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L’échec américain en Afghanistan : fin de l’universalisme occidental ? Abonnés

OPINION. Au-delà de l’échec géopolitique américain, la prise de l’Afghanistan par les talibans il y a quelques semaines montre les limites de l’universalisme occidental et doit nous amener à en réinterroger les fondements.

L’échec américain en Afghanistan : fin de l’universalisme occidental ?

En plein été 2021, le monde entier a été très surpris de la prise de Kaboul par les talibans. Une trentaine d’années après l’humiliation soviétique en Afghanistan, les Américains y ont répété la même erreur. Pour cela, il serait indécent de conclure que le retrait américain déclare la victoire des talibans, ceux qui vont reconstruire un État théocratique que jamais personne n’admirerait. Cependant, le fond de ce drame afghan n’est pas forcément l’échec militaire des États-Unis, mais la limite de l’universalisme américain, celui étant depuis 1945 le crédo premier des interventions universelles depuis Washington à l’échelle mondiale. Mais étant donné que cet universalisme américain est dans l’essentiel un héritage européen, il s’agirait aussi de remettre en question l’universalisme occidental. De cela vient la nécessité de repenser l’universalisme que l’Occident croit bien accompli dans l’histoire moderne, surtout au cours des nouvelles circonstances internationales du XXIe siècle.

Lumière et ombre de l’universalisme occidental

L’universalisme est une particularité civilisationnelle de l’Occident depuis l’époque hellénique. Autant dire que la croyance en l’universalité est un moteur du développement bien considérable de la civilisation occidentale, notamment dans l’histoire moderne. D’abord, elle contribuait bien à élargir la vision du monde occidental à l’échelle planétaire et à inventer des systèmes et des idéologies universellement applicables. Plus précisément, la France et la Grande-Bretagne qui étaient porteuses principales de l’universalisme au cours du XIVe siècle, ont bien développé et diffusé, au-delà des aspects sombres de l’expansion coloniale, l’industrialisation, l’État de droit et le système diplomatique universel, issu de la Paix de Westphalie et du Congrès de Vienne. Au XXe siècle, les États-Unis ont assumé ce rôle, en transmettant leur capitalisme et démocratie libérale au monde entier. C’est pourquoi aujourd’hui, le mode de vie occidental est perçu et importé comme un standard universel, voire moderne.

Pourtant, il est aussi à remarquer que l’universalisme occidental montrait ses limites en même temps. Nonobstant la propagation universelle du modèle occidental, son fonctionnement réel dans un certain nombre des pays non occidentaux ne peut pas être compris comme une réussite. Par exemple, en Afrique et au Moyen-Orient où les Européens avaient lancé la mission civilisatrice depuis la colonisation, il est encore difficile d’y énumérer des démocraties idéales et riches. Bien plus, la Chine et la Russie, dont l’occidentalisation économique s’est bien réalisée, ont encore du mal à s’orienter vers la démocratie. En particulier, comme on l’a bien constaté en Libye, s’est avéré chaotique l’expérimentation occidentale d’y installer une démocratie stable.

Cause des limites de l’universalisme occidental

Comment pourrait-on expliquer ces limites de l’universalisme occidental ? Pour ce faire, il faudrait regarder des pays asiatiques dont l’occidentalisation politico-économique a bien avancé de manière bien exemplaire. Ce sont la Corée du Sud, le Japon et Taïwan, dont les bases culturelles et historiques ne sont guère liées à la civilisation occidentale. Le point commun de ces pays asiatiques est qu’ils étaient convaincus eux-mêmes de l’occidentalisation après avoir reconnu l’échec de la civilisation confucéenne face à la modernisation. D’abord, les Japonais, durant la seconde moitié du XIXe siècle, étaient très motivés à accélérer l’occidentalisation, après que leurs élites avaient confirmé à leurs propres yeux la modernité inouïe des États-Unis et des puissances européennes. Un siècle plus tard, les Coréens et Taïwanais se sont déterminés à prendre le modèle occidental, après avoir reconnu qu’il serait la seule voie vers la modernisation nationale.

Il est de fait que l’occidentalisation de ces trois pays est en partie un résultat des pressions extérieures, spécialement depuis les États-Unis et qu’elle était un processus assez compliqué que l’on ne le croit. Mais le consentement national de ces trois pays à l’occidentalisation était si fort qu’ils y sont finalement parvenus, en achevant la démocratisation et l’économie libérale. Donc, il est bien probable que l’occidentalisation tragique en Afrique et au Moyen-Orient est due au fait qu’on l’y a imposée unilatéralement sans considération de l’adaptabilité volontaire des peuples concernés.

Nécessité d’un universalisme sélectif

L’universalisme est à la base quelque chose de bienveillant, celui qui suggère l’égalité et la compatibilité entre les nations hétérogènes. Pourtant, ce n’est pas dire que l’on aura toujours raison d’imposer un système et une valeur semblant bien modernes sur ceux qui refusent de le comprendre et de l’accepter. Cela explique bien la catastrophe de la mission civilisatrice américaine en Afghanistan. Les Afghans, convaincus de la supériorité islamique et habitués à vivre en mosaïque tribale, n'étaient effectivement guère prêts à construire un État-nation moderne dicté par les envahisseurs.

Pour que l’universalisme occidental retrouve sa position idéale, il faudrait changer sa stratégie. C’est-à-dire que l’universalisme occidental devrait saisir plus profondément la diversité des civilisations et s’investir plutôt pour des nations qui sont bien capables de mettre en œuvre les valeurs occidentales. Par exemple, serait une bonne cible le peuple birman se battant pour la démocratisation. Cela serait la seule solution pour ne plus jamais répéter les erreurs occidentales dans le tiers-monde et pour coexister en paix avec les autres civilisations.

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