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Pourquoi je ne voterai pas Éric Zemmour Abonnés

OPINION. Véritable phénomène politique de la rentrée, la montée du polémiste dans les sondages agite le débat. Malgré certains accords, notre lecteur ne voit pas dans le candidat désormais officiel un réel chef d’État.

Pourquoi je ne voterai pas Éric Zemmour


J’aime écouter Éric Zemmour. J’aime tellement l’écouter que je sais, à chacune de ses apparitions, de ses interventions, ce qu’il va dire, quand est-ce qu’il va le dire, quand est-ce qu’il va sourire, ou faire ses mimiques habituelles en soufflant dans le vide ou en levant les yeux vers le ciel, ou bien pointer du doigt, tel un mousquetaire sommant son adversaire à se mettre en garde. Cet homme de lettres a quelque chose en lui de tout électrique, qui, comme dans la célèbre loi d’Ohm, provoque une tension d’autant plus grande que la résistance de son adversaire est forte. Il hypnotise. Il magnétise. Il polarise.

Mais Zemmour est surtout un homme possédé. Un médium. Il communique avec les morts, fait revivre Marx, Benjamin Constant, de Gaulle et bien d’autres figures historiques qui, grâce à lui, siègent avec nous à l’assemblée. « Les morts gouvernent les vivants. » Voilà Auguste Comte qui revient d’entre les morts. En somme, Zemmour ne pense pas. Il est lui-même gouverné par des fantômes qui lui soufflent leurs vérités. L’Immigration et l’Islam ? Jean-Marie Le Pen tenait déjà le même discours alors que lui votait par deux fois pour François Mitterrand, en 1981 et en 1988. Le Grand Remplacement ? Un argumentaire déjà développé par Renaud Camus. La thèse du glaive et du bouclier ? La thèse dominante chez les intellectuels d’après-guerre, peut-être pour se rassurer de notre profonde débâcle de juin 40.

C’est là une des premières raisons pour laquelle je ne voterai pas pour lui : Zemmour ne dit rien qu’il est lui propre, aucune de ses idées ne lui appartient réellement et ne nous donne un regard neuf sur notre réalité. Zemmour est obsédé, obsession que je partage avec lui, par l’unité de la France. En effet, depuis la Révolution française, le peuple français est en guerre civile froide, entre les révolutionnaires et les contre-révolutionnaires, les républicains et les monarchistes, la gauche et la droite, les libéraux et les collectivistes, les collaborateurs et les résistants et enfin, les derniers en date, les culpabilisateurs contre tous les autres.

Zemmour, en grand lecteur devant l’Éternel, a lu Carl Schmitt, selon lequel il « faut désigner l’ennemi » pour cimenter une nation. Ce fut le Royaume d’Angleterre à l’époque de Charles VII, l’empire austro-hongrois sous les Bourbons, les Prussiens pendant la Première Guerre mondiale et enfin les communistes pendant la guerre froide. Et cette politique est appliquée à la lettre et avec une grande perfection, il faut l’avouer, par les États-Unis, qui depuis qu’ils ont perdu leur meilleur ennemi, l’URSS, se devaient de trouver un nouvel ennemi aussi vite que possible. Ce fut Saddam Hussein et ses fameux armements nucléaires, par deux fois, puis une fois vaincus, ce fut le retour de la Russie en ennemie, puis des djihadistes et enfin, la Chine. Ce n’est que face à l’Autre, que le Moi peut se définir.

Il en va ainsi. Zemmour a choisi son ennemi : ce sera l’islam. Une civilisation qui a atteint son apogée intellectuel et scientifique entre le IXe et le XIIe siècle et qui, après le choix de tourner le dos à la philosophie grecque, est en décadence totale, minée par une foi absolue sans aucune spiritualité. Il y eut des sursauts fameux de modernisation, en Égypte avec Nasser, de sécularisation avec Atatürk, mais comme l’indépendance et la souveraineté nationale étaient aussi les signes mêmes de cette modernisation et que les intérêts divergeaient avec le monde occidental, tout se fit pour fasciser ces nouveaux modernes, et s’allier avec leurs ennemis, les islamistes les plus rétrogrades. Puis les États-Unis, le Royaume-Uni, et nous la France, Sarkozy, nous fait porter depuis ce fardeau, avons déstabilisé des États souverains, en chassant certes des dictateurs, mais des dictateurs laïcs, les mêmes qui contenaient par une main de fer, la puissance islamiste. L’Irak d’abord sombra dans le chaos qui mènera à Daesh et la Libye tombera à son tour, devenant la passerelle mondiale des migrants, qui payent au prix cher des passeurs pour aller vers l’Europe.

