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Ambroise Tournyol du Clos : « L’individu-roi est le premier adversaire de la transmission scolaire » Abonnés

ENTRETIEN. Ambroise Tournyol du Clos est professeur agrégé d’histoire à Saint-Chamond, dans la Loire. Il est l’auteur de Transmettre ou disparaître, manifeste d’un prof artisan (éd. Salvator). Un témoignage de terrain autant qu’un appel au sursaut collectif.

Ambroise Tournyol du Clos : « L’individu-roi est le premier adversaire de la transmission scolaire »


Front Populaire : Vous êtes professeur de lycée. Tous les professeurs n’écrivent pas de manifeste pour tirer la sonnette d’alarme. Pourquoi vous et pourquoi ce livre ?

Ambroise Tournyol du Clos : Voilà plus de quinze ans que j’enseigne au sein de l’Éducation nationale. Ce temps intermédiaire me place en-deçà du professeur chevronné, qui a fini par se faire une raison et attend avec impatience une retraite bien méritée, mais au-delà du novice qui entre dans la carrière et doit s’adapter aux multiples contraintes du système scolaire qu’il découvre. Par ailleurs, mon lycée appartient au territoire de la vallée du Gier dont les difficultés économiques et sociales (crise industrielle, forte immigration) le situent dans une position moyenne entre les établissements huppés et les cités scolaires les plus fragiles. Ce qui se vit ici est donc assez représentatif de ce que vivent de nombreux lycées en France. Ce livre répond à plusieurs ambitions : soutenir le moral des collègues qui souffrent des évolutions récentes du métier et des pesanteurs de l’Éducation nationale, susciter de nouvelles vocations, éclairées et solides, chez des étudiants qui s’interrogent sur leur avenir, rappeler à l’opinion publique le sens et la beauté de l’école.

FP : Vous vous présentez comme un « prof artisan », au rebours de la tradition républicaine et de son rationalisme très kantien. Qu’avez-vous contre cette tradition et pourquoi vous considérez-vous comme un « artisan » ?

ATDC :  Vous avez raison d’évoquer Kant. Le philosophe allemand a fourni à l’école républicaine l’essentiel de sa matrice intellectuelle, morale et métaphysique, et celle-ci pose problème : son universalisme constitue un dévoiement de l’universel, son rationalisme ; un piège pour la raison. Au nom de cette tradition, l’école républicaine a désappris aux enfants l’articulation entre l’universel et le particulier, l’esprit et la matière, la raison et la foi. La toute-puissance du marché, appuyée sur une rationalité économique douteuse, est venue imposer ses propres hiérarchies dans l’ordre des savoirs. Enfin, l’institution a bureaucratisé la fonction enseignante, alors qu’elle ne s’y prête guère, au nom de l’efficacité administrative. Nous entendons aujourd’hui très facilement parler des professeurs comme de « Cadres A de l’éducation », de leurs élèves, comme des « usagers », sans que personne n’en soit choqué. Certains proviseurs-managers désignent les enseignants comme des experts de la chose scolaire et semblent incapables d’envisager l’école autrement que comme un service public. Les réunions de rentrée ont perdu tout lyrisme et s’enlisent dans des considérations technocratiques qui participent largement à la perte de sens.

Je pense, bien au contraire, que l’enseignement est un artisanat, l’application modeste, patiente et réfléchie à une matière toujours nouvelle qui requiert la plus grande attention. Nos élèves ne forment pas d’impassibles cohortes sur lesquelles nous pourrions déployer nos procédures pédagogiques. Leur singularité appelle un sens aigu de l’observation, une certaine maîtrise du geste pédagogique et, au-delà des méthodes à la mode, un authentique désir de transmission. Le distanciel des confinements successifs, outre qu’il s’est traduit par une baisse considérable du niveau, a poussé à l’extrême la déshumanisation de la relation pédagogique. Celle-ci est pourtant fondamentale et engage notre capacité à poser sur nos élèves un authentique regard d’estime. « Malheur à la connaissance stérile qui ne se tourne point à aimer et se trahit elle-même », pouvait ainsi écrire Bossuet à la fin du XVIIe siècle.

FP : Vous en appelez au retour de l’autorité dans les classes, à la transmission, à l’exigence, à une pédagogie verticale traditionnelle contre la pédagogie active. Tout cela n’est-il pas finalement très « IIIe République » ?

