Nation
Justice
Karim Benzema, perpétuel coupable idéal Abonnés

OPINION. Karim Benzema a été condamné en première instance pour complicité de tentative de chantage dans l’affaire de la sextape de Mathieu Valbuena. « Encore heureux », semble hurler l’émoi médiatique. Mais est-ce si simple ? Le coupable est presque parfait, certes, mais où est le crime ?

Karim Benzema, perpétuel coupable idéal


Karim Benzema n’a pas de chance. Arabe, musulman, et riche de taper dans un ballon, ce qui en ce moment, finit par faire beaucoup. Parce qu’en France, on a le puritanisme de l’argent. Effectivement on ne l’aime pas trop, enfin celui des autres, et encore moins si c’est un Arabe qui en a.

Il vient d’être assez lourdement condamné dans une sombre affaire de sextape pour complicité de « tentative de chantage ». Le tribunal correctionnel de Versailles lui reproche d’avoir aidé deux de ses amis à essayer d’extorquer une somme d’argent à son coéquipier en équipe de France Mathieu Valbuena. Allant nettement au-delà des réquisitions du parquet, la juridiction, plutôt que de faire du droit, s’est livrée, comme d’habitude désormais pour les personnages publics, à une pompeuse leçon de morale. Quiconque, comme l’auteur de ces lignes, s’est penché attentivement sur le dossier ne peut être qu’interrogatif sur la faiblesse des charges et peut légitimement avoir l’impression que le tribunal s’est contenté de pas grand-chose. Et en tout cas, il a été plus que réticent à respecter le principe selon lequel le bénéfice du doute doit profiter au prévenu. Après une instruction erratique et anormalement longue pour une telle affaire, Karim Benzema a été reconnu coupable de complicité dans une tentative de chantage pour faire obtenir par deux de ses amis de jeunesse une somme équivalente à trois jours de son propre salaire…

Si l’on comprend bien, Valbuena, son camarade en équipe de France se serait fait dérober une vidéo de ses ébats sexuels avec sa compagne enregistrée sur son portable, et on lui aurait proposé un marché : la destruction de la vidéo contre une remise d’argent. Benzema est accusé d’avoir joué les intermédiaires entre les maîtres chanteurs et Valbuena. On est en matière pénale, et les éléments dont j’ai pu avoir connaissance et ce que l’on a pu en savoir lors de l’audience semblent quand même insuffisants pour caractériser une infraction.

Mais toute cette affaire est intéressante en ce qu’elle raconte de problématique sur le fonctionnement de la société française. Concernant Karim Benzema, on va rappeler qu’en 2015 celui-ci eut droit à son lynchage médiatique planétaire géant. Le monde entier, France comprise, se gave de la religion football. Cela fait vivre pas mal de monde et surtout brasse des fortunes. Alors pour nous permettre de nous purifier de cette passion douteuse, il avait fallu offrir au public un petit sacrifice de bouc émissaire. Cela tomba sur Benzema, parce qu’il avait quand même le profil celui-là. Arabe et musulman, gamin des cités acculturé issu de la racaille, privé d’adolescence, et parvenu bling-bling assumé. Fournissant un travail acharné, il a pu accéder au plus haut niveau et toucher l’argent qui va avec. C’est-à-dire beaucoup.

Benzema avait aggravé son cas en étant perpétuellement maussade et peu sympathique, pratiquant un jeu qui, pour être efficace, n’était à l’époque guère spectaculaire. Malgré son nouveau statut et sa fortune, il avait gardé la mentalité de la cité et les amis qui vont avec. Ces petites cours délétères qui tournent fatalement autour de ce loto ambulant.