Ces explications externes du phénomène de l’islamisation des événements doit s’accompagner d’explications internes : soutien de l’intelligentsia à Khomeini durant la Révolution iranienne, une alliance sans droit de regard avec l’Arabie Saoudite qui à coups de millions, imposait sa vision fondamentaliste de l’islam, dans tous les pays du monde, l’accueil en France des islamistes après la guerre civile algérienne de 1995, la qatarisation de nos élites, et enfin la lâcheté de nos dirigeants, qui depuis Giscard d’Estaing, sont des présidents américains. La Grandeur de la France est morte ! Vive l’économie ! Arrêtons avec l’assimilation à la française, trop difficile, et imitons ces Américains, ou la prospérité économique règne dans un communautarisme extrême. Et s’il y a bien un grand remplacement, il est d’abord américain. Nos élites sont américaines, les classes moyennes sont abreuvées à la culture américaine et les banlieues s’identifient à l’histoire des Afro-Américains.

Si Zemmour s’attache à bien décrire les conséquences tragiques de ce que l’on vit, il ne cherche pas à combattre le problème à la racine. Vouloir combattre, dans une perspective millénariste, la civilisation musulmane n’est pas à la hauteur de la France. Une civilisation qui ne sait plus produire ni intellectuels, ni sciences, ni technologies, une civilisation qui n’a comme arme que le ventre de ses femmes. Cette maladie du fondamentalisme islamiste, ce cancer, il nous faut le soigner avec ces pays malades, de l’autre côté de la Méditerranée. Il nous faut les vacciner contre ce virus qui infecte les corps et les esprits. Comme disait Voltaire, il nous faut combattre l’infâme, le fanatisme de tout bord.

Et voilà ma deuxième raison pour laquelle je ne voterai pas pour Éric Zemmour, il est tout simplement un mauvais stratège. Tel un Savonarole ou un Hébert, Zemmour hurle ses prédications. Mais quelle idée de s’aliéner potentiellement 6 millions de Français ainsi que des nations d’outre-Méditerranée ! Parfois le silence, l’observation, la tactique et la vision sur le long terme, prévalent à du blabla télévisuel.

Disons encore que Zemmour cherche l’union de la droite. Refaire le RPR. Quelle grandeur et quelle vision pour la France ! Son sang chaud méditerranéen, sang que je partage avec lui de la même mer, le sort souvent du domaine de la raison et de l’analyse pour le faire basculer dans la pure passion. Car oui, Zemmour est un passionné, rempli d’incohérences en cherchant à comprendre, et c’est tout à son honneur, des événements obscurs de notre Histoire, comme le régime de Vichy, en se mettant à la place des individus et du contexte, et qui va rejeter en bloc des événements de la Révolution française en sortant les pires caricatures des révolutionnaires français, comme précurseurs des pires totalitarismes. Et là est la malhonnêteté intellectuelle : s’il est bien de vouloir comprendre toute la complexité de Pétain et du régime de Vichy, il est nécessaire d’en faire autant avec Robespierre et la Révolution française.

« De Clovis au Comité de salut public, j’assume tout », répète souvent Napoléon en Éric Zemmour. Mais Zemmour ne souhaite assumer que ce qu’il l’arrange. Par ailleurs, si je partage avec lui une admiration profonde pour Napoléon, je ne pourrai voter pour une personne atteinte de napoleonite aigüe et qui se déguise en Napoléon pour son anniversaire. Car quand l’Histoire est tragique, il ne nous est pas permis d’être aussi frivole et ridicule, encore moins de faire le clown de récréation en enlevant sa cravate devant la télévision, comme pour montrer ses muscles, sorte de sous-produit du sarkozysme.

Aux grands hommes, la patrie reconnaissante, est-il écrit sur le fronton du Panthéon. L’homme Zemmour n’a aucune légitimité historique et que des millions de Français trouvent l’espérance en un pur produit télévisuel est pour moi, le signe de la décadence française que lui-même dénonce.

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