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Philosophie, politique, lecture… Une belle et heureuse rencontre Abonnés

OPINION. Une même passion pour la philosophie, des références intellectuelles et culturelles communes, des inquiétudes partagées… Le récit de cette rencontre impromptue démontre une chose : malgré cette crainte, nous ne sommes jamais seuls.

Philosophie, politique, lecture… Une belle et heureuse rencontre


Je suis brasseur artisanal dans une petite ville touristique de province. Cela fait bientôt quatre ans que nous fabriquons de la bière avec ma compagne. Aujourd’hui, j’avais un rendez-vous avec un représentant d’une association pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP) qui regroupe des particuliers souhaitant acheter des produits directement auprès des producteurs locaux. J’ai fait visiter notre petite installation à mon interlocuteur. Le lieu est modeste puisque nous fabriquons un peu moins de mille litres de bière par semaine, ce qui représente deux mille bouteilles par brassin. Nous avons échangé à propos du processus de fabrication de la bière et du futur partenariat. Je lui ai donné quelques échantillons pour que les adhérents de l’association puissent goûter nos bières.

Au terme de la discussion, je le raccompagne, un carton dans les bras. Alors que j’attends devant son véhicule pour décharger le colis dans le coffre, il me glisse avoir vu sur notre site internet dans la description que nous faisons de nous mon attrait pour la philosophie. J’avais en effet ajouté ma passion pour les philosophes, comme une bouteille lancée à la mer, laissant le soin au hasard des rencontres de faire le reste. Mon interlocuteur m’explique être professeur d’histoire et aimer également la philosophie. Il a lu les Essais de Montaigne pendant le confinement. Je lui parle de Nietzsche, de Camus. Nous évoquons les philosophes antiques dont il est friand : Lucrèce, Diogène de Sinope, Épicure… Il m’explique avoir suivi les cours de l’université populaire de Michel Onfray : mon attention est piquée au vif. C’est la première fois que quelqu’un évoque le penseur lorsqu’il parle de philosophie.

Dans mon métier, il est rare de rencontrer des adeptes de philosophie et de surcroît de Michel Onfray. Nous continuons à bavarder, nous avons tous deux lu le livre de Frédéric Lenoir sur Spinoza (Le miracle Spinoza, une philosophie pour éclairer notre vie, Fayard, 2017), nous sommes tous deux athées, il est abonné à Charlie Hebdo. Je lui dis être lecteur de Michel Onfray et de Front Populaire. Il acquiesce, il l’est aussi. C’est un déclic, les barrières tombent et notre échange prend soudainement une tournure plus complice.

Je lui partage mon embarras face à la réaction de ma famille et plus particulièrement ma fratrie quant à la pensée de Michel Onfray. Eux, comme une partie de la gauche en perdition, pensent que le philosophe est devenu fasciste, raciste, extrémiste ! Il me répond vivre à peu près la même chose avec sa famille, à la nuance près que ses proches semblent plus enclins à comprendre qu’il y a dans le portrait du philosophe proposé par les médias une grossière caricature qui ne tient pas la route face à l’étude minutieuse des textes. Je lui dis mon désespoir de voir la gauche se fracturer entre d’un côté une aile universaliste et laïque, de l’autre une frange woke et islamogauchiste.

Nous sautons d’un sujet à l’autre, nous parlons du dernier ouvrage de Michel Onfray, L’art d’être français, que nous avons lu, puis nous abordons de façon naturelle la question de l’Islam avec le livre Penser l’Islam ou le Traité d’athéologie, mais également celui de Mohammed Louizi, Pourquoi j’ai quitté les frères musulmans, dont je lui recommande chaudement la lecture. Je lui conseille le livre du professeur de philosophie à Trappes, Didier Lemaire, intitulé Lettre d’un hussard de la République. Nous abordons ensuite le débat entre Onfray et Zemmour, digne et respectueux et en miroir inversé celui de Mélenchon et Zemmour, pour lequel, nous sommes d’accord pour dire que Mélenchon s’est montré grossier et insultant.

L’étonnement de découvrir un confrère de Front Populaire au détour d’une rencontre professionnelle est total. Le plaisir de discuter est évident, il est réciproque. Comme une bouffée d’air dans un climat délétère où parler du souverainisme, de Front Populaire et de Michel Onfray revient à devoir expliquer pendant des heures que l’épouvantail médiatique n’est nullement le reflet véritable de la pensée complexe, articulée et cohérente que propose le philosophe. Nous voyons un grand danger dans cette nouvelle gauche décoloniale, woke, néoféministe de la cancel culture, c’est celui de la fin du débat au profit d’une violence symbolique, un enfermement communautaire dont les effets se font déjà sentir au cœur des familles, pas uniquement la famille politique de la gauche, mais bien dans le cœur des foyers.

Nous sommes finalement contraints de finir l’échange, l’heure a filé, nous nous quittons après nous être salués et je retourne préparer les commandes pour le lendemain, dans le silence et l’effort physique. J’ai le temps de penser à cette belle rencontre, à notre passion commune pour la philosophie, l’histoire et plus globalement la lecture. Je me dis alors qu’il faut que je partage ce moment de bonheur à Front Populaire, car après tout, c’est aussi un peu à eux que je le dois.

Publié le 21 novembre 2021
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