfum du colza d’hiver qui jaunit les champs du printemps naissant d’où exhale délicatement ce jaune moutarde odorant, cette première senteur de mars exaltante. Nous avons tous en mémoire olfactive le parfum frangipane du plastique neuf des couvertures de livres de la rentrée scolaire, le boisé du papier Canson, des cahiers à spirale, le craquement du taille-crayon qui épluche un copeau de bois au crayon de bois ou à papier selon la région, comme pour lui redonner bonne mine… Et puis l’encaustique des meubles anciens, du parquet, le blé coupé en juillet, le moût de raisin en septembre, l’épandage des engrais, les pommes acides à cidre de Normandie et l’odeur humide de nos églises. Le parfum de l’herbe fraîchement coupée, les draps que l’on sèche au vent, du varech sur les plages bretonnes à marée basse, de l’encens dans la cathédrale de Chartres qui brûle à toute saison, et puis le lilas qui refleurira… Arrivera la forte odeur de pluie d’orage sur le bitume brûlant…

La térébenthine, la naphtaline, la grenadine, les tartines qui dégoulinent, les nectarines, les clémentines, les oranges sanguines, la nicotine, les langoustines, l’aspirine, la galantine, la farine extra-fine, la cuisine, la crépine, la chocolatine (pour les Bordelais), la cantine, l’urine des latrines, les déjections canines, l’indiscipline. La célèbre « crise de foie » et l’incontournable citrate de bétaïne, l’angine et sa Lisopaïne.

La maison de la presse et son tabac, les fromages affinés, ses pâtes cuites ou persillées, la boulangerie-pâtisserie, son pain brié ou plié. Pourquoi y a-t-il toujours deux boulangeries par village, l’une bonne et l’autre moins, voire mauvaise ? Nos gourmandises, nos mignardises, nos friandises sans parler des cochonneries dont nous raffolons : les fraises tagada, les carambars, les malabars… dont les ingrédients semblent directement sortis du tableau de Mendeleïev c’est aussi cela notre francité.

Tout se mange chez nous : le Mont-Blanc, les pets de nonnes, les religieuses, les dames blanches, les diplomates, les duchesses, les marquises, les fruits déguisés, le tablier de sapeur, même des financiers, dont nous ne faisons qu’une bouchée. Même nos mots ont du goût en français. Le goût des mots Notre langue n’est-elle pas justement truffée d’expressions gustatives ou olfactives ? j’invite ici le lecteur à y mettre son grain de sel pour alimenter la liste : croustillant ; truculent ; succulent ; déguster ; des vertes et des pas mûres ; en faire tout un plat ; mal cuit ; mi-figue mi-raisin ; être tombé dans la marmite ; ne pas pouvoir sentir quelqu’un ; déconfiture ; mitonner ; laisser mijoter ; fromage ou dessert ; couper la poire en deux ; en faire de la marmelade ; de la ratatouille ; du jus de chaussette ; garder une poire pour la soif ; aller se faire cuire un œuf ; l’avoir amère ; tourner au vinaigre ; s’enfoncer comme dans du beurre ; bon comme du pain ; avoir du pain sur la planche ; partir comme des petits pains ; rester en travers de la gorge ; finir en eau de boudin ; tarte à la crème ; cerise sur le gâteau ; du lard ou du cochon ; c’est cuit ; c’est grillé ; ça sent le roussi ; à toutes les sauces ; c’est la fin des haricots ; tomber dans les pommes ; pour ma pommeƒ maigre comme un haricot ; raconter des salades ; avoir la frite ; dans la purée ; les pieds dans le plat ; un cheveu dans la soupe ; cracher dans la bonne soupe ; long comme un jour sans pain ; avoir de la brioche ; retourner comme une crêpe ; rouler dans la farine ; yeux de merlan frit ; le vin est tiré il faut le boire ; manger son pain blanc ; de derrière les fagots ; mal digérer ; être dans la panade ; la gueule enfarinée ; faire monter la mayonnaise ; la moutarde au nez ; faire monter la pression ; faut se la/le farcir ; un plat de nouilles ; une grande asperge ; faire une tête de cochon ; faire l’andouille ; tête de lard ; mettre du beurre dans les épinards ; comme un coq en pâte ; être le dindon de la farce ; c’est pas de la tarte ; c’est pas du gâteau ; mettre la main à la pâte ; serrés comme des sardines ; tailler une bavette ; ça sent le réchauffé ; passer à la passoire ; passer à la moulinette ; par ici la bonne soupe ; on en a soupé ; compter pour du beurre ou pour des prunes ; au pain sec et à l’eau ; les carottes sont cuites ; occupe-toi de tes oignons ; aux petits oignons ; y mettre son grain de sel ; faute de grives on mange des merles ; passer à la casserole ; boire le bouillon ; un navet ; boire du petit lait ; gratiné ; pour pimenter le tout ; ne pas en rater une miette…

Il y a aussi le bruit de la France ou son absence de bruit. Oui nous avons encore le luxe d’avoir du silence en France. Notre langue étant chuchotée émerveille tous ceux qui viennent chez nous, oui, ce qui nous distingue c’est bien le silence, le silence entre les mots, cette réticence, cette retenue et ce non-dit… car c’est précisément dans le creux du non-dit que siège notre francité.

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