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La Corse aux origines de la France républicaine Abonnés

OPINION. Patrie de grands hommes de l'histoire de France, la Corse fut également le laboratoire intellectuel de bien des idéaux de l'épopée révolutionnaire française – démocratie, liberté, souveraineté, pour ne citer qu'eux –, rappelle Jean-Valère Baldacchino, secrétaire national aux Affaires intérieures du parti République souveraine.

La Corse aux origines de la France républicaine


Des pans entiers de l’Histoire sont écartés des récits officiels, absents des manuels scolaires et des programmes universitaires, et dont on ne parle jamais ou que trop rarement. Aussi étonnant que cela puisse paraître, ce constat concerne également les fondements de la République française.

La France révolutionnaire de 1789 trouve principalement ses origines sur une petite île méditerranéenne que les Grecs, selon la légende, auraient nommée « Kallisté » – qui signifie « la plus belle » : la Corse. Toute une épopée…

« Souvent conquise, jamais soumise » (‟A spessu conquista mai sottumessa”), la Corse a connu de nombreux envahisseurs depuis l’Antiquité dont les Romains, les Vandales et les Byzantins. De la fin du 13e siècle au début du 18e siècle, elle est principalement sous domination génoise. L’île se rebelle à maintes reprises contre les occupants, en vain. Toutefois, au 18e siècle, l’autorité de la cité italienne est profondément mise à mal. Les chefs de la rébellion sont prêts à aller jusqu’au bout, jusqu’à l’indépendance.

1729 : la Corse est soumise et exploitée comme une colonie par la République de Gênes. Alors même que l'exaspération est forte à travers l’île où les conditions de vie sont déjà très difficiles, les Génois créent un nouvel impôt. L’insurrection éclate à Bustanicu, un village du Boziu, où des officiers venus collecter l'impôt maltraitent un vieillard qui ne peut pas payer. La population prend sa défense et se rebelle. La révolte s'étend aux alentours puis bien au-delà. L’île s’embrase. Le 25 mars 1730, la Gazette de Berne (qui publie le premier article connu sur les révoltes en Corse) rapporte : « Les sujets de l’île de Corse se sont soulevés et ont pris les armes contre cette République. Ils ont formé un corps d’armée de 10 000 hommes, se sont emparés de la capitale du pays, nommée Bastia, et ont obligé le gouverneur à se retirer au château ». Suite à ce soulèvement, les insurgés se structurent en gouvernement politique, se réunissent en assemblées (« consultes »), élisent des chefs et adoptent des textes à portée politique et à valeur juridique.

Les évènements insulaires font couler beaucoup d’encre. Gazetiers et écrivains n’auront de cesse de s’y intéresser. Nombre d’écrits sur la Corse au 18e siècle sont publiés. L’intérêt européen pour ce qui se passe sur l’île s’accroît fortement quand, en 1731, Gênes, ne pouvant maîtriser l’insurrection, fait appel à un homme puissant : Charles VI (Empereur germanique du Saint-Empire de 1711 à 1740).

Dès 1730, un corpus d’idées, élaboré par les clercs qui participent aux révoltes, émerge pour justifier la rébellion. La tyrannie et les abus de pouvoir sont décriés. L’Ancien Régime n’est cependant pas remis en cause : une société d’ordres est perçue comme garante de la stabilité sociale.

Les Corses résistent, ils ne lâchent rien. Début 1734, une consulte réunit les principaux chefs insulaires. Hyacinthe Paoli et Louis Giafferi sont élevés au rang de Chefs suprêmes et Commandants du Royaume. Le 30 janvier 1735, la première Constitution corse rédigée par l’avocat Sébastien Costa est publiée (Constitution du Royaume de Corse); au même moment la première indépendance de l’île est proclamée. Le texte propose entre autres d’élire des Primats du Royaume, dont les deux Chefs suprêmes et Commandants récemment mandatés, ainsi que les membres d’un Office de la Guerre, d’un Office de l’Abondance, d’un Office des Pères communs, d’un Office de la Monnaie, un Secrétaire d’État et Garde des Sceaux, un Capitaine général des Armées et un Lieutenant général pour chaque province. Toutefois, les clans rivaux, qui composent et divisent la société corse, ne parviennent pas à trouver un accord et finissent de nouveau par s’affronter.

