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Thierry Wolton : « L’examen de conscience du communisme ne peut être qu’universel et douloureux » Abonnés

Entretien. Spécialiste du communisme auquel il a consacré de nombreux travaux, Thierry Wolton est notamment l’auteur d’Une histoire mondiale du communisme (éd. Grasset) et de Penser le communisme (éd. Grasset). À l’occasion de l’anniversaire de la chute de l’URSS, nous l’avons interrogé sur la persistance de l’idée communiste.

Thierry Wolton : « L’examen de conscience du communisme ne peut être qu’universel et douloureux »


Front Populaire : Nous avons fêté hier l’anniversaire des 30 ans de la chute de l’URSS. Y voyez-vous, comme certains, le fait géopolitique majeur du 20e siècle ?

Thierry Wolton : Penser ainsi est une méconnaissance de l’histoire, une imposture intellectuelle et une faute morale car c’est faire fi des deux guerres mondiales et des exterminations de masse, notamment, qui ont marqué ce siècle. Il s’agit d’une prise de position politique marquée par la nostalgie de l’empire soviétique qui a tenu sous son joug des dizaines de peuples dont un grand nombre sont réduits aujourd’hui à se souvenir de leurs morts dans l’indifférence du reste du monde, en l’absence d’une mémoire universelle de leurs tragédies passées. Au fond, parler de catastrophe géopolitique révèle la manière la plus courante de considérer l’histoire au travers de grandes entités – nation, État – où à l’aide de notions générales - zones d’influence, rapports de forces – qui ne tiennent pas compte des hommes, c’est à dire de ceux-là mêmes qui font l’histoire. Personnellement, la seule histoire qui m’intéresse est celle qui tient compte du genre humain, le grand oublié de la mémoire universelle, à quelques exceptions près toutefois, car ce sont les États et les nations qui ont le plus souvent le monopole du récit historique. La Russie d’aujourd’hui, héritière de l’URSS d’hier, en est un bon exemple lorsqu’elle gomme le passé tragique pour glorifier Staline en artisan d’une grande Union soviétique.

FP : Vous abordez dans votre ouvrage Penser le communisme, l’incroyable succès qu’a eu l’idée communiste au 20e siècle. Comment expliquer ce succès ?

TW :  Le message communiste est porteur d’une espérance égalitaire qui parle à tous. Dans son principe, il est difficile de ne pas y adhérer puisqu’il renvoie au moment fondateur de la modernité politique qu’a été la Déclaration des droits de l’homme de 1789. Sauf qu’on oublie volontiers qu’il s’agit dans cette Déclaration d’une égalité en droit, ce qui va de soi, et non d’une égalité de fait puisque le genre humain est aussi divers que ceux qui le composent. Croire en cette égalité-là revient à prôner une uniformité universelle, un cauchemar pour chacun, niant toute individualité. Le communisme repose de plus sur des ressorts puissants que sont l’envie, la jalousie, la haine envers tout ceux qui ont plus que nous. Ces sentiments sont aussi vieux que la guerre du feu, l’un des premiers biens convoités. L’idéologie communiste a capté ces ressorts en prétendant les satisfaire notamment par l’absence de propriété privée et la promotion du collectivisme. « Le communisme, c’est zéro pour toi et zéro pour lui », disait un cadre des Khmers rouges cambodgiens, soit un nivellement par le bas. Voilà de quoi satisfaire le tropisme égalitaire ! Il y a pis. Le communisme libère les hommes d’une morale judéo-chrétienne qui a régi les sociétés occidentales depuis des siècles, entravant certains de nos instincts. Le « tu ne tueras point, ne convoiteras pas les biens d’autrui », etc., ces règles des Dix commandements, sont inversées par le communisme : tu tueras, tu confisqueras avec bonne conscience puisqu’il s’agit d’éliminer les ennemis de classe, ceux-là mêmes rendus coupables d’entraver la quête égalitaire. Ces mécanismes ne sont pas toujours conscients, ils n’en sont pas moins efficaces. Pour les intellectuels, que leur culture aurait dû rendre plus lucides, le communisme leur a offert la possibilité de réaliser un vieux rêve, depuis Platon, celui de montrer la voie au peuple pour son bien. Les révolutionnaires communistes qui ont pris le pouvoir un peu partout dans le monde étaient, pour la plupart, des intellectuels petits-bourgeois qui ont réalisé ce rêve de gouvernance en imposant à la population leur doctrine, ce qui les a obligés à mener une guerre civile permanente contre leur propre peuple. Voilà sans doute l’apport principal du communisme, car aucun régime dans l’histoire n’avait fonctionné de la sorte. D’où le caractère mortifère de l’idéologie elle–même.

