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Enseigner dans l’arène du collège : la piste des Apprentis d’Auteuil Abonnés

OPINION. Dévaluation du métier, déclassement, détresse psychologique… Les difficultés rencontrées par les enseignants tendent à devenir insurmontables. Pour notre lectrice, les Apprentis d’Auteuil pourraient être un modèle à suivre pour sortir de l’impasse.

Enseigner dans l’arène du collège : la piste des Apprentis d’Auteuil

L’enseignement au collège public, c’est comme la gladiature : avant le cours, on s’en remet au dieu de la pédagogie ; pendant, on mène la lutte dans l’arène ; après, on se dit que c’est toujours une journée de gagnée. Si tous les établissements ne sont pas cauchemardesques et qu’à chaque rentrée scolaire, dans les JT, se succèdent des professeurs heureux d’en finir avec les vacances pour retrouver leurs classes de cols Claudine, un reportage entendu sur RTL le 16 septembre révélait que le nombre de démissions d’enseignants avait été multiplié par quatre en dix ans : de 364 à plus de 1470 en 2018.

Si l’explication de l’usure, ou de la curiosité pour d’autres horizons peuvent s’appliquer à toute profession, l’Éducation nationale semble néanmoins cultiver une spécificité douloureuse. Il y a encore une trentaine d’années, un professeur du secondaire était un notable, un intellectuel reconnu en tant que tel (Bac +4, 5 et au-delà) ; il vivait correctement, pouvait même acquérir un appartement à Paris, avait fait ce choix souvent par vocation et ne déversait pas trop de discours jargonneux idéologisés issus de la doxa officielle et bien-pensante dans ses cours. Maintenant, à part les agrégés, le corps enseignant est composé de prolétaires, maltraités, mal formés, culpabilisés, infantilisés, mal affectés, très mal payés et, cerise sur le plateau de cantine, très menacés.

Si la solidarité est la valeur la plus respectée chez les élèves — solidarité d’insolence, de jets de projectile, de claquage de portes, de records de décibels —, elle l’est moins chez leurs maîtres : pourquoi, avec leur capacité de blocage, sans avoir besoin des syndicats — surtout pas —, les professeurs n’ont toujours pas établi un rapport de forces afin d’exiger une augmentation de salaire conséquente et décente pour tous ? Pourquoi tout ne s’est-il pas arrêté dans tous les établissements après l’horrible attentat où Samuel Paty a été assassiné ? Le reportage soulignait donc en rouge que le métier n’était plus attractif, qu’il fallait supporter la pression des parents et de la société, le stress permanent et ces élèves « qui ne sont plus les mêmes ». Les professeurs démissionnant même par anticipation, « avant de craquer »Morituri te salutant.

Les rectorats peinent à trouver des remplaçants compétents, quand les titulaires s’arrêtent donc pour maladie, dépression ; démissionnent même après en avoir bavé à passer les concours, sachant qu’il arrive que le nombre de postes soit supérieur au nombre de candidats dans certaines matières ! Enfin, un élève anciennement « difficile » était un bavard, éventuellement un fainéant, qui piquait une crise au maximum par trimestre. Maintenant, quand on n’arrive plus à poser de limites à un enfant de douze ou treize ans qui n’a peur de rien ni de personne, qui refuse de travailler et de respecter le travail des autres, qui semble incapable de rester assis pendant cinquante minutes et que le silence semble angoisser, mais qui révèle un certain talent à l’oral en répondant sur un ton de plus en plus agressif, finissant par crier à son enseignant un « touche-moi pas ! » lorsque celui-ci se permet d’esquisser un geste de l’avant-bras pour se protéger, quand après une longue respiration on lui propose d’« en parler » tranquillement à la fin de l’heure, quand on essaie l’argument de la scolarité obligatoire, quand on tente celui des vertus de l’apprentissage, de la liberté, de la réussite — étape humoristique qui détend — et que la tête, juste au-dessous, rétorque en ricanant, quand ils sont deux, voire trois, quand ils joignent l’objet contondant à la parole, quand on sait que le Chef d’établissement — et bientôt le parent — reprochera à l’adulte d’avoir exclu de cours celui dont la jeunesse doit passer, à part être l’enfant naturel de Teddy Riner et de Barbara Lefebvre… on se trouve fort dépourvu…