Hyacinthe Paoli doute de plus en plus du succès de son projet de créer une Corse unie et forte. Les divisions internes perdurent. Début 1736, la famille Paoli accueille chez elle, à Morosaglia, le messager d’un certain Théodore Étienne de Neuhoff, un baron westphalien. Ce dernier s’adresse dans une lettre au chef corse, en ces termes : « Je ne veux qu’une chose : que vous me choisissiez pour Roi et me permettiez d’accorder la liberté de conscience à tous ceux qui voudront venir d’autres pays pour habiter en Corse afin d’en accroître la population ». Hyacinthe Paoli soutient la proposition : il y voit la possibilité d’unir les clans face aux Génois, autour d’une personne extérieure, neutre, au-dessus des partis, en capacité de fournir des armes et des munitions. Le 14 avril 1736, au couvent d’Alesani, Théodore de Neuhoff est élu Roi de Corse lors d’une consulte. Dès le lendemain, une convention est rédigée et signée : le Roi s’engage notamment à peupler l’île, à développer le commerce, les arts, la marine, les sciences, à frapper monnaie, à limiter le pouvoir du clergé, à créer une université. Une monarchie de type constitutionnel est instaurée : le Souverain est au service du peuple.

Plusieurs victoires militaires sont remportées face à Gênes. Toutefois, le règne est de courte durée – d’avril à novembre 1736. Le Roi peine à fédérer autour de lui, se retrouve isolé, manque de crédibilité et finit par être en difficulté financière. Il quitte l’île, à l’insu de tous. D’autres sont contraints à l’exil pour l’avoir soutenu, dont les membres de la famille Paoli. La République de Gênes va profiter de cette instabilité pour porter un coup décisif aux indépendantistes. Elle demande en novembre 1737 à la France d’intervenir pour mater les insurgés. Un traité est signé à cette fin. En février de l’année suivante les troupes françaises entrent en action et domptent la résistance. Mais, après leur retrait, la rébellion reprend.

Jean-Pierre Gaffory, médecin, patriote corse et ancien secrétaire du roi Théodore de Neuhoff, est nommé en 1745, par une consulte réunie à Orezza, Protecteur de la Nation corse. En 1751, il devient Général de la Nation. Les forces insulaires repoussent l’occupant dont les possessions sont réduites aux citadelles et aux ports principaux. Fin 1753, Gaffory est tué dans une embuscade – assassinat certainement commandité par les Génois.

Naples. Pendant ce temps, un certain Pascal Paoli, fils de Hyacinthe, suit avec intérêt les évènements insulaires. Il est en contact avec les indépendantistes. Les principaux chefs de la rébellion insistent pour qu’il prenne la tête de la révolte. Il est jeune, trentenaire, officier, il jouit du prestige de son père et aussi de celui de son frère, Clément, très actif dans la lutte contre Gênes. Après des années d’exil, en avril 1755, il revient sur sa terre natale. Il est élu Général en chef de la Nation corse le 20 avril. Mario Emmanuel Matra se présente également comme candidat pour accéder au généralat, provoquant un nouveau vote. L’élection de Paoli est confirmée le 14 juillet. « Nous avons pensé que le moyen le plus acceptable et le plus efficace (…) était l’élection d’un chef, un Général s’occupant de l’économie et de la politique du Royaume, possédant des moyens illimités sauf toutefois en ce qui concerne les affaires de l’État qui, elles, réclament l’accord des populations ou de leurs députés. Notre vote, à l'unanimité, s’est porté sur le Très Excellent monsieur Pasquale Paoli, l’homme qui a été jugé le plus digne par tant de vertus et de qualités. » Le 15 juillet, à une consulte suprême générale, Paoli est de nouveau proclamé Général en chef de la Nation corse.

