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Souveraineté : entre impérialisme et anti-impérialisme (Partie 4) Abonnés

OPINION. La souveraineté des autres étant la condition de notre propre souveraineté, nos relations avec des puissances impériales engagent directement notre indépendance, tant économique que militaire.

Souveraineté : entre impérialisme et anti-impérialisme (Partie 4)


De Gaulle voulait dépasser la logique des blocs en apaisant les tensions avec la Russie, tandis qu’ils entretiennent ces tensions afin de souder dans la haine anti-russe le bloc occidental. Le discours dominant en Occident durant la première « Guerre froide » (1945-1990) ne cessait d’attribuer la responsabilité du conflit à l’expansionnisme soviétique et à l’idéologie communiste. Mais si la guerre froide continue, c’est la preuve qu’un tel discours était mensonger. Si le communisme était responsable de la guerre froide, l’effondrement du système soviétique aurait sonné le glas de cet affrontement, et le monde aurait tourné la page d’un conflit qu’on attribuait à l’incompatibilité entre les deux systèmes. Il n’en est rien. La Russie n’est plus communiste, et l’Occident vassalisé par Washington l’accuse quand même des pires horreurs. Une renaissance de l’hystérie anti-moscovite d’autant plus significative qu’elle succède à une décennie dont la tonalité géopolitique était fort différente. Fini, le temps où la Russie déliquescente de Boris Eltsine (1991-2000) avait les faveurs du « monde libre ». Soumise à la « thérapie de choc » libérale, elle s’était placée dans l’orbite occidentale. L’espérance de vie de la population régressa de dix années, mais ce détail importait peu. La Russie rejoignait le monde merveilleux de l’économie de marché et de la démocratie à l’occidentale. Son équipe dirigeante, elle, touchait les dividendes d’une reddition qui lui valait son adoption par l’Occident.

Malheureusement pour ce dernier, cette lune de miel a pris fin au début des années 2000. Car la Russie a redressé la tête. Elle n’a pas renoué avec le socialisme, mais restauré l’État. Elle a repris le contrôle des secteurs-clés de son économie — notamment dans l’énergie — que lorgnaient avec gourmandise les requins de la finance mondialisée. Le discours russophobe, malheureusement, n’est pas seulement un discours. Les actes ont suivi. Depuis le début des années 2000, Washington organise une confrontation avec Moscou qui se déploie sur trois fronts. Complexe militaro-industriel oblige, c’est d’abord sur le terrain de la course aux armements que Washington a déclenché les hostilités. En 1947, les USA voulaient « contenir » le communisme en enserrant l’URSS dans un réseau d’alliances militaires prétendument défensives. Dans les années quatre-vingt-dix, l’URSS n’existe plus. Pourtant, la politique des États-Unis est toujours la même, et l’Alliance atlantique survit miraculeusement à la menace qu’elle était censée conjurer. Pire, Washington élargit unilatéralement l’OTAN jusqu’aux frontières de la Russie, violant l’engagement pris auprès de Mikhaïl Gorbatchev qui accepta la réunification de l’Allemagne en échange d’une promesse de non-extension de l’Alliance atlantique dans l’ex-glacis soviétique.

Cette offensive géopolitique de l’OTAN avait évidemment un corollaire militaire. Ce fut d’abord l’installation, chez les nouveaux États membres d’Europe orientale, d’un bouclier antimissile américain. Impensable au temps de l’URSS, ce dispositif fait peser sur Moscou la menace d’une première frappe et rend caduc tout accord de désarmement nucléaire. Ce fut ensuite la multiplication des manœuvres militaires conjointes aux frontières occidentales de la Fédération de Russie, de la Baltique à la mer Noire. Sans oublier, bien entendu, la toile de fond de cette démonstration de force : colossal, le budget militaire américain représente la moitié des dépenses militaires mondiales, crevant en 2021 le plafond des 780 milliards de dollars. En augmentation constante, il équivaut à neuf fois celui de la Russie (13 fois si l’on tient compte du budget militaire de l’OTAN). Au demeurant, l’essentiel des dépenses nouvelles accroît la capacité de projection des forces et n’a aucun caractère défensif, conformément à la doctrine de « l’attaque préemptive » fixée par les néoconservateurs depuis 2002. Dans ce domaine, rien n’arrête le progrès, et Donald Trump a annoncé, en juillet 2018, qu’il créerait une « force spatiale » distincte de l’US Air Force pour éviter que les Russes et les Chinois ne dominent ce nouveau théâtre d’opérations.