FP : Quels sont les grands mythes historiographiques qui entourent l’épopée du communisme soviétique ?

TW : Il y en a pléthore, l’histoire du communisme est en elle-même un grand mythe. L’égalité ? Il n’y a pas eu plus inégalitaire que les régimes communistes puisque non seulement il y avait les « plus égaux que les autres », la Nomenklatura du parti en général, mais de plus ceux-là avaient un droit de vie et de mort sur qui ils voulaient, en toute impunité. Les chaînes brisées du prolétariat ? La plupart de ces régimes ont usé du travail à la pièce comme mode d’exploitation – pratique interdite dans la plupart des démocraties capitalistes depuis la fin du XIXe siècle. Les prolétaires concernés ne parlaient pas de dictature du prolétariat mais de dictature surle prolétariat. La libération de la femme ? Entre les avortements à répétition faute de méthodes contraceptives, les triples journées de travail – emploi, approvisionnement et tenu du foyer, éducation des enfants – et le désespoir des hommes qui sombraient dans le fléau de l’alcool, la femme communisée a été la plus malheureuse du système, au même titre que le paysan liquidé partout en masse car trop attaché à sa terre. Et puis, n’oublions pas l’antifascisme qui a si longtemps servi d’alibi au communisme pour incarner le camp du Bien. Là encore, c’est oublier que les communistes ont d’abord été des alliés du nazisme – ascension de Hitler, pacte germano-soviétique – avant de devenir leur ennemi, de gommer ce passé et de construire leur légende en tant que seul et unique rempart face à la « peste brune ». Je ne nie pas leur rôle dans la lutte contre ce mal, ce que je condamne c’est l’imposition de leur monopole dans cette lutte, ce qui a fini par devenir la mémoire universelle, un mensonge ou tout au moins une exagération instrumentalisée.

FP : Que répondez-vous à ceux qui considèrent que le « communisme réel », tel qu’il s’est incarné historiquement, était un dévoiement de l’idée communiste ?

TW : Le communisme s’est réalisé comme il était prévu. Au regard de la tragédie engendrée, il est plus apaisant pour la conscience de tenter de le justifier par quelques circonstances atténuantes ou par le caractère singulier de tel ou tel dirigeant. Admettre qu’il s’est passé ce qui devait se passer parce que c’était écrit est autrement plus difficile. Le philosophe Alexandre Koyré a parlé de « conspiration en plein jour » : la catastrophe a été annoncée en toutes lettres pour ceux qui voulaient bien y prêter attention. Les zélateurs de l’utopie ont appliqué la table de leurs lois, la vérité de leur prophétie a tenu dans son déroulement. À partir du moment où il est admis que « la lutte des classes est le moteur de l’histoire », ainsi que l’ont écrit Marx et Engels, on ne doit pas s’étonner qu’il ait fallu pour avancer dans l’histoire pratiquer cette lutte des classes à outrance. La roue rouge du communisme, comme l’a qualifiée Soljenitsyne, se devait d’écraser tous ceux qui étaient considérés comme des ennemis de classe, étant entendu que les classes à éliminer étaient celles que le parti-Etat choisissait de liquider pour faire avancer l’histoire : au fond, une énorme machine à broyer les êtres humains réduits en matériaux alimentant l’irrésistible avancée de la locomotive communiste.

FP : S’il ne vient plus à l’idée de personne de nier les crimes du nazisme, il est encore admis de relativiser ceux du communisme. Comment expliquer ce deux poids deux mesures ?

