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Un Requiem pour la paix Abonnés

OPINION. Composé par Laurent Couson, le Requiem XIX sera joué à la synagogue Copernic à Paris jeudi soir. Une œuvre qui invite à s’interroger sur notre rapport civilisationnel et mystique à la musique et le rôle politique de cette dernière.

Un Requiem pour la paix


« Requiem aeternam dona eis, domine et lux perpetua, luceat eis » (Accordez-leur le repos éternel, Seigneur, et que brille sur eux la lumière sans déclin) : c’est par ces mots que s’ouvre habituellement un requiem, ce seront les derniers de la nouvelle œuvre de Laurent Couson. Composé lors du premier confinement, Requiem XIX sera donné en concert dans la synagogue Copernic à Paris le jeudi 30 septembre à 20h. D’abord interprété dans l’église Saint-Médard et avant d’être joué pour la troisième fois dans un lieu de culte musulman, le compositeur Laurent Couson présente son « Requiem pour la renaissance et la paix, écrit pour la première fois en trois langues (en latin, en hébreu et en arabe littéraire) et inspiré par le mythe de la tour de Babel ».

Un langage universel

En reprenant le thème biblique de la tour de Babel, Laurent Couson s’attaque à l’un des passages les plus célèbres de la Bible (que l’on retrouve également dans le Coran dans une version modifiée) : aux premiers temps de la Création, les hommes orgueilleux voulurent construire une tour suffisamment grande pour atteindre les cieux, et ainsi rivaliser avec Dieu. Pour les punir, ce dernier la détruisit et brouilla leur dialogue pour qu’ils ne puissent plus parler la même langue, ce qui expliquerait la diversité des idiomes à travers le monde. Babel signifie à la fois « porte de Dieu » en grec (Babylone) et « brouiller, confondre » en hébreu (bâlal). L’incompréhension serait l’un des principaux moteurs de la rivalité entre les hommes, qui ne pouvant plus se parler, se combattent.

On apprend à penser avec les mots, on sculpte sa réflexion selon son vocabulaire et la langue n’est que le support d’une spiritualité d’où découle une vision du monde. Le latin, l’hébreu et l’arabe sont respectivement les vecteurs des religions  chrétienne, juive et musulmane. Reprendre ce mythe pour une composition musicale est plus que pertinent, car la musique se définit avant tout par sa portée universelle. Même si les chœurs chantent des mots (rares seraient les personnes capables de comprendre tout à la fois le latin, l’hébreu et l’arabe), la mélodie qui les porte peut être entendue de tous. La musique s’impose en langage suprême, audible par tous les hommes, comme la langue primitive des habitants de Babel.

Un requiem moderne

Écrire un requiem en 2020 est une démarche audacieuse. D’une part parce que les compositeurs qui se sont frottés à l’exercice ont laissé des chefs d’œuvres intimidants — Mozart, Verdi, Brahms, Fauré pour n’en citer que quelques-uns — d’autre part parce que le monde de la musique classique n’a pas pour habitude de renouveler son répertoire et les passionnés comme les critiques sont souvent rétifs à l’audace des nouvelles œuvres. Laurent Couson reprend la tradition du requiem tout en la modernisant. On retrouve le Lacrimosa (jour de larmes) et le Dies Irae (jour de colère) : « deux symboles : l’un du chagrin et de la renaissance, l’autre de la fureur et de la destruction » selon ses mots. Mais son œuvre emprunte aussi ses textes à d’autres spiritualités. Alors que les requiem sont généralement écrits en latin — d’où son nom —, à l’exception de Brahms qui voulut écrire « un requiem allemand », ici le Gloria et le Tuba Mirum côtoient les textes du poète et philosophe marocain Mohammed Ennaji en arabe littéraire et des passages de la Torah en hébreu. Dans le texte Qoboûr, le poète rappelle l’égalité des hommes devant la mort, l’humilité des petits comme des « rois de la terre » devant Dieu, « le seul roi des rois ». Shir Hashirim, c’est-à-dire le cantique des cantiques, célèbre l’amour et son pouvoir sur la mort. L’œuvre s’achève sur La dernière prière, où « chacun dans sa langue, les hommes vont demander le repos, le pardon et la lumière éternelle : Requiem aeternam en latin, Ya rabbou en arabe, Kaddish en hébreu ».

La Bible est le fondement de l’art en Occident — alors que l’Islam entretient en rapport de méfiance envers la création artistique et notamment la musique — et l’histoire du requiem est d’ailleurs révélatrice de l’évolution de l’Occident où ce type d’œuvre passa progressivement de l’église à la salle de concert. La musique sacrée se vidait de son sens au fil de la déchristianisation pour ne garder que le plaisir de l’esthète devant les belles harmonies, et finalement disparaître complètement du registre des nouvelles compositions.

C’est un requiem moderne autant dans la composition que dans la démarche, car il tente de réconcilier l’homme avec la mort dans une société qui voulait l’effacer. Les morts par milliers du coronavirus, l’impuissance face au renouvellement des guerres, des attentats récurrents : tant d’occasions pour rappeler que la mort n’a jamais disparu du quotidien. Pour lutter contre l’angoisse de mourir, la musique sacrée a son rôle à jouer, car elle élève l’homme par la réflexion sur sa propre finitude, l’arrache à ses préoccupations prosaïques le temps d’une mélodie et l’accompagne au cours de son passage éphémère sur terre avant d’accéder, peut-être, à l’éternité. Et à l’instar de Mozart, il faut admettre l’inévitable avec sérénité, comme il l’écrivit à son père quatre ans avant de composer son Requiem : « Comme la mort […] est l’ultime étape de notre vie, je me suis familiarisé depuis quelques années avec ce meilleur et véritable ami de l’homme, de sorte que son image non seulement n’a pour moi rien d’effrayant, mais est plutôt quelque chose de rassurant et de consolateur. »

La musique peut-elle œuvrer pour la paix ?

« Requiem pour la paix » pourrait être compris de deux manières : soit une œuvre religieuse qui promeut la paix soit au contraire la mort de l’espoir qui voulait réconcilier les hommes entre eux. Le choix de la synagogue Copernic, où l’œuvre sera donnée en concert pour la deuxième fois, est significatif. Le 3 octobre 1980, quatre personnes furent tuées dans un attentat à la bombe devant le lieu de culte. C’était le premier attentat contre les juifs depuis la Seconde Guerre mondiale. Et même si le coupable n’est pas encore certain, l’unique suspect de l’attentat de la rue Copernic a été définitivement renvoyé devant les assises en mai dernier et l’enquête a attribué l’attentat, non revendiqué, au Front populaire de libération de la Palestine-Opérations spéciales.

Les attentats qui visent juifs et chrétiens sont devenus monnaie courante en Europe. Une carte du monde suffit à comprendre que Dieu, quel que soit celui que l’on invoque, parfois même son inexistence, justifie la plupart des conflits. Les trois monothéismes aspirent à la paix, mais diffèrent sur les conditions pour l’obtenir. Tous trois s’accordent cependant sur l’égalité des hommes devant la mort et la supériorité d’un Dieu éternel. La musique peut-elle œuvrer pour la paix ? L’entreprise est sans doute vaine, mais tout à fait louable si elle peut contribuer à la beauté du monde.

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