Ajoutons la pratique très agaçante, partagée au plus haut niveau, d’appeler systématiquement les professeurs les « profs », diminutif sympathique quand on est adolescent, valable au scrabble, mais à l’apocope un poil méprisante dans le civil. On ne dit pas « Bonjour Monsieur le Prés’ ! » le 14 juillet, ni « Ave Cés’ » dans les péplums. Plus que les diverses origines du mépris, que l’indigence des salaires ou des programmes, c’est le sentiment d’impuissance face aux violences des élèves qui provoquent la lassitude, la peur, l’anxiété, la déprime, la perte d’estime de soi. Et, d’un point de vue très pragmatique, les remplacements ou les arrêts maladie ont un coût. Il ne s’agit pas non plus du nombre d’élèves dans une classe : trente élèves qui ne sont pas insolents restent gérables ; un seul prédélinquant dans un groupe de quinze, et c’est l’enfer.

Il existe quelques collèges, au sein de l’ensemble des Apprentis d’Auteuil, où l’on accueille des enfants en très grandes difficultés, en très grand rejet de l’école, au parcours de vie parfois terriblement cruel. Les effectifs sont plus réduits que dans les établissements publics, mais quand la moitié d’un effectif réduit est violent, incapable de se discipliner et refuse le moindre travail comme le moindre dialogue immédiat, on n’est plus dans le numéral. Les équipes pédagogique et administrative ne laissent pas l’adolescent avoir le dernier mot quand il a transgressé l’interdit le plus élémentaire, de la parole ou du geste, et s’appuie surtout sur une équipe d’éducateurs. Des éducateurs spécialisés, qui ne sont ni des surveillants, ni des grands frères, mais des professionnels, qui viennent immédiatement chercher l’élève qui perturbe la classe, le sortent de la pièce sacrée où circulent la connaissance et la réflexion et le remettent à sa place d’enfant, ou d’adolescent.

La punition, les heures de colle, les TIG, les rendez-vous avec les représentants légaux, et puis les Conseils de discipline peuvent suivre, tout comme des propositions collégiales de suivis psychologiques, mais au-delà de la punition, un travail est accompli à chaque intervention pour la construction du jeune, pour son apprentissage des règles et des lois.

Le professeur conserve beaucoup plus longtemps non seulement sa santé psychique, mais aussi, surtout, toutes les marques de son statut et sa sacralité : celui qui transmet, qui pose son autorité et qui doit être respecté. Le jour et la nuit avec les collèges publics, même s’il y a des aménagements en zones prioritaires. Savoir que l’on n’est pas obligé, quoi qu’il en coûte, de garder son petit tortionnaire pendant toute la séquence change la vie ! Aux professeurs, l’instruction ; aux éducateurs, l’éducation.

Dans le public, la possibilité d’extraire de cette manière ceux qui rendent la vie, la paix et l’enseignement impossibles bouleverserait bien des carrières, éviterait beaucoup de consultations, beaucoup de médicaments et limiterait les multiples remplacements. Il faudrait un budget conséquent pour rémunérer ces éducateurs spécialisés, d’abord dans les lieux ciblés. Mais d’autres dépenses seraient bien moindres… et les bénéfices à long terme seraient importants pour la société tout entière. Le ministre a bien trouvé de quoi proposer une petite prime, ainsi qu’un budget qui accompagnera la réforme de sécurisation des débuts de carrière, et — en fin de mandat, ou plutôt en préparation du suivant — a saisi qu’il fallait tenir compte de l’usure et développer une RH de proximité… Rendons à Blanquer ce qui est à Blanquer. Et puis, s’il est rassurant d’être enfin reconnu comme professeur, il l’est encore plus de l’être en tant qu’enfant.

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