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Colloque Arménie : le discours de clôture de Bruno Retailleau Abonnés

OPINION. La semaine passée, Michel Onfray témoignait au Sénat du drame arménien, symptôme d'une guerre de civilisation en marche. Nous avons choisi de publier ce dimanche le texte écrit du discours de clôture du sénateur LR Bruno Retailleau. 

Colloque Arménie : le discours de clôture de Bruno Retailleau


Ce colloque, c’est à la fois un hommage et un message. L’hommage, c’est le nôtre, celui du Sénat. Le message, c’est le vôtre, Monsieur le Président du Parlement, Madame l’Ambassadrice, Chers amis Arméniens, car c’est le message de l’Arménie.

1. L’hommage du Sénat :

a) C’est l’hommage au courage, celui du peuple arménien.

· Courage des hommes qui, il y a 1 an, lors de la guerre des 44 jours, ont affronté seuls l’agression azéro-turque, cette coalition des barbaries qui en Artsakh a employé des mercenaires djihadistes, utilisé des drones tueurs, des bombes à sous munitions, des missiles au phosphore.

· Courage des âmes, de cette dignité dans l’épreuve des populations arméniennes d’Artsakh, de cette résistance culturelle et spirituelle dont elles font preuve pour perdurer dans leur être, malgré les humiliations, les provocations, les abandons aussi. Car cette relative indifférence qui règne, ici, chez nous, en Occident, parmi les élites, pour ce qui se passe là-bas, en Artsakh, est pour les Arméniens comme une violence supplémentaire.

a) Du courage, disons-le clairement, l’Europe n’en a pas eu :

· Elle a campé, et elle campe toujours, sur une posture de neutralité que même la France, pourtant la plus allante, a en partie épousée : « la France doit rester neutre » affirmait le Ministre des Affaires Etrangères en octobre 2020. Neutre malgré l’hostilité, l’adversité, que, constamment, nous manifeste, le sultan Erdogan, des provocations contre notre Marine, en Méditerranée, jusqu’à l’affaire des caricatures après l’assassinat de S. Patty. Neutre malgré l’inhumanité : les familles déplacées, les civils blessés, parfois tués, et une population arménienne que le Président Ilham Aliev a qualifié de « chiens ». Neutre, enfin, malgré l’amitié qui lie l’Arménie à la France dont plus de 500 000 de ses citoyens sont d’origine arménienne.

· Cette neutralité-là, derrière laquelle perce la lâcheté d’une Europe fatiguée, n’a non seulement aucune légitimité mais aucune efficacité. Qui peut croire sérieusement que c’est en se contentant de jouer les bons offices que l’Europe sortira l’Arménie des griffes du sultan Erdogan et de ses supplétifs azéris ? Du reste, les agressions de ces derniers jours, sur le territoire de l’Arménie lui-même, le démontrent : l’Azerbaïdjan n’est pas dans une logique de d’apaisement mais d’affrontement, cherchant depuis mai dernier à repousser par petites touches la frontière arménienne et imposer ses vues sur cette liaison vers le Nakhitchevan. Ces provocations sont comme une épée de Damoclès suspendues au-dessus de chaque tête, de chaque vie, au Haut Karabakh mais plus largement en Arménie. Cette image est d’ailleurs terriblement appropriée : « les restes de l’épée », c’est ainsi que certains en Turquie désignent les rescapés du génocide.

· Contre cette épée, seul le bouclier de l’indépendance pourrait assurer un avenir aux populations arméniennes d’Artsakh, dans la paix et la sécurité. Seul ce bouclier pourrait protéger leur liberté ; cette liberté qui leur a été volée hier par Staline en 1923 lorsqu’il a rattaché le Haut Karabach à l’Azerbaïdjan ; cette liberté qu’ils ont pourtant choisi, démocratiquement, par référendum en 1991. C’est la raison pour laquelle le Sénat a voté une résolution demandant la reconnaissance par la France de la République d’Artsakh.

Cette reconnaissance, la France aurait pu la décider, au nom du courage des Arméniens, au nom aussi du message de l’Arménie.

2. Car l’Arménie est un pays message

a) Et ce message est européen car c’est à la fois celui de Milan Kundera et de Paul Valery :

· Le message de Milan Kundera car le passé comme le présent du peuple arménien souligne que les nations sont fragiles et en particulier ces « petites nations » qu’évoquaient le grand écrivain ; celles qui, disait-il, ont connu « l’antichambre de la mort. » C’est le cas des nations est-européennes, comme de la nation arménienne : l’antichambre de la mort, l’Arménie l’a connue, hier avec le génocide, et elle la connait de nouveau car elle doit vivre à proximité de voisins qui ne souhaitent pas seulement son affaiblissement, son abaissement, mais son anéantissement, l’effacement de toute trace d’arménité sur ce territoire.

· Le message de Paul Valery car le combat des Arméniens nous rappelle que les civilisations sont mortelles, que leurs existences ne sont pas des évidences et ne tiennent, en définitive, qu’à leur résilience. Aujourd’hui comme hier, dans cette partie du Caucase, au cœur de cet espace de relation mais aussi de friction entre deux civilisations, la civilisation européenne ne tient qu’à un fil : celui de la résistance arménienne.

Mais l’Europe veut elle encore être une civilisation ? Accorde-t-elle toujours du prix aux nations ? Telle est aussi l’interrogation que nous lance l’Arménie.

b) Car son message européen est également un message pour l’Europe :

Un message d’avertissement pour une Europe qui, précisément, ne pense plus en termes de nation et de civilisation. Et qui risque d’en payer le prix. C’est ce que nous dit l’Arménie :

· En nous rappelant que la disparition des petites nations signe toujours le retour des grands empires, parce qu’elles constituent les seuls remparts stratégiques face aux appétits expansionnistes, les seuls espaces démocratiques face aux folies autoritaristes. C’est le cas de la nation arménienne face à l’impérialisme turc. L’Europe est-elle prête à accepter, à ses portes, un nouvel empire ottoman, un nouveau sultan, un nouveau tyran qui du Caucase en Méditerranée imposerait ses vues ? Combien de peuples devront tomber sous la coupe d’Erdogan pour que l’Europe se décide à agir ? Pour qu’enfin elle inflige de véritables sanctions à la Turquie ?

· En nous montrant qu’à vouloir à tout prix se couper de ses attaches civilisationnelles, l’Europe libère un espace pour la barbarie islamiste, pas seulement là-bas, dans le Caucase du Sud mais en Europe de l’Ouest. Car ceux qui, en Artsakh, ont décapité aux cris d’Allah Akbar sont les mêmes qui, chez nous, ont décapité Samuel Patty ; ceux qui au Haut Karabakh s’en sont pris aux monastères, aux églises, sont les mêmes qui, chez nous, gangrènent les mosquées. On l’a vu avec Mili Gorus à Strasbourg.

Pour que l’Arménie soit défendue, son message doit être entendu. C’est aussi le sens de ce colloque : faire entendre la voix de ce peuple si éprouvé mais si particulier, si nécessaire à l’humanité. Peuple courage et pays message, petite nation mais gardienne d’une grande civilisation : le peuple arménien est de ces peuples qui, dans l’histoire des hommes, ont un rôle éminent à jouer, qui portent en eux, dans leur singularité, une part d’universel. Ce destin arménien tisse, d’une certaine manière, un lien de fraternité, avec le destin français. Une fraternité qu’ici, dans cette institution, nous continuerons à affirmer, à resserrer : la voix du peuple arménien, nous continuerons, ici, au Sénat, à la porter.

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