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Souveraineté : entre impérialisme et anti-impérialisme (Partie 5) Abonnés

OPINION. La souveraineté des autres étant la condition de notre propre souveraineté, nos relations avec des puissances impériales engagent directement notre indépendance, tant économique que militaire.

Souveraineté : entre impérialisme et anti-impérialisme (Partie 5)


De manière significative, la même stratégie impérialiste est employée contre la Chine. Comme la Russie soviétique, puis postsoviétique, le pays du milieu fait l’objet d’une sévère politique de containment qui rallume les feux de la guerre froide. De même que le gouvernement des États-Unis a suscité le « djihad » contre l’Union soviétique en Afghanistan, puis armé ses « proxys » du Moyen-Orient contre la Syrie, il instrumentalise la cause ouïghoure pour déstabiliser la Chine sur son flanc occidental. « Génocide », « camps de concentration », « trafics d’organes » : une propagande hallucinante jette un écran de fumée sur la réalité du Xinjiang. Les détracteurs de la Chine affirment que les Han (90 % de la population) sont dominateurs. Mais s’ils avaient voulu dominer les nationalités minoritaires, Pékin ne les aurait pas exemptées de la politique de l’enfant unique infligée à l’ethnie han de 1978 à 2015. Ce traitement de faveur a stimulé l’essor démographique des minorités, et notamment des Ouïghours. Utiliser le langage servant à décoder les pratiques coloniales pour expliquer la situation des nationalités en Chine n’a aucun sens. Depuis Mao, aucune discrimination ne frappe les minorités. Malgré son éloignement et son aridité, le Xinjiang se développe au bénéfice d’une population multiethnique. Le séparatisme ouïghour est une folie que vient redoubler une autre folie : celle du djihadisme planétaire parrainé par Washington depuis quarante ans. Ceux qui soutiennent les séparatistes ouïghours et accusent Pékin de persécuter les musulmans calomnient un pays qui n’a aucun contentieux avec le monde musulman. Ils prennent parti pour des extrémistes affiliés à une organisation criminelle (Al-Qaida) dont la majorité des victimes sont de confession musulmane. Ils croient défendre les musulmans alors qu’ils servent les intérêts de Washington, qui est leur pire ennemi. L’origine des troubles qui agitent cette partie du territoire chinois n’est pas religieuse, mais géopolitique : c’est l’instrumentalisation du religieux par des organisations sectaires qui doivent l’essentiel de leur nocivité à des complicités étrangères.

Mais ce n’est pas tout. Cette Chine accusée d’opprimer ses minorités serait aussi coupable d’impérialisme hors de ses frontières. Avec la nouvelle guerre froide initiée par Washington, accuser la Chine d’être « impérialiste » présente deux avantages discursifs : on lui impute frauduleusement les travers de la politique occidentale, et on retourne contre un grand pays socialiste le tranchant du vocabulaire léniniste et maoïste. Le premier procédé relève de l’inversion maligne, qui consiste à créditer l’adversaire de ses propres turpitudes. Tactique éprouvée du voleur qui crie à l’assassin, par laquelle un Occident capitaliste passé maître dans l’art de violer les règles accuse la Chine de ne pas les respecter. Le deuxième procédé, qui consiste à utiliser contre Pékin le signifiant révolutionnaire d’origine léniniste « impérialisme », permet d’enrôler sous la bannière de Washington un gauchisme occidental inculte qui dissout ses illusions perdues dans le droit-de-l’hommisme. À l’examen des faits, on mesure toutefois l’extrême faiblesse de l’argumentaire. Si la Chine est « impérialiste », comment se fait-il que 143 pays aient accepté de coopérer avec elle dans le cadre des « Nouvelles Routes de la soie » ? Nul doute que la Chine est une puissance montante dont l’influence économique s’accroît irrésistiblement, mais l’impérialisme est tout autre chose. Ce grand pays qui ne fait aucune guerre depuis quarante ans, visiblement, utilise d’autres moyens pour convaincre ses partenaires de travailler en commun.

