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Assises de la psychiatrie : un enjeu politique mais aussi sociétal Abonnés

RÉCIT. Inaugurées ce lundi 27 septembre, les Assises de la santé mentale et de la psychiatrie seront clôturées ce mardi par Emmanuel Macron. Un pan essentiel de la santé publique pourtant ignoré des politiques, mais surtout méconnu du grand public. Témoignages.

Assises de la psychiatrie : un enjeu politique mais aussi sociétal


« Nous sommes les enfants pauvres de la médecine », déplore le Docteur Nipic*. Dans le petit pavillon qu’il gère depuis peu, le docteur Nipic encadre 25 patients. Les aides-soignants, les infirmiers, les psychologues se tuent à la tâche pour 25 personnes différentes, aux pathologies uniques et aux histoires bouleversantes.

Il y a Francine, qui après un séjour en prison psychiatrique se retrouve à l’hôpital pour avoir porté un coup de couteau à un proche parent. Sa vie a basculé lorsqu’à 22 ans elle commit cet acte sous l’emprise de stupéfiant. Elle est désormais en soins intensifs. Il y a Paulin, jeune chômeur ou Charline, employée d’une grande entreprise victime d’une grave dépression… Qui sont ces personnages hospitalisés ? Quelles sont les richesses dont regorgent ces tranches de vie d’hommes et de femmes victimes de maux sociétaux ? C’est ce sur quoi nous avons enquêté. Petites histoires en psychiatrie

Paulin

Six semaines, voilà le temps que dura l’hospitalisation de Paulin. Il avait été jusqu’alors journaliste, indépendant, autrement dit pigiste dans la précarité. Il vaquait nuit et jour à son travail, traquant l’information, suivant les médias, lisant, reniflant tel un chien le moindre sujet à se mettre sous la dent. Il lisait tout : de l’étendard islamiste aux thèses de Kant. Paulin voulait comprendre et participer au débat public. Il dormait peu, pratiquait une heure de sport quotidiennement et se terrait à nouveau dans sa chambre, seul, à la conquête de l’information. C’est en charbonnant ainsi près d’un an, du matin au soir, les yeux rivés sur son écran qu’il perdit la vue. Ses grands yeux bleus se cachaient désormais derrière de gros verres de lunettes.

Depuis quelques semaines, Paulin qui pourtant, se levait chaque matin égayé, humant l’air matinal des prémices d’une belle journée, enthousiaste à l’idée de pratiquer son métier, ne se levait plus, ne s’habillait plus et travaillait depuis son lit. Il avait monté un petit blog et espérait attirer plus de lecteurs, mais seul, il n’y arrivait point. Du haut de ses 25 ans, il ne savait plus comment se rendre utile. Il désespérait, ne sortant plus, ne parlant plus ou si peu à ses parents, lui qui s’était consacré en vain à la tâche. Ses parents, désarmés, ne savaient que faire. Ils voyaient Paulin sombrer un peu plus chaque jour dans les abîmes. Son abnégation ne l’avait pas amené à intégrer un monde tant désiré, mais demeurant inaccessible.

C’est alors qu’un matin, sa mère prit le taureau par les cornes. Elle entra en fracas dans sa chambre : « Paulin, lève-toi, lui dit-elle. Je t’emmène à l’hôpital. Cela fait un an que tu es seul, au chômage, cela ne peut plus durer. Il faut que tu te soignes. » À l’hôpital, Paulin expliqua à l’infirmière sa situation. Lorsque cette dernière fit un compte-rendu à ses parents, Paulin se rendit compte du mauvais pas dans lequel il se trouvait et voulut s’enfuir. C’est alors qu’une armée de vigiles et d’aides-soignants lui tombèrent dessus, le plaquant au sol. Ils l’installèrent dans un lit, lui attachèrent les mains et les pieds avant de lui injecter un sédatif. Il fût transféré durant la nuit. Lorsqu’au petit matin Paulin ouvrit les yeux, il reçut immédiatement la visite de médecins psychiatres qui lui apprirent qu’il était à l’hôpital psychiatrique, placé en soins sous contraintes et qu’il n’en ressortirait pas jusqu’à nouvel ordre.

Lino

Il y a dix ans, Lino avait été interné en psychiatrie. Accablé par son histoire familiale : la mort de sa mère, la manipulation de sa belle-mère, le suicide de son père ; Lino avait choisi ses partenaires : la drogue et l’alcool. En tant que bons amis, ils partageaient tout, même ses pires cauchemars. Lino qui s’était lancé dans le rap fumait joint sur joint, descendait bouteille sur bouteille. La fumée le faisait chanter, les lampées le faisaient danser. Et cela à ses risques et périls. Car, au-delà de ce paradis artificiel, Lino se broyait la tête, se déchiquetait de l’intérieur, il se détruisait à grand feu. Son réel n’avait plus rien de naturel. Lorsqu’il participait à des concerts, il profitait des bols d’herbe fournis gracieusement par la production. À cette vue, il sabrait le champagne. Lino dansait sur la vie.

« Dites “ennemi” et non pas “scélérat” ; dites “malade” et non pas “gredin” ; dites “insensé” et non pas “pécheur”. (…) C’est une image qui fît pâlir cet homme pâle. Il était à la hauteur de son acte lorsqu’il a commis son acte : mais il ne supportait pas son image après l’avoir accompli. » Niestzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

Il rencontra celle qui fut sa moitié. Elle le connut dans des états lamentables, mais l’aima, et l’avait aimé de toutes ses forces. Les démons de Lino avaient charmé sa belle. Au fil du temps, le cours de l’histoire s’inversait. Lino, une fois sorti de psychiatrie arrêta la fumette. Il ne fumait plus, ne buvait plus, restant sobre. Son séjour en chambre d’isolement l’avait rudement calmé et les soins prodigués avaient fait naître en lui l’espoir. L’espoir d’être un homme meilleur. Nina tirait à présent les ficelles du jeu. Elle s’amusait, voguant sur la notoriété de Lino, se dévergondait. Elle trompait Lino et s’en cachait à peine. Elle qui jadis, fut si prude, si chaste, se montrait désormais nue.