Sans tarder, il fait adopter par les représentants du peuple réunis en consulte générale à Corté, le 18 novembre 1755, un texte unique en son genre (une première dans l’Histoire), qui va rayonner dans le monde entier : une Constitution écrite instaurant un régime républicain et démocratique. Son Préambule en rappelle les fondements : « La Diète Générale représentant le peuple de Corse, seul maître de lui-même, convoquée légitimement et selon les formes dans la cité de Corté par le Général les 16, 17 et 18 novembre 1755. Ayant reconquis sa liberté, voulant donner à son gouvernement une forme durable et permanente, en le transformant en une Constitution propre à assurer la félicité de la Nation, a décrété et décrète… » Ce texte est une synthèse de plusieurs systèmes de gouvernement élaborés depuis 1730. La plupart des institutions et des principes qui y sont évoqués existent déjà et fonctionnent peu ou prou, mais Paoli va plus loin. La Constitution instaure notamment la séparation des pouvoirs, avec d’un côté l’exécutif et de l’autre le législatif et le judiciaire ; une représentation du peuple, choisie par ce dernier, exerçant des responsabilités en son nom ; tout un dispositif de pouvoirs et de contre-pouvoirs, aussi bien dans les domaines politiques que financiers et judiciaires ; le suffrage universel : les hommes de vingt-cinq ans sont électeurs ; tous les individus ayant droit de vote peuvent élire au niveau des consultes communales les délégués de la Diète (ou Parlement) ; le vote des femmes quand elles sont en position de cheffe de famille (droit officialisé et généralisé, qui existe déjà dans plusieurs localités de l’île au 16esiècle, leur permettant ainsi de participer à l’élection du représentant du canton) ; la frappe d’une monnaie (effective en 1763, à Murato, puis à Corté, avec l’impression de la tête de Maure, symbole de l’île) ; la création d’une université (elle ouvre ses portes en 1765, à Corté). Un Conseil d’État est également institué… On peut noter qu’il n’est plus question d’une société d’ordres dans le texte. Les Corses adoptent un hymne, le Dio vi salvi Regina, un chant religieux célébrant la Vierge Marie ; Corté devient la capitale de la République ; la justice est réformée, des plans économiques sont menés ; une imprimerie nationale est créée en 1760…

Les idées de Paoli sur l’indépendance, la démocratie et la liberté rayonnent dans toute l’Europe, et même au-delà. Elles obtiennent le soutien d’éminents philosophes tels que Rousseau (1712-1778 ; Émile ou De l’éducation, Les Confessions), Voltaire (1694-1778 ; Zadig ou la Destinée, Candide ou l’Optimisme), Raynal (1713-1796 ; Tableau de l’Europe, Révolution de l’Amérique) ou Mably (1709-1785 ; De la législation, Principes de morale). Paoli est en contact épistolaire avec plusieurs d’entre eux, dont Rousseau. Ce dernier écrit, dans Du Contrat social(1762) : « Il est encore en Europe un peuple capable de législation : c’est l’île de Corse. La valeur et la constance avec laquelle ce brave peuple a su recouvrer et défendre sa liberté mériteraient bien que quelque homme sage lui apprît à la conserver. J’ai le pressentiment qu’un jour cette petite île étonnera l’Europe. ». James Boswell, philosophe écossais, se rend en Corse en 1765 et rencontre le chef insulaire une semaine durant. À son retour, il publie de nombreux écrits sur la situation de l’île. L’un de ses livres, Account of Corsica (Compte rendu sur la Corse), publié en 1768, connaît un grand succès. Il sera édité à plusieurs reprises et traduit en diverses langues, dont en italien et en allemand. Le « Père de la Patrie » devient célèbre à travers tout le continent. Le gouverneur représentant l’Empire ottoman à Tunis accorde sa reconnaissance diplomatique à la Corse. Les voyageurs européens font de la Corse une étape obligée de leur périple (il est alors à la mode, pour les plus fortunés, de voyager à travers le continent pour découvrir et apprendre…), et tous veulent rencontrer Paoli.