Après la course aux armements, la déstabilisation de « l’étranger proche » fut le deuxième front ouvert par les États-Unis et leurs vassaux contre Moscou. En fomentant un coup d’État en Ukraine (février 2014), ils entendaient détacher ce pays de son puissant voisin afin d’isoler davantage la Russie, dans la foulée des « révolutions colorées » qui se déroulèrent en Europe orientale et dans le Caucase. Depuis 2014, l’Ukraine est donc en proie à une crise intérieure gravissime. Le coup d’État a porté au pouvoir une clique ultranationaliste dont la politique a humilié la population russophone des régions orientales. Cette provocation délibérée des autorités usurpatrices de Kiev, soutenues par des groupes néonazis, a poussé les patriotes du Donbass à la résistance et à la sécession. Mais aucun char russe ne foule le territoire ukrainien, et Moscou a toujours privilégié une solution négociée de type fédéral. L’OTAN stigmatise et sanctionne la Russie pour sa politique à l’égard de l’Ukraine, alors que la seule armée qui tue des Ukrainiens est celle de Kiev, portée à bout de bras par les puissances occidentales. Dans cet « étranger proche », il est clair que c’est l’Occident qui défie outrageusement la Russie à ses frontières, et non l’inverse.

Après la course aux armements et la déstabilisation de l’Ukraine, c’est sur le terrain syrien que Washington a entrepris de contrecarrer Moscou. Le projet de déstabilisation du Moyen-Orient remonte en réalité au début des années 2000. Ancien commandant en chef des forces américaines en Europe, le général Wesley Clark a révélé le contenu d’un mémo classifié du Pentagone provenant du bureau du secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld : « Il disait que nous allions attaquer et détruire les gouvernements de sept pays en cinq ans : nous allions commencer par l’Irak, puis ensuite nous irions en Syrie, au Liban, en Libye, en Somalie, au Soudan et enfin en Iran. Ils voulaient que nous déstabilisions le Moyen-Orient, pour le retourner sens dessus dessous, afin de le voir finalement tomber sous notre contrôle. » Cette stratégie secrète a un objectif déterminé : l’éclatement du Moyen-Orient en une myriade d’entités ethnoreligieuses, rivales et manipulables. Autrement dit, le démembrement des États souverains de la région, surtout s’ils persistent dans leur refus de s’aligner sur l’axe Washington-Tel-Aviv. La tentative d’anéantissement de l’État séculier syrien, principal allié arabe de l’URSS, puis de la Russie, est alors le dernier avatar de cette stratégie, dont l’Afghanistan, l’Irak, le Soudan, la Libye et le Yémen ont déjà fait les frais. Afin d’y parvenir, l’impérialisme orchestre une violence généralisée destinée à déstabiliser les États récalcitrants, tout en fournissant le prétexte d’une intervention militaire prétendument vouée à éradiquer le terrorisme. Véritable stratégie du « chaos constructif », qui entretient la terreur tout en faisant semblant de la combattre, Washington tirant profit de la situation sur les deux tableaux : toute avancée du terrorisme justifie la présence armée des États-Unis, et toute défaite infligée au terrorisme se trouve portée au crédit de leur fermeté à l’encontre de ces forces maléfiques.

Cet extraordinaire tour de passe-passe a son origine dans l’organisation du « djihad » antisoviétique en Afghanistan dès la fin des années soixante-dix. Issu de l’aristocratie polonaise, le conseiller à la sécurité nationale de Jimmy Carter, Zbigniew Brzezinski, est obsédé par l’Union soviétique. Il imagine alors la stratégie consistant à déstabiliser la « ceinture verte » (musulmane) bordant le flanc sud de la Russie. À cette fin, il organise le recrutement de djihadistes issus du monde entier afin de créer un « Vietnam soviétique » en Afghanistan. À ses yeux, les djihadistes rebaptisés « combattants de la liberté » constituent des recrues de choix pour une « guerre sainte » contre le communisme athée. Une politique interventionniste qui incite l’URSS à intervenir, à son tour, au profit du gouvernement procommuniste de Kaboul. Ce faisant, Moscou tombe dans le piège tendu par Washington, et cette erreur lui coûtera très cher. Pour mener à bien la déstabilisation du gouvernement afghan, les stratèges de la CIA s’appuient sur la puissance financière saoudienne, qui arrose les mouvements extrémistes de pétrodollars. Quant à la logistique, elle est assurée par Oussama Ben Laden, dont l’organisation fournit un canal de recrutement de combattants qui affluent du monde musulman. Dès le début des années quatre-vingt, le dispositif terroriste qu’on désignera sous l’appellation d’Al-Qaida est en place, coordonné et sponsorisé par l’axe Washington-Riyad.

Publié le 20 novembre 2021
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