Lino s’était remis à boire. Il avait, sous l’emprise de cette drogue, tenté de mettre fin à ses jours. Un matin, alors qu’il se réveilla d’une soirée trop arrosée il se rendit compte que son corps était couvert de bleus et son cou lacéré, marqué de traces de sang. Quelqu’un s’était acharné sur lui, comme s’il avait voulu lui ôter la vie, mais qui d’autre que lui et pourquoi ? Encore allongé dans le salon, assommé, il se leva et se dirigea vers la chambre à coucher pour y trouver sa femme, mais elle n’y était pas. Elle n’y était plus. C’est alors que lui revint la mémoire : elle était partie, avec une autre femme, et réclamait la moitié de ses biens. Ce n’est pas vrai, pensa-t-il. Un aboiement l’extirpa de ses pensées. C’était son chien, son fidèle compagnon, qu’elle réclamait aussi. Lino, d’une sagesse qui ne dit pas son nom, se dit qu’il était grand temps d’être admis en psychiatrie, en soin libre cette fois. Il allait retrouver celle qui l’avait déjà sauvé.

Marisette

Marisette a 74 ans. Son mari était atteint d’un cancer depuis bien trop longtemps. Un jour, lorsqu’elle se réveilla, elle le vit encore au lit. Ce n’était pas dans ses habitudes. Il dormait profondément, lui qui avait toujours été si matinal. Au saut du lit, Jacques s’habillait, se rasait et allait chercher du pain pour le petit déjeuner. Mais ce matin de juin, sous les doux rayons du soleil qui perçaient les volets, Jacques ne se leva point. Marisette se souvint qu’il avait tant toussé la veille. Elle se souvint combien il avait été chaque jour un peu plus malade, chaque jour un peu plus faible.

Marisette savait. D’une main tremblante, elle prit la main de Jacques et fut surprise de ce froid intense qui la saisit. Marisette se leva, s’approcha du téléphone, poussa un long soupir puis composa le numéro des pompiers. À leur arrivée, Marisette pleurait toutes les larmes de son corps. Elle ne prenait plus vie si ce n’est à travers ce rideau de larmes et cette douleur qui la poignardait, qui l’étouffait, elle suffoquait. Marisette souffrait. Elle avait perdu celui qui fut son miroir. Son chagrin fut sans répit.

Aussi, il fut décidé de la transporter à l’hôpital de jour. Dès que Marisette fut seule, elle tenta de s’enfuir. Elle ne s’imaginait pas vivre sans lui, sans cet être qu’elle avait tant chéri. Le choc était grand, insupportable. De surcroît, la maladie de parkinson la tourmentait, ne lui permettant pas d’être autonome. Elle avait besoin d’aide. Jeanine, sa fille, décida de la faire interner en psychiatrie. Marisette refusait obstinément, mais sur avis du médecin, elle fut admise en soin contraint.

Paulin et Lino s’entendaient à merveille. Paulin avait besoin de compagnie, Lino de parler. Ensemble, ils comblaient leur journée à faire du baby-foot, à discuter, à marcher, à parler de projets : de rap pour l’un, d’écriture pour l’autre. Combien de temps passaient-ils ensemble sur un banc à échanger et à rire surtout ! Ce rire, qui fut la meilleure thérapie pour nos chers compères.

Être soigné et vouloir être soigné

Un jour que Paulin et Lino étaient dans le patio, un grand bruit sourd retentit. La grosse porte de l’entrée avait claqué et une vieille dame avec une canne demandait de l’aide. Cette grosse porte avait déjà été à l’origine d’un accident cette semaine. Elle s’était refermée sur la main de monsieur Gustave, un vieux monsieur assis en fauteuil roulant, qui ne pouvait plus parler. Sa petite main frêle était devenue bleue et un énorme hématome s’était formé sur tout l’avant-bras. Sans voix, il n’avait pu crier suffisamment à l’aide. Il était resté ainsi longtemps à souffrir, la grosse porte blindée sur sa main, avant qu’une infirmière puisse venir l’extraire de là. Ces pauvres dames sont actives du matin au soir. Qu’elles soient en sous-effectif ou non, leur bienveillance est sans égale. La vieille dame à la canne était vêtue d’une grande jupe et d’un tee-shirt, un peu comme à la mode de nos jours. Elle tremblait et ne pouvait pas soulever sa canne pour franchir le pas de la porte. Paulin lui offrit son bras : comment vous appelez-vous madame, lui demanda-t-il ? Marisette lui répondit la dame. Vous pouvez compter sur moi, lui dit Paulin. Tu es bien gentil mon fils dit Marisette. C’est alors qu’elle se mit à lui raconter son histoire. À voir les larmes qui coulaient de ses yeux, et le sourire qu’elle fit dès qu’elle eut terminé, Paulin sentit que parler fut pour Marisette une véritable libération. Parler, être ensemble et rire sont les véritables clés d’une psychiatrie réussie.

Le soin marche dans les deux sens : être soigné et vouloir être soigné. La thérapie psychiatrique est une histoire qui s’écrit forcément à deux.

*Pour des raisons de confidentialité, les noms ont été changés.

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