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Un président français de l’Europe : fantasme et illusion Abonnés

OPINION. La semaine dernière, Emmanuel Macron a présenté les grands axes de la présidence française du Conseil de l’Union européenne (UE). Un discours bien solennel pour une fonction finalement plus dérisoire que l’image qu’en donne le chef de l’État.

Un président français de l’Europe : fantasme et illusion


Savons-nous qui a eu la responsabilité de chacun des deux semestres européens au cours de cette année 2021 ? Nous sommes bien peu à pouvoir donner à cette question la bonne réponse, qui est le Portugal, suivi de la Slovénie.

De cela, deux leçons peuvent être tirées. L’une est que cette présidence semestrielle, dont il faut préciser la nature, n’est pas d’une bien grande importance. L’autre est que le système européen étant peu connu (et plus mal encore cet aspect particulier), on peut aisément parer cette mission d’un habit bien trop grand pour elle. C’est ce qu’a fait le président Macron lors de sa conférence de presse célébrant ce qu’il aimerait présenter comme un sacre — le sien — de super-président de l’Europe.

Présidence de l’Europe ? Cette expression soufflée à des médias complaisants se réfère à une géographie plus incertaine que jamais depuis le Brexit. Présidence de l’Union européenne ? Ramenée aux 27 membres de cet ensemble, la formule demeure vide de sens ou marquée par un trop plein : présidence de la Commission, présidence du Conseil européen, présidence du Parlement européen, les fonctions de direction ne manquent pas (chacune des 7 institutions a son président). Et si celles-ci sont exercées par une personne, suite à un choix plus ou moins complexe, tel n’est pas le cas de celle dont s’honore le chef de l’État ; cela va d’ailleurs jusqu’au lapsus de début de discours, quand il mentionne la présidence « du Conseil européen », dont le chef de l’État français est seulement l’un des 29 membres et qui est dirigé par un président élu par ses membres représentant les 27 États (actuellement le Belge Charles Michel, qui a certainement apprécié la confusion).

Ce dont on parle en réalité, c’est de la présidence du Conseil de l’Union européenne (parfois abrégé simplement en « Conseil »), l’institution de l’Union qui agit principalement en codécision législative avec le Parlement. Cette présidence obéit à une logique purement calendaire et égalitaire, pour une durée de six mois, et elle est attribuée à tour de rôle à un État membre, et non à un individu. Il s’agit d’assurer la présidence des différentes formations de cette institution représentative des États membres qu’est le Conseil, à l’exception encore de la plus importante de ces déclinaisons, la formation Affaires étrangères (présidée par le Haut représentant).

La fonction se rapetisse encore si l’on prend en compte deux autres éléments : c’est la Commission qui détient le monopole de l’initiative pour l’adoption des « lois » de l’Union ; et, désormais, chaque présidence d’un État s’exerce au sein d’un trio résultant de la rotation organisée (en l’espèce, la France avec la République tchèque et la Suède, suivantes dans la liste).

Bien sûr, tout le jeu du président à la tête de l’État qui reçoit la présidence du Conseil entre janvier et fin juin est et sera de faire croire à l’éminence de cette fonction et à la transcendance de son propre rôle. Il a pour cela développé un programme dans toutes les directions, principalement pour accaparer ce qui est déjà en discussion (la réforme de Schengen, l’idée d’un soi-disant SMIC européen) ou déjà en mouvement (le nouveau programme Erasmus).

La césure de l’élection présidentielle au milieu du semestre concerné est bien sûr ignorée et masquée : risque d’une alternance qu’il faut conjurer, et que le sacre européen devrait contribuer à écarter. L’annonce d’un Sommet des dirigeants des pays de l’UE et de l’Union africaine, dès le mois de février et à Paris, bien sûr, est la plus clinquante. Qui sera dupe de cette initiative largement destinée aux doubles nationaux de la cinquantaine d’États de l’Union africaine ? Et puis, la « souveraineté européenne » (citée à foison) aura besoin d’un souverain, et d’une histoire officielle : celui qui dénonce la « manipulation » de l’histoire de France (quand s’en fait une lecture qui s’éloigne de ses propres messages de repentance) veut la faire oublier pour la noyer dans une « histoire de l’Europe », qui serait rédigée par un comité Théodule composé d’historiens stipendiés et maîtres de la pensée unique.

Décidément, la direction française de l’Union européenne est aussi évanescente que la « souveraineté européenne » ; on relève au passage ce slogan formidablement original et mobilisateur : une « Europe (plus) humaine ». Et la direction des institutions de l’UE, même pour quelques mois, par une présidence macroniste ou macronienne est à la fois une divagation et une tromperie.

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