TW : En premier lieu, l’Allemagne nazie a perdu une guerre, ce qui n’est pas le cas de l’Union soviétique et des autres régimes communistes qui se sont effondrés d’eux-mêmes. Vaincus, les nazis ont dû répondre de leur crime. Ce n’est pas le cas des dirigeants communistes. Aucun d’entre eux n’a fait d’autocritique. Soit ils assument ce qui s’est passé soit ils bottent en touche pour dénier à ce passé le label communiste. Les dirigeants du PCF fonctionnent aujourd’hui ainsi. D’autre part, la condamnation du nazisme est facilitée par le fait qu’il s’agit d’une idéologie d’exclusion : si vous n’appartenez pas à la race supérieure, vous êtes un paria de l’humanité. Le message communiste est à prétention universelle avec le bonheur communiste promis à tous. Il est plus difficile de condamner cette profession de foi, même si on la sait mensongère. Et puis, il y a une mauvaise conscience collective tant les complicités envers les régimes, et même les PC qui n’ont pas été au pouvoir, ont été grandes tout au long du XXe siècle. Sans les partis communistes des pays étrangers, aux ordres de Moscou et financés par l’URSS, sans leurs militants obéissants pour servir de caisses de résonance à la propagande soviétique, cet empire tout en mensonges se serait probablement effondré plus vite. Sans les intellectuels occidentaux séduits par la doctrine, flattés dans leur ego par les régimes qu’ils visitaient, baladés dans des voyages organisés par les polices politiques, la vérité sur la vie derrière le rideau de fer aurait probablement été connue plus tôt. Sans l’indifférence de la plupart des responsables occidentaux envers le sort des populations sacrifiées, sans la froide raison d’État, sans les connivences implicites entre « grands » de ce monde, ces régimes n’auraient certainement pas joué le rôle qui leur a été dévolu sur la scène mondiale au prétexte d’un équilibre géopolitique primant sur toute autre considération. Sans la cupidité de certains hommes d’affaires occidentaux, obsédés par la conquête d’hypothétiques nouveaux marchés, il est vraisemblable que les économies socialistes auraient périclité plus rapidement. Sans la crédulité d’une grande partie de l’humanité devant la réalité communiste, par sympathie, ignorance ou indifférence, l’aura dont son idéologie a bénéficié n’aurait jamais autant duré. L’examen de conscience pour solder une telle histoire ne peut être qu’universel et douloureux.

FP : Le vieil idéal d’égalité qui, comme vous le relevez dans votre livre, existe depuis la République de Platon, est-il mort avec l’effondrement de l’URSS ou le communisme est-il voué à perdurer comme idéal politique régulateur ?

TW : Si cet idéal est aussi vieux que l’humanité, alors il ne peut disparaître. Le communisme l’a incarné un temps, d’autres idéologies continuent de le faire ou le feront. D’ailleurs, connaissez-vous un seul homme politique au monde qui déclare être contre l’égalité ? En revanche, je ne pense pas que le communisme « old fashion », celui qui a sévi au XXe siècle, puisse revenir. Parce qu’il est discrédité, parce que nous avons changé de monde, que l’ère du numérique a succédé à la révolution industrielle et que donc, comme disent les marxistes, l’infrastructure a changé, et avec elle la superstructure, à savoir la gouvernance au sens large. Cela étant dit, le communisme a tellement marqué les esprits qu’il en reste des stigmates que l’on voit apparaître dans toutes les luttes sociétales actuelles lorsque, selon leurs militants, le monde se divise en deux, ceux qui sont d’accord avec eux et tous les autres. Cette dichotomie de la pensée, les bons contre les méchants, très nuisible aux débats, n’a pas été inventée par les communistes, mais ils l’ont instrumentalisée non sans succès si l’on songe au climat de terreur intellectuelle qui a régné dans le monde dans les années 1930-70, grosso modo. Heureusement, les militants radicaux d’aujourd’hui ne trouvent pas (encore ?) la résonnance des communistes d’hier.

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