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CRITIQUE. Olivier Rey, qui a contribué à notre numéro consacré à l’écologie, publie son dernier ouvrage : Réparer l’eau (éd. Stock). Une méditation érudite sur notre rapport moderne au monde.

Réparer l’eau


« Le parti pris des choses consiste, précisément, à oublier tout ce qui a pu être dit à leur sujet – tout ce qui, à force de vouloir les cerner, a fini par les recouvrir, les masquer, les dérober. » Olivier Rey

Mathématicien et philosophe, Olivier Rey est précieux. Excellent connaisseur à la fois de l’histoire de la philosophie et de celle des sciences, il continue à creuser son sillon livresque dans le labyrinthe sinueux de la modernité.

Ce nouveau livre au titre énigmatique est une nouvelle mise en garde qui rejoint sur le fond le propos de son premier livre Itinéraire de l’égarement, sous-titré : Du rôle de la science dans l’absurdité contemporaine. Il y était déjà question des effets nihilistes de la révolution scientifique à partir de laquelle plus rien n’est donné, mais tout est construit.

C’était déjà le constat du philosophe allemand Husserl dans les années 1930. L’Europe calcule désormais beaucoup plus qu’elle ne pense et semble avoir perdu la signification du dépôt spirituel hérité de l’Antiquité grecque : les questions qui l’intéressent commencent toutes par « comment », et non plus par « pourquoi ».

La science moderne est mathématique, fondée sur des axiomes strictement déduits de la logique. Elle est donc, par essence, contraire au sens commun et aux sensations immédiates. Or la science est devenue la religion de la modernité, détentrice de la vérité objectivable et objectivée. Coupée de l’expérience quotidienne, elle a aboli tous les horizons de sens. À ce titre, Galilée n’a pas tant découvert le monde qu’il ne l’a recouvert d’un froid jeu d’équations.

Pour mettre en lumière les effets délétères de cet « objectivisme », Olivier Rey choisit un nouvel angle d’analyse. Non plus l’histoire générale du triomphe de la science (comme dans Itinéraire de l’égarement), mais l’histoire particulière de notre rapport à une substance aussi fondamentalement banale que l’eau.

L’eau qui n’est bien sûr pas le principe fondamental du monde comme le croyait Thalès, non plus que cet élément poétique que le vieux Gaston Bachelard accouplait à la mécanique des rêves. Elle n’est pas non plus Océan, père de tous les dieux chantés par Homère dans l’Iliade, ni même le premier des biens comme le croyait naïvement le poète grec Pindare.

Elle ne saurait être non plus cette entité « folle, à cause de cet hystérique besoin de n’obéir qu’à sa pesanteur, qui la possède comme une idée fixe » et dont « le soleil et la lune sont jaloux », comme chez Francis Ponge. Elle est encore moins ce sur quoi « le souffle de Dieu planait » aux premiers instants du monde comme le conte une Genèse trop datée. Elle n’a jamais vraiment été non plus « l’objet d’étude le plus courant et approfondi » de Léonard de Vinci.

Non, bien sûr. Par-delà les incompréhensions et les truquages, l’eau n’a qu’une définition, la seule qui vaille, la seule autorisée, la seule objective : l’eau est une molécule chimique de formule H2O.

Dès lors, où trouver une ressource, lorsque le processus d’instrumentation du monde s’emballe sous les coups de boutoir de l’absurdité technocapitaliste ? « La « décosmisation » nous laisse singulièrement impuissants au moment où, le processus interventionniste s’emballant, il deviendrait urgent de trouver moyen de le contrôler. Sans rien, dans un monde uniformisé, qui vienne objectivement faire sens ou limite, les digues que certains tentent d’édifier contre les enragés du changement s’avèrent dérisoires, et n’offrent pas plus de résistance au flot des « pourquoi pas ? » qu’un barrage de rondins aux grandes marées du Pacifique. »

Une grande finesse d’analyse plane sur ce livre dont le titre, aussi énigmatique que poétique, prend après lecture tout son – double – sens : Réparer l’eau… pour prendre soin de cet élément vital pour une vie désormais lourdement hypothéquée par le capitalisme mondialisé. Réparer l’eau… pour prendre soin de notre propre rapport au monde devenu mécanique, distancié, utilitariste et finalement nihiliste.

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