Durant la période maoïste, la Chine se présentait comme le chef de file du combat anti-impérialiste et le champion de la souveraineté des nations décolonisées. Unifiée et libérée par Mao, dotée de l’arme nucléaire en 1964, elle faisait figure d’exemple. À partir de 1978, Deng Xiaoping recueille l’héritage maoïste tout en amorçant un net changement de cap. Il privilégie le développement économique, et il ouvre l’économie chinoise pour attirer capitaux et technologies. C’est pourquoi il impose à la politique extérieure chinoise un « profil bas » qui favorise les échanges commerciaux avec le monde développé. Contrairement à la période maoïste, Pékin abandonne l’idéologie révolutionnaire : il s’agit désormais de construire un monde multipolaire, pacifié, où la coopération internationale favorise le développement.

Mais le principe de souveraineté des États demeure l’idée-force de la politique étrangère chinoise. Avec deux conséquences : la Chine refuse de s’immiscer dans les affaires intérieures des autres pays et n’accepte aucune ingérence étrangère dans les siennes. Contrairement aux pays occidentaux, qui prétendent promouvoir la « démocratie » et les « droits de l’homme » à coups de bombardements, la Chine estime que chaque nation doit trouver sa voie et que l’ingérence est une violation de la loi internationale. Bref, elle prend au sérieux la Charte des Nations Unies et elle condamne le regime change pratiqué par Washington contre les gouvernements qui refusent de se soumettre.

Respectueuse de la souveraineté des États, la Chine coopère dans tous les domaines avec les pays qui le souhaitent, sans considération de leur régime politique ou de leur orientation idéologique. C’est ainsi qu’elle travaille avec le Venezuela comme avec la Colombie, ou qu’elle fait du commerce avec l’Iran comme avec l’Arabie saoudite. C’est ce que Xi Jinping nomme la politique du « gagnant-gagnant », où chacun trouve un intérêt à coopérer et respecte la souveraineté de l’autre. Une politique mise en œuvre à l’échelle planétaire, qui connaît un succès grandissant en Asie, en Afrique et en Amérique latine, autrement dit sur le terrain de chasse historique des anciennes puissances coloniales. Avec les « Nouvelles Routes de la soie », la Chine exporte des produits manufacturés et importe des matières premières, mais elle monnaye ses importations par des constructions d’infrastructures. Bénéfique pour la Chine, ce programme l’est aussi pour les pays partenaires. Car il évite les errements des politiques néolibérales imposées par l’Occident aux pays en voie de développement. Les institutions internationales comme le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, en effet, exigent en contre-partie de leur concours financier la mise en œuvre de politiques d’austérité inspirées du « consensus de Washington ». La Chine, elle, n’exige rien.

En clair, sa politique prend à rebrousse-poil les programmes d’ajustement structurel imposés par le FMI. Les pays qui veulent travailler avec les Chinois ne sont pas contraints de privatiser les entreprises publiques, de diminuer les impôts sur les entreprises ou de faire des coupes sombres dans les budgets sociaux. Parce qu’elle s’interdit toute ingérence dans les affaires intérieures des autres pays, la Chine n’exige aucune orientation de politique économique, estimant à juste titre que cette question relève de la souveraineté nationale. Certes, elle ne prête pas à l’aveugle et préserve ses intérêts. Ses entreprises se montrent parfois gourmandes, et certains projets sont différés à la suite de désaccords persistants. Mais la Chine respecte la souveraineté de ses partenaires. Cette politique est-elle impérialiste ? Il ne faut pas confondre expansion économique et impérialisme. Car ce dernier ne se résume pas à la puissance matérielle. La Chine des Ming était déjà une grande puissance, et elle n’a jamais conquis de territoires en dehors de son aire civilisationnelle. L’impérialisme est une politique visant la soumission des autres nations, de gré ou de force, et qui impose leur alignement sur les intérêts de la puissance hégémonique. C’est une entreprise de subordination qui passe toujours, à des degrés divers, par une forme de contrainte, même si le soft Power y accompagne le hard Power.

