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De quoi « iel » est-il le pronom ? Abonnés

OPINION. Au-delà des considérations militantes, l’arrivée du pronom « iel » dans le dictionnaire Le Robert est aussi le symptôme d’une société qui s’est débarrassée des vertus de l’enracinement.

De quoi « iel » est-il le pronom ?


Le pronom « iel » promu par le Robert s’utilise à la place de « il » ou de « elle », et s’insère au milieu d’eux comme troisième forme pronominale soit pour désigner une personne dont on ne connaît pas le genre, soit pour désigner une personne « non-binaire » (qui ne se considère ni comme un homme ni comme une femme).

Remarquable apparition que celle de ce troisième terme, qui n’est pas un dépassement, un tiers complet, une synthèse porteuse d’un nouveau sens, mais qui, hormis le cas des vrais et rarissimes androgynes non spécifiquement visés par la nouvelle désignation, est un mot outil à pincer le vide, un carrefour, un lieu neutralisé où l’on peut stationner indéfiniment dans l’indécision ou bien quitter pour s’engager sur l’une des voies, ou encore — pourquoi pas ? — y revenir pour s’engager dans de nouvelles options.

Le « iel » est une salle d’attente, un hub d’aéroport pour « anywhere », un espace hors sol c’est-à-dire un espace qui a pour caractéristique paradoxale de ne pas être situé, de ne pas ontologiquement en être un, un lieu anonyme, qui, parce qu’il n’est de nulle part, pourrait être partout, défini par l’absence. Ce pronom est une forme transitoire donnée à l’informe, un refus de forme, un « safe space » protégeant de l’« assignation ». C’est l’ombre d’un fantôme. L’être du « iel » qui n’est pas, qui du moins n’est plus en lui-même, qui n’est plus nulle part clairement situé, devient un pur résident du langage qui le désigne, qu’il adopte, intériorise, « customise » part« iel »lement ou réaménage plus à fond, et qui s’oppose aux désignations fausses et blessantes, celles qui dénient ses désirs, son sentiment de soi (les fameuses « assignations » fruits empoisonnés du langage fasciste par nature que dénonçait le Roland Barthes des années soixante-dix, le langage préwoke qui empêchait la bien-disance et qui rendait obligatoire la mauvaise). Cet être tout de langage (rendu inclusif), avec lequel Jacques Lacan se serait certainement plu à dialoguer, exprime un sentiment de soi schizoïde fondé sur l’idée de disjonction des genres au sein de l’individu se faisant entre sa part mentale et sa part physique. Expressionnisme pathétique qui peut être délirant, fantasmé, mais qu’importe ! Il est libre « iel » !

Là est l’essentiel. Qui, du reste, aurait le droit de juger du sentiment qu’éprouve ce « iel » qui ne serait pas dans la peau de celui-ci et n’éprouverait pas son « ressenti » ? Une idée, une opinion peuvent être fausses ou inauthentiques, mais un sentiment ? ce n’est pas discutable – bien infâme celui qui nierait un sentiment ! — et bien malin qui pourrait prouver qu’il n’a pas été ressenti. Cet être verbal, le « iel », exprime des désirs et veut bien entendu les réaliser. Des désirs souvent promus par les lobbies en tous genres — sans jeu de mots — se prévalant du label « Société civile », agréés par les instances qui nous gouvernent, flattés par les médias dominants pour leurs « engagements citoyens en faveur des minorités », protégés par les juridictions veillant à la défense et à l’extension des droits de l’humanité diversifiée et en cours d’implosion, et sponsorisés par de très riches donateurs comme par des organismes internationaux et de nombreux États parmi les moins pauvres.

Ces désirs mirifiques sont instillés plus subtilement par les industries de la Publicité et du Spectacle dont le cobaye des expériences en cours (nous tous et pas seulement le « iel ») se pénètre lors de délicieux et excitants massages prodigués par mille écrans, en films, séries, jeux vidéos et bandes dessinées, prodigues en scénarios magiques qui prennent corps dans les studios d’effets spéciaux et sous des talents de plume, qui, comme les poissons exotiques évoluent élégamment sur les écrans. Mais qui perdraient toutes couleurs une fois sortis des eaux et qui, placés dans le sec réel, mourraient s’ils n’avaient été accueillis dans nos imaginaires où ils poursuivent leurs rutilantes navigations. Production industrielle de fantasmes fictionnels qui perdent leurs fonctions simplement distractives ou cathartiques et deviennent de plus en plus sérieusement et ouvertement des entreprises de promotion de l’avenir woke (cérémonies des Oscars, des Césars, Disney, Hollywood, Marvel, Netflix…). Imaginaires construits que le « iel » a fait siens, qu’il a à ce point mentalisés qu’il peut les prendre pour ses propres productions.

Forcément ! les écrans et toutes les autres instances du « système » l’ont convaincu depuis sa plus petite enfance qu’il était le centre du monde et qu’en tant que tel, et tout particulièrement comme « iel », c’est-à-dire comme tout centre non situé, indécis que ne circonscrit aucune circonférence, bref comme néant se la jouant Dieu, il ne connaît aucune limite. Que ce qu’il veut être, il peut l’être, et que de toute façon c’est « son choix ».

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