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Australie : le naufrage d'une (non)-politique étrangère Abonnés

ANALYSE. L'annulation du contrat entre l'Australie et Naval Group, au bénéfice de l'AUKUS (Australie, Royaume-Uni, États-Unis) a rebattu bien des cartes. Comment la France doit-elle désormais se positionner sur l'échiquier géopolitique ? Analyse en détail avec l'économiste Jacques Sapir.

Australie : le naufrage d'une (non)-politique étrangère


L’annulation par l’Australie du contrat des sous-marins passé à Naval Group suscite dans sa forme, qui mélange la duplicité au mensonge, une légitime indignation. Le gouvernement français a marqué son mécontentement en rappelant les ambassadeurs à Washington et Canberra. Ceci n’a cependant duré que quelques jours. Ayant publiquement montré son mécontentement, le gouvernement français a renvoyé au travail cesdits ambassadeurs et semble vouloir se contenter de discussions entre le ministre des Affaires étrangères et son homologue américain ainsi que d’un échange téléphonique entre Joe Biden et Emmanuel Macron. Les tribunaux auront sans doute aussi probablement à juger de cette rupture de contrat, ce qui occupera les cours correspondantes pour les prochains mois.

Mais, sur le fond, comment s’étonner de cette décision ? Cela fait longtemps que les États-Unis n’ont que mépris pour une France qui s’est, sous le mandat de Nicolas Sarkozy, vassalisée. Ils n’ont eu de cesse de faire payer à la France son opposition à l’invasion de l’Irak en 2003, un acte funeste qui porte en lui tous les drames contemporains du Moyen-Orient. Quant à l’Australie, elle a choisi les États-Unis pour protecteurs depuis 1945, ayant constaté l’incapacité de la Grande-Bretagne à la défendre. Elle s’est alliée à Washington dans la guerre du Vietnam, avec la Nouvelle-Zélande, ce dont le Royaume-Uni, lui, s’était bien gardé. Elle épouse, régulièrement, les thèses américaines. Le choix d’un consortium alliant l’Australie aux États-Unis et la Grande-Bretagne afin d’y produire des sous-marins à la place de Naval Group ne peut constituer une surprise.

Cependant, cet événement pose de manière brutale la question de la politique étrangère de la France, à la fois évidemment dans la zone Asie-Pacifique où cette rupture, et cette éviction, vient s’ajouter à la débandade américaine en Afghanistan. Celle-ci est lourde de menaces pour une France désignée comme ennemi numéro 1 par le djihadisme. Plus généralement, on constate que les États-Unis font tout pour ressusciter une « politique des blocs », autrement dit une nouvelle guerre froide dirigée contre la Chine et ses alliés, que l’on croyait révolue. La France, tant sur le sujet de sa propre sécurité que sur celui des menées belliqueuses des États-Unis, reste bien silencieuse. Force est de le constater : plus nous nous gargarisons de nos « valeurs européennes », plus nous nous en remettons à l’UE dans le domaine international dans la sotte illusion que nous pourrions en tirer un surcroît d’influence, et moins la politique étrangère de la France est lisible, voire simplement existante.

Ouvrons donc les yeux. Depuis que la démondialisation - qui se conjugue avec une désoccidentalisation du monde - s’est accélérée[1], notre politique étrangère semble réduite à ces « coups » diplomatiques plus ou moins malheureux, comme  face à la crise libanaise, un autre fiasco retentissant d’Emmanuel Macron. Elle s’enferre dans des propositions faites au sein de l’Union européenne qui, règle de l’unanimité oblige, sont systématiquement bloquées par ceux de nos partenaires qui sont tout dévoués aux États-Unis. Au-delà de l’opposition des laquais des États-Unis, il faut savoir que nos initiatives sont systématiquement minées en sous-main par l’Allemagne qui n’a et n’aura de cesse de nous affaiblir afin de rester la seule maîtresse du jeu diplomatique en Europe. Il faut se rendre à l’évidence : la poursuite d’une indépendance stratégique européenne est une chimère. Il ne reste donc qu’une politique de « coups », mais, même quand ils apparaissent dans l’instant heureux, ils nous laissent à la merci d’un retournement de situation aux conséquences désastreuses.

Pourtant, si nous voulions revenir aux principes de la politique étrangère du général de Gaulle, nous retrouverions des bases plus saines, mais aussi plus opérantes pour notre politique étrangère. Et, ces principes redonneraient à la France une voix qui porterait au sein de la communauté des Nations, car cette voix incarnerait, alors, une voie différente en matière de politique internationale. On prétend souvent qu’une telle politique isolerait notre pays. Mais, étions-nous si isolés que cela en 2003 ? Même au sein de l’UE il est des pays qui y trouveraient leurs intérêts à nous soutenir si nous nous engagions dans cette direction. Mais, le plus important serait incontestablement une capacité à agréger à nos positions des pays qui comptent et compteront de plus en plus dans les années à venir.

