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LAÏCITÉ
Quelques réflexions sur la laïcité « à la française » Abonnés

OPINION. Notamment en raison de notre histoire, la conception française de la laïcité est unique dans le monde. Mais peut-elle aujourd’hui faire face à la montée d’un islam politique conquérant ?

Quelques réflexions sur la laïcité « à la française »

J’ai eu l’occasion il y a peu d’entendre Nicolas Cadène, alors vice-président du défunt Observatoire de la Laïcité (ODL), faire un exposé remarquable et « droit dans ses bottes » sur la laïcité, son histoire, sa géographie et les lois qui la soutiennent en France. Sachant l’ODL tant critiqué par « d’autres » défenseurs de la laïcité, j’ai voulu comprendre l’origine de ces débats houleux entre des personnes qui me paraissent intelligentes et pour la plupart, je le crois, honnêtes — soyons claire tout de suite, car les malentendus de nos jours sont vite arrivés, repris et déformés : je ne parle pas ici des vrais racistes qui se font passer pour des « islamophobes », mot inventé par des escrocs pour faire le jeu d’autres escrocs, comme le disait Charb —, et qui souhaitent la même chose : que nous partagions en paix le même pays et la même République française.

Que dit (disait) l’ODL fraîchement disparu ? La clé de voûte de la laïcité en France est la neutralité de l’État et de tous ses représentants et missionnés, qu’ils soient publics ou privés, à l’égard des convictions religieuses. Ailleurs, la laïcité impose de respecter les croyances et « la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites »(Article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, Nations Unies, 1948), sous la seule restriction de ne pas troubler l’ordre public, afin de protéger les adeptes des longues persécutions qu’ont connues par exemple, en d’autres temps, les protestants, et de garantir la « cohésion nationale dans une société plurielle » (je cite Nicolas Cadène).

Pourquoi donc cette position tout à fait respectable et respectueuse de nos lois laïcs a-t-elle contrarié autant de gens se réclamant eux aussi de la laïcité ? C’est probablement parce qu’elle fait bien l’affaire des militants d’un islam revu et aggravé par les Frères musulmans, archaïque, rétrograde et prosélyte, qui prospère sur le chômage, la ghettoïsation des « quartiers » et les frustrations des enfants qui y grandissent, quand leurs aînés, formés à l’école républicaine et laïque, bercés dans le cocon universaliste, pouvaient envisager de conduire eux-mêmes leur destin et pratiquaient, quand ils la pratiquaient, une religion traditionnelle et paisible.

Mais que peut la laïcité contre la progression de cet islam « fondamentaliste » ? Certes, les lois qui la défendent et qui sont en principe en mesure d’accommoder les revendications religieuses dans les lieux partagés gagneraient à être mieux connues et mieux déclinées en pratique, et l’ODL s’y est d’ailleurs employé, avec peu de moyens et apparemment peu de résultats, si l’on en croit l’emploi récurrent de l’adjectif « désemparé » par nombre d’élus, de gestionnaires de services publics ou de responsables d’associations interrogés sur le sujet. Cela dit, même explicitées en guides pratiques (69 pages tout de même pour « Soins et laïcité au quotidien » du Conseil de l’Ordre des Médecins de la Haute-Garonne !), nos lois laïques ne pouvaient pas, en 1905, prévoir l’encadrement des sorties scolaires par les parents d’élèves ou la riposte adéquate aux « opérations burkini » dans les piscines municipales. Le problème est que s’opposer à l’avancée d’une religion et à sa conquête des esprits n’entre pas dans le cadre du principe de laïcité proprement dit. Et pourtant, c’est bien là ce qui alarme ces « laïcs » que l’ODL a tant défrisés : qu’on puisse sans entraves propager un culte qui soumet au lieu d’affranchir, qui consacre l’infériorité des femmes et les voile du carcan règlementaire enserrant le front, les oreilles et le cou (je ne parle pas ici des élégants turbans qui cachent les cheveux de Houria Bouteldja), femmes que malgré le triste message qu’elles portent, nous devrions croiser dans la rue avec la même indifférence que nous le ferions — pas forcément d’ailleurs — pour un curé en soutane.

Ces « laïcs », souvent qualifiés de « à la française », car ils sont nombreux dans notre pays et partagent un point de vue assez unique dans le monde, refusent que la France, patrie de Voltaire, et ses lois laïques ne puissent rien faire pour contenir l’endoctrinement religieux et l’asservissement des esprits qu’il implique. Cependant, c’est ainsi. On peut d’ailleurs à ce sujet douter de ce que le tout nouveau Comité interministériel de la Laïcité puisse faire beaucoup mieux que l’ODL, même en supposant qu’il dispose de plus de moyens. Ou alors il faudrait qu’il puisse susciter de nouvelles lois, comme ce fut le cas en 2004 pour la loi sur « le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics », mais en prenant garde de ne pas contrevenir aux nombreux textes, avis et jurisprudences qui consacrent la liberté de conscience.

La seule alliée véritable de ces « militants de l’émancipation », comme on pourrait appeler plus justement les « laïcs à la française », est l’autre liberté consacrée : la liberté d’expression. Celle qui permet d’informer, d’expliquer, de débattre, où et quand on le peut, dans l’entourage, les médias ou les réseaux sociaux, et qui permet aussi de se moquer des religions, de les tourner en dérision, d’en faire des caricatures, pour ouvrir les esprits à l’idée qu’il est possible de vivre sans être asservi par elles, qu’on peut avoir la foi sans perdre son libre arbitre et sa raison. À l’heure grave où l’on entend de plus en plus de voix qui voudraient la restreindre au prétexte qu’elle manquerait de respect à ceux qui croient, il faut la défendre bec et ongles et protéger ceux qui s’en servent. Car s’opposer à l’emprise d’une religion n’est pas discriminer ceux qui la pratiquent, mais être solidaires de ceux qui veulent s’en libérer.

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