ATDC : L’étiquette importe peu, c’est au sens de l’école que nous devons consacrer toute notre énergie. La croissance de nos élèves, qui ne sont pas appelés à demeurer dans une éternelle minorité, naît en partie de l’exercice équilibré de l’autorité. Celle-ci ne se confond pas avec l’autoritarisme ou la tyrannie qui brident l’une et l’autre l’exercice du libre-arbitre et en retardent l’usage. Bien au contraire, l’autorité (auctoritasen latin dérive d’augere : augmenter) indique à l’élève qu’il n’est pas le centre de l’univers, l’arrache à l’ordre des instincts premiers, lui confie volontiers des responsabilités, lui fait découvrir sa liberté par le détour de la culture, l’amène à participer, au-delà de son désir individuel, à l’élaboration du bien commun. Loin d’être une omnipotence, cette autorité ne saurait se passer d’humilité. Elle vise en effet à introduire nos élèves dans le monde, à leur en confier la responsabilité, à les appeler, à travers notre propre manière d’être, à l’exercice ajusté de leur liberté. Reprenant le mot de Pindare, popularisé par Nietzsche, elle murmure aux oreilles de l’enfant : « Deviens qui tu es, quand tu l’auras appris. » (Pythiques, 2, 72)

FP : Vous faites également un procès à l’individualisme consumériste, dont vous faites à raison un produit de la modernité. Quel rôle joue cette anthropologie dans les problèmes contemporains que rencontrent les enseignants ?

ATDC : L’individu-roi est sans doute le premier adversaire de la transmission scolaire. Celui-ci se vit comme une monade, guidé par son intérêt propre, et conforté par le développement puissant du numérique. Dans les couloirs de mon lycée, nos élèves nous arrivent pleins d’eux-mêmes, les oreilles vissées sur leurs écouteurs, gavés de vidéos Youtube, de « Snap » et d’« Insta ». Le cours vient interrompre l’intense jouissance de soi à quoi l’existence semble désormais réduite. Les visages affichent donc une certaine frustration voire de la tristesse. La qualité d’attention s’amenuise. Les facultés supérieures de l’âme, mémoire, intelligence, volonté, étouffées sous l’habitus de la consommation, ont bien du mal à se déployer. La nouveauté, c’est que l’institution scolaire, travaillée par la logique de marché et le réflexe technocratique, s’en contente et s’y adapte, multipliant les en-cas ludiques et les dispositifs de pédagogie active. L’individu a des droits de plus en plus nombreux qu’il convient de satisfaire. Le désaveu est pourtant quotidien : à vouloir rivaliser avec le divertissement numérique, nous donnons aux élèves le sentiment que leurs pratiques intempestives des médias forment une culture digne de ce nom et légitime. Le résultat est par ailleurs peu probant : le bavardage et les incivilités prospèrent, nous rappelant que nous ne faisons pas le poids face aux professionnels du divertissement numérique. Sans doute avons-nous à redécouvrir combien notre autorité est légitime et combien nous la devons à nos élèves. Hannah Arendt en faisait déjà le constat dans La crise de la culture, en 1961 : « Dans le cas de l’éducation, la responsabilité du monde prend la forme de l’autorité. »

FP : Alors que l’école se transforme en marchandise et en antichambre du management le plus régressif, vous défendez l’enseignement comme un « acte poétique ». Qu’entendez-vous par là et pensez-vous que cette définition puisse tenir encore longtemps ?

ATDC : La poésie est bien davantage qu’une fantaisie d’écoliers, un divertissement printanier ou l’exutoire mélancolique d’un esprit malade. Elle propose, dans le travail précis et appliqué de la langue, un dévoilement du monde, du sens caché des choses, de leur métaphysique. Aussi peut-elle nous permettre de relire notre effort de transmission comme une mission sacrée destinée à révéler à nos élèves le sens du monde, de la vie et de leur existence personnelle. Mon propos ne se réduit pas aux professeurs de français et de philosophie. Toute démarche disciplinaire sérieusement envisagée, dans un intense effort de relation avec la classe, relève de cette quête du sens à laquelle nous sommes appelés : la résolution d’une équation mathématique, l’élucidation d’un phénomène historique, la traduction d’un texte en langue vivante ou ancienne, l’observation d’un végétal appellent bien autre chose qu’un rapport utilitariste au savoir, à la note, et au marché du travail qui sanctionnera le parcours scolaire. A notre désir de maîtrise technologique, qui nous soumet au spectacle insignifiant de nos prouesses et de nos dégâts, la poésie oppose par ailleurs un appel à la contemplation du monde. Nous aurions sans doute pu conjurer le désastre écologique et spirituel dans lequel nous sommes plongés si nous avions pris le temps de méditer ces mots de Julien Gracq : « Tant de mains pour transformer le monde, et si peu de regards pour le contempler » (Lettrines, 1967).

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