En 1916, Lénine avait défini l’impérialisme comme le « stade suprême du capitalisme » en soulignant le rôle de la finance et des monopoles : « L’impérialisme est le capitalisme arrivé à un stade de développement où s’est affirmée la domination des monopoles et du capital financier, où l’exportation des capitaux a acquis une importance de premier plan, où le partage du monde a commencé entre les trusts internationaux et où s’est achevé le partage de tout le territoire du globe entre les plus grands pays capitalistes. » Cette définition est toujours d’actualité, comme en témoignent la financiarisation de l’économie et le rôle des multinationales. Mais l’impérialisme dont parlait Lénine était déchiré par les rivalités inter-impérialistes qui ont provoqué le premier conflit mondial. L’impérialisme contemporain, en revanche, est un impérialisme à vocation hégémonique. C’est aux États-Unis que se trouvent le quartier général de l’oligarchie financière mondialisée et l’état-major d’un complexe militaro-industriel aux ambitions planétaires. Aucun autre État ne réunit les mêmes caractéristiques. La rivalité entre la Chine et les États-Unis, par exemple, n’a rien d’une rivalité inter-impérialiste : c’est l’antagonisme entre deux modèles dont l’un est impérialiste et l’autre ne l’est pas. Afin d’exercer ses prérogatives impériales, au demeurant, Washington a recours à des moyens caractérisés. En leur absence, la qualification d’une politique comme « impérialiste » relève au mieux d’un jeu de mots, au pire d’une opération de propagande. Quels sont ces instruments ? On en dénombre au moins cinq : l’intervention militaire, la guerre économique, la manipulation médiatique, le coup d’État téléguidé et la terreur importée. Ces cinq moyens d’action constituent le véritable « pentagone » de l’impérialisme.

De ce point de vue, une comparaison factuelle entre la Chine et les États-Unis est particulièrement édifiante. Depuis quarante ans, les États-Unis et leurs vassaux ont participé à de nombreuses guerres : La Grenade, Panama, Somalie, Afghanistan, Irak, Libye, Syrie. La plupart de ces interventions militaires étaient contraires au droit international. La Chine n’en a fait aucune. Les États-Unis ont 725 bases militaires à l’étranger, la Chine une seule. Certaines de ces bases militaires sont à proximité de la Chine, qui n’a aucune base à proximité des États-Unis. Ces derniers ont un budget militaire de 740 milliards, la Chine de 260 milliards de dollars. Par habitant, les USA dépensent donc — pour leur armée — douze fois plus que la Chine. La marine de guerre des États-Unis est omniprésente dans le détroit entre la Chine et Taïwan et en mer de Chine méridionale, tandis que la marine chinoise ne patrouille jamais entre Cuba et la Floride ou au large de Manhattan. Les États-Unis et les institutions qui en dépendent (FMI, etc.) imposent des politiques d’austérité néolibérales aux États emprunteurs. La Chine, jamais. Les États-Unis infligent des sanctions économiques à 39 pays (blocus ou embargo contre Cuba, l’Iran, la Syrie etc..). La Chine à aucun. L’immense appareil de propagande des États-Unis produit de fausses informations, notamment sur des « violations des droits de l’homme », contre les États ou les gouvernements qu’ils veulent combattre. La Chine, jamais. Les États-Unis ont orchestré ou tenté d’orchestrer des opérations de regime change dans de nombreux pays (Libye, Syrie, Ukraine, Venezuela, Honduras, etc..). La Chine, jamais. Les États-Unis financent des partis d’opposition ou des organisations soi-disant humanitaires dans les pays dont ils veulent déstabiliser le gouvernement. La Chine, jamais. Les États-Unis et leurs alliés ont formé, armé et manipulé des organisations terroristes pour semer le chaos chez les autres (Afghanistan, Libye, Syrie). La Chine, jamais.

Publié le 22 novembre 2021
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