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Au pays de Saint-Germain-des-Prés Abonnés

OPINION. À l'occasion de l’inauguration de la place Juliette Gréco à Paris, une exposition à l’Hôtel La Louisiane, où la chanteuse vécut au début de sa carrière, retrace la vie de bohème de ses locataires et du Saint-Germain mondain d’après-guerre.

Au pays de Saint-Germain-des-Prés


Le 23 septembre dernier, la mairie de Paris décidait d’inaugurer la place Juliette Gréco aux abords de l’église de Saint-Germain-des-Prés en l’honneur de la chanteuse morte il y a tout juste un an. L’Hôtel La Louisiane à deux pas, où elle vécut pendant les premiers temps de sa carrière, offre une exposition qui retrace au fil de clichés en noir et blanc la vie de bohème de ses locataires. L’occasion de se replonger dans le Saint-Germain mondain - pléonasme s’il en est — de la France d’après-guerre.

Juliette Gréco : son nom est quasiment oublié des jeunes générations. On ne sait pas si c’est le temps qui fait son tri entre les intemporels et les autres, prisonniers d’une époque et qui n’ont pas su parler d’universel, ou bien l’oubli nécessaire teinté de ringardise pendant les cinquante années qui suivent la mort d’un artiste et avant son retour triomphal au rang des immortels.

L’Hôtel la Louisiane, résidence d’artistes

La rage de vivre de l’après-guerre s’exprime dans les cafés-concerts, au Tabou, au Bœuf sur le Toit, à la Rose Rouge, où une fine silhouette dans une robe noire, cheveux couleur de jais et yeux de biche, fait ses débuts à Paris. Née en 1927, Juliette Gréco dut affronter le monde seule lorsque sa mère et sa sœur furent déportées pour leur engagement dans la résistance. Sans le sou, elle fut recueillie par son ancienne professeure et s’introduisit peu à peu dans le monde artistique parisien. Au cours de sa carrière, « la muse de Saint-Germain-des-Prés » sut s’entourer des chansonniers les plus talentueux de l’époque : Boris Vian, Jacques Brel, Léo Ferré, Serge Gainsbourg. Elle est tout autant célèbre pour ces chansons L’Éternel Féminin, Si tu t’imagines de Raymond Queneau, La Rue des Blancs Manteaux de Sartre que pour le modèle qu’elle incarnait, Française à la voix grave et aux mœurs légères qui conquit le monde entier et le cœur des plus grands artistes de son temps. Elle vécut plusieurs années à La Louisiane sur les conseils de Sartre dans la célèbre chambre 10 que l’on imagine volontiers baignant dans une fumée de cigarette froide et piquante, les verres d’alcool de la veille éparpillés sur la moquette entre les vinyles et les livres. Par la fenêtre qui donne sur la rue de Seine, on entend les voix alourdies par la gouaille parisienne et les autos qui démarrent en trombe sur le boulevard. Dans ce repère d’artistes s’écoule une vie oisive bien loin du tumulte du monde, en quête d’inspiration et de reconnaissance.

Rien ne prédestinait cet hôtel à une telle renommée : fondé par un général de Napoléon en 1823, en l’honneur de cette terre cédée aux États-Unis vingt ans plus tôt, il devint à partir des années 1940 le Chelsea hôtel français, une résidence d’artistes bohèmes, comme une contre Villa Médicis en somme, où la seule règle était de s’affranchir du carcan des normes bourgeoises. Situé au cœur de Saint-Germain-des-Prés, il est un des emblèmes de ce quartier où toute l’intelligentsia de la seconde moitié du XXe siècle s’est rencontrée : des intellectuels comme le couple Beauvoir-Sartre, Saint-Exupéry, Berling, Hemingway entre autres. Dans les années 50, l’arrivée du Jazz en France enflamme les caves de Saint-Germain et des musiciens désormais illustres comme Miles Davis, Chet Baker, John Coltrane y prennent leurs quartiers. Une décennie plus tard, les idoles du Rock, Jim Morrison, les Doors ou les Pink Floyd prendront le relais. Olivier Py et Quentin Tarantino comptent parmi les derniers locataires les plus célèbres. La Louisiane est une des vitrines du Saint-Germain qui fait rêver, du moins de prime abord.