Assumant naïvement le statut de mercenaire des joueurs d’aujourd’hui, et par une phrase sortie de son contexte, il avait dit son attachement à l’Algérie, pays de ses parents, et le caractère essentiellement sportif de sa contribution à l’équipe de France. Et comme à chaque match, faisant comme Michel Platini, c’est-à-dire s’abstenant de chanter la Marseillaise, il prenait cher. Retourne dans ton pays, blasphémateur ! Et c’est ainsi que cette affaire lui tombant dessus devint une aubaine. On oublia qu’il s’était déjà pris une jolie séquence médiatico-judiciaire avec l’affaire Zahia dont il faut quand même rappeler qu’après quatre ans d’instruction médiatisée pour une frasque sexuelle, il avait été relaxé après que le procureur à l’audience lui eut présenté ses excuses pour cette procédure débile.

Pour Benzema saison II, ce fut à nouveau une histoire de sexe, l’enquête et l’instruction se déroulèrent comme d’habitude dans la rue. On se reportera donc aux informations disponibles, essentiellement dans le quotidien vespéral de référence, puisqu’il fut à la pointe du combat dans ce dossier. Ce sont les deux journalistes du Monde, gratifiés par leur journal du nom ronflant « d’enquêteurs », Gerard Davet et David Lhomme, grands chasseurs de Sarkozy, qui délaissèrent quelques instants le gros gibier. Faute de grives, on mangea non pas des merles, mais de petits insectes. Malheureusement toujours avec les mêmes méthodes : publications de procès-verbaux, d’extraits tronqués, d’analyses tendancieuses, occupation des plateaux télé pour y délivrer leurs réquisitions. Ils ne vont pas attendre celles du procureur chargé de l’affaire. Ils savent bien, eux, que Benzema est coupable. Et une fois de plus, on assista au spectacle de la violation quotidienne de libertés publiques fondamentales. L’article 6 de la Convention européenne des droits de l’homme sur le « droit au procès équitable » et les règles de la procédure pénale française censées protéger les libertés individuelles ? On ne va quand même pas s’encombrer avec ça, quand il y a de l’audience à faire et que l’on tape sur un footeux mal dégrossi, ce qui ne présente aucun danger. Durant cette période qui ne fut sûrement pas facile à vivre, Karim Benzema, mal conseillé, a commis une erreur grossière, dont il dut se mordre les doigts par la suite. Une interview préparée et dont les éléments de langage lui avaient manifestement été soufflés. À propos de la suspension temporaire de sa sélection en équipe de France décidée par le président de la fédération, Karim Benzema répondit : « Didier Deschamps a cédé à la partie raciste de la France ». Le sélectionneur, homme de caractère s’il en est, le prit à juste titre comme une insulte intolérable.

Cela valut à Benzema un purgatoire international de cinq ans, et une absence qui dut être douloureuse lors de la victoire française en coupe du monde. Le temps étant passé, l’avant-centre du Real de Madrid considéré comme l’un des meilleurs du monde à son poste fut à nouveau rappelé. Et manifestement heureux de ce retour, il eut la bonne idée de montrer brillamment qu’il était sportivement indispensable. Et la maturité étant venue, d’afficher sur le terrain et en dehors une attitude exemplaire. Tout le monde était content, le fils prodige était revenu, l’incident était clos et l’on voyait arriver la prochaine coupe du monde avec gourmandise.

Patatras, la justice, ou en tout cas ceux qui la rendent ont décidé de rappeler qui commande. Le dossier était creux, voire vide et pouvait tout à fait justifier une relaxe. Le parquet l’avait d’ailleurs senti en prononçant des réquisitions relativement modérées. L’ancienneté de l’affaire, les errements de l’instruction, la rédemption de Benzema auraient justifié une décision mesurée, ou, soyons fous, le respect des principes avec une décision de relaxe. Non, les magistrats du tribunal ont préféré rappeler qu’en sport comme en politique, respect du droit ou pas, ce sont eux qui, armés de leur morale et idéologie propres, ont le pouvoir.

Ce n’est pas une bonne nouvelle.

Publié le 25 novembre 2021
commentaireCommenter

Nation

Europe