Quels sont alors les principes qu’il nous faudrait adopter ? Avant tout de considérer que la morale et la poursuite de nos intérêts sont deux choses clairement séparées. Je ne me fais pas l’avocat d’une position a-morale dans les relations internationales. Les principes de la société française, la démocratie, l’égalité de tous, et l’universalisme doivent être répétés autant de fois que cela sera nécessaire. Mais, il faut comprendre que sacrifier nos intérêts et notre sécurité au nom de ces principes est une dangereuse folie. Si nous sombrons corps et biens, qui portera ces principes ? Il faut donc séparer ce qui doit être dit sur le plan moral de ce qui doit être fait de manière très concrète. Ce qui nous ramène alors aux principes d’action de notre politique étrangère. Ces principes, quels sont-ils ?

Le premier de ces principes est le refus radical de toute politique des blocs. Cette politique des blocs est porteuse de guerres. La refuser, c’est faire un acte militant pour la paix. Cette politique des blocs implique des souverainetés à géométries variables : totales pour le pays dirigeant du bloc, limitées pour les autres. Nous en avons eu de nombreux exemples depuis 2003. Or, toute limitation de la souveraineté d’un peuple est une humiliation en même temps qu’une domination, qui appelle sa révolte. Refuser la politique des blocs, c’est au contraire établir des passerelles, ouvrir des espaces de dialogues et d’accords, mais dans le respect de la souveraineté de chacun.

Cette question de la souveraineté, sur laquelle le fondateur de la Vème République fut intransigeant, constitue alors le second principe sur lequel notre politique étrangère devrait se fonder. Il s’accompagne d’un attachement naturel à l’autodétermination des peuples et du rappel du rôle central de la procédure référendaire pour régler cette question.

Le troisième de ces principes consiste à comprendre qu’il ne faut pas insulter l’avenir, et confondre certains régimes avec les peuples qui les subissent. On peut faire de nombreuses critiques au régime de l’Inde, à celui de la Chine et à bien d’autres. Pour autant, qui serait assez fou pour nier que ces peuples et ses pays seront des partenaires importants dans un monde démondialisé et désoccidentalisé ?

Comment ces principes pourraient-ils s’appliquer aujourd’hui ? Mais, surtout, comment affirmer une politique étrangère à la fois indépendante et pragmatique, articulant la défense de nos intérêts immédiats et la mise en œuvre de ces trois principes ?

Certains proposent de rompre avec la politique des sanctions contre la Russie en Europe. Du point de vue de nos intérêts immédiats, c’est une évidence. L’économie française a beaucoup souffert de ces sanctions imbéciles. De plus, il est de notre intérêt de contribuer à une baisse de tension en Ukraine de l’Est. Mais, cela doit être négocié avec l’Allemagne, cosignataire des « Accords de Minsk ». Il faudra donc attendre qu’un nouveau gouvernement soit constitué à Berlin pour avancer sur cette question.

En Asie-Pacifique, par contre, des décisions rapides s’imposent et en particulier pour le contrôle d’un Afghanistan talibanisé qui pourrait, si l’on n’y prend garde, représenter un nouveau foyer terroriste dont nous aurions immanquablement à souffrir. L’Organisation de coopération de Shanghai jouera, il n’en faut pas douter, un rôle central pour le contrôle de l’Afghanistan. Cette organisation, constituée en 2001 autour de la Russie, de la Chine et des Républiques d’Asie centrale, s’est élargie depuis à l’Inde et au Pakistan, tout en acceptant l’Iran et la Mongolie comme membres observateurs, et d’autres pays, de la Turquie au Cambodge en passant par le Belarus, comme partenaires privilégiés. C’est d’ailleurs cette organisation que ciblent les États-Unis dans l’accord avec l’Australie. Réfléchissons un peu ; la place de la France, tant pour assurer sa sécurité en Afghanistan, que pour pouvoir peser sur l’avenir de la zone clef Asie-Pacifique et pour sécuriser nos accords avec l’Inde, ne serait-elle pas d’être membre observateur de l’OCS ? Cette position, à la fois membre de l’OTAN et de l’OCS, correspond parfaitement au refus de la politique des blocs et à l’établissement de passerelles politiques indispensables au dialogue international.

Quant à l’OTAN, relique d’un autre âge, dont les Américains n’ont de cesse, avec un succès il est vrai mitigé, de faire un instrument global, capable d’intervenir hors de sa zone naturelle, nous devrions d’urgence repenser nos relations avec cette organisation. Il n’est pas question ici de sortir de l’OTAN. Cela est inutile et serait politiquement contre-productif, car hors de cette organisation nous perdrions la capacité d’influer, voire de bloquer, celle-ci. Mais, il convient d’annuler la décision néfaste de Nicolas Sarkozy, et de quitter le commandement intégré qui n’a rien apporté à la France, ainsi que le général de Gaulle l’avait fait en son temps.

Ces mesures, qui pourraient être rapidement annoncées, seraient à la fois une réponse à la décision américano-australienne et un premier pas dans une définition d’une politique étrangère réellement indépendante. Mais, pour cela, il faut non des mots et de grands discours, mais une volonté.

[1] Voir Sapir J., La Démondialisation, (nouvelle édition augmentée et mise à jour) Paris, Le Seuil, juin 2021

Crédits photo : sous-marin de classe Suffren, © Naval Group

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