Les révolutionnaires de salon

Si on pense Saint-Germain-des-Prés, on imagine aussi Beauvoir et Sartre devant la devanture verte et or des Deux magots, cigarette à la main et discourant sur le concept de liberté pendant que d’autres le mettaient en pratique au péril de leur vie. La place qui borde le café, ce haut lieu de la résistance de salon, porte désormais leurs noms. Andreï Makine, dans son roman Le pays du lieutenant Schreiber, relate le comportement de ces intellectuels et artistes qui, en 1944, pétris par le sens du devoir, n’avaient de cesse d’organiser des « fiestas » notamment chez Beauvoir au fameux Hôtel La Louisiane. On peinait à trouver des vivres décents pour festoyer — on ne parlera jamais assez du quotidien douloureux sous l’Occupation — mais la fin justifiait toujours les moyens, comme le montre cette fête organisée la veille du débarquement : « Le salon est noyé de fleurs […], le buffet rendrait jaloux les meilleurs traiteurs, le vin coule à flots. Écrivains, éditeurs, comédiens […] Cette nuit-là, je crois, qu’un officier américain criera à ses hommes débarqués sur les plages normandes et qui essayaient de s’accrocher aux falaises criblées de balles “Mourez le plus loin possible, les gars !”. »

Lorsqu’il revint à Paris après la libération, le même lieutenant Schreiber se sentit étranger dans ce monde de faste, dans cette rage de vivre de personnes qui n’avaient jamais vu la mort. On rêve de Saint-Germain comme un lieu d’effervescence intellectuelle où chaque art inspire l’autre et la philosophie les unit dans une même réflexion, une confrontation incessante d’idées qui n’atteint pas l’amitié des talentueux locataires du Louisiane, mais il ne vit qu’une élite déconnectée du monde, un mélange de castes artistique, intellectuelle et politique qui partagent les mêmes cafés, les mêmes réceptions, les mêmes combats, les mêmes lits, mais surtout le même goût de prêcher la liberté pour laquelle ils ne s’étaient jamais battus. « Je ne les juge pas […] Qu’ils aient festoyé pendant que les autres allaient au casse-pipe, c’est leur affaire. Dans toutes les guerres, on a vu ça. Sauf que ces planqués-là, après la guerre, n’arrêtaient pas de nous donner des leçons de morale. Pour être libre, vous devez faire cela ! Moi, j’ouvre mon Petit Robert et je lis : “Engagement : introduction d’une unité dans la bataille, combat localisé et de courte durée.” Et les auteurs du dico auraient pu ajouter que “malgré cette ‘courte durée’, on y trouve largement le temps de se faire trouer la peau…”. » On aimerait avoir la même mansuétude que le lieutenant Schreiber.

Saint-Germain-des-Prés n’a pas vraiment changé, il est simplement devenu la caricature de lui-même. Sartre est mort depuis longtemps, BHL a repris le flambeau avec panache, amoureux des concepts et toujours en quête d’ailleurs pour peu que cela lui permette de fuir le réel. Les anti-bourgeois sont devenus bobos. C’est-à-dire qu’ils ont adopté tout le confort de la bourgeoisie sans en assumer les codes, mais ils partagent avec leurs ancêtres un commun mépris pour le reste des Français. Le Jazz autrefois subversif est devenu convenu et les albums de Miles Davis peuplent les étagères de toutes les personnes qui prétendent au titre de « cultivé ». On ne peut remonter le boulevard, bordé d’enseignes de luxe où des touristes errent vainement en quête du Paris des années 1950, sans croiser un acteur qui sirote un verre à la terrasse du Flore, un politique qui hâte le pas vers Sciences Po, un écrivain qui traverse la place en Vespa, un café qui affiche fièrement sur son ardoise un happy hour à 17 euros la coupe de champagne (heureusement que le bistrotier a su s’adapter au budget des étudiants du coin).

C’est un monde à part dont on aurait tort de sous-estimer le charme, mais « nous sommes étrangers, à Saint-Germain-des-Prés », comme le chantait Gréco elle-même. Ce quartier demeure indéniablement l’un des plus beaux de Paris et pourtant, en flânant près de l’église, on regrette que Beauvoir et Sartre aient donné leurs noms à la charmante place alors que tant de lieutenants Schreiber sont tombés dans l’oubli.


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