Philosophes, visiteurs, éditeurs, gazetiers européens et américains voient dans la Corse rebelle un modèle de nation libre, construite à partir du peuple, prenant en compte l’ensemble de la société. Il est à noter qu’aux États-Unis neuf villes portent encore aujourd’hui le nom de « Paoli city». La première apparaît en Pennsylvanie, en 1777, sur les lieux même d’une bataille où un régiment de révolutionnaires américains est massacré par les Anglais, à proximité d’une taverne dans laquelle est alors exposé le portrait de Pascal Paoli. « Il y a entre l’histoire corse et l’histoire américaine une vraie communauté intellectuelle. Pascal Paoli, Thomas Jefferson et beaucoup d’autres se connaissaient directement ou se lisaient, ou avaient entendu parler des uns et des autres et ils étaient dans la même mouvance, qui a quand même changé le monde », affirme Nicole Bacharan, politologue et historienne.

La guerre d’indépendance se poursuit durant tout le processus de construction de la République corse. Les forces paolistes se battent héroïquement, remportent des victoires. N’arrivant pas à défaire les insulaires, Gênes fait de nouveau appel au royaume de France. Un traité est signé en 1768 : le « Traité de Versailles ». Les forces françaises débarquent sur l’île dès l’année suivante. Les insurgés subissent une défaite qui leur est fatale, à Ponte-Novo, le 9 mai 1769. Paoli se réfugie alors chez son alliée, la Grande-Bretagne. La République corse disparaît.

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L’étonnante aventure de la République corse prend fin en 1769... mais se poursuit d’une certaine manière ailleurs, en inspirant d’autres peuples et d’autres constitutions. En 1787, Les Américains s’emparent de la constitution de Paoli pour rédiger la leur (reprenant plusieurs passages). En France, dès 1789, les Révolutionnaires feront de même pour écrire la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août, dans laquelle on peut lire, notamment à l’article 16 : « Toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution ». La Constitution du 3 septembre 1791, qui instaure le premier régime libéral en France, via une monarchie constitutionnelle, et surtout la Constitution du 24 juin 1793, qui assoit la Première République, sont également le fruit d’une étude et d’une inspiration du texte de 1755 (mais aussi, ne l’omettons pas, d’autres textes tels que le Bill of Rights anglais de 1689, ou encore De l’esprit des lois de Montesquieu publié en 1748). On peut noter toutefois des différences dont une, majeure : les textes des révolutionnaires français n’accordent pas le droit de vote aux femmes, considérées comme des « citoyens passifs » – pour cela, il faudra attendre l’ordonnance du 21 avril 1944 (article 17 : « Les femmes sont électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes. »)

Indéniablement, cette petite île méditerranéenne a eu une influence majeure dans l’Histoire, à commencer sur la France. Ne pas parler de la Constitution corse est tout simplement une erreur, un mensonge, une malhonnêteté intellectuelle. La volonté des gouvernements successifs d’étouffer les apports et les spécificités de cette terre, qui ne sont que richesses pour notre pays, ne peut que produire des tensions et des ressentiments. Pour marcher dans la même direction, il faut commencer par dire ce qui est, ni plus, ni moins. Bref, nos premières Constitutions et notre Première République ne sont pas nées ex nihilo, elles ont une genèse, et cette genèse se trouve principalement en Corse, laquelle partage avec la France d’aujourd’hui le même idéal politique : l’idéal républicain et démocratique.

Sources :

ANDREI Thomas, « En Corse, des femmes ont voté dès le XVIe siècle », slate.fr, 8 mars 2019.

AVON-SOLETTI Marie-Thérèse, La Corse de Pascal Paoli : essai sur la Constitution de la Corse, 2 vol., Marge, 1999.

BÉZIE Grégoire, « 1755, la Constitution corse accordait déjà le droit de vote aux femmes », francetvinfo.fr, 10 juin 2020.

BÉZIE Grégoire, « 1755 : en Corse l’autre 14 juillet », francetvinfo.fr, 10 juin 2020.

CORSE MATIN, « Il y a 231 ans, la Corse intégrait l’empire français », corsematin.com, 1erdécembre 2020.

FRANCE 3 RÉGIONS, « La Corse et les États-Unis rapprochés par… Pascal Paoli », francetvinfo.fr, 12 juin 2020.

FRANZINI Antoine, « Laboratoire de la nation libre », in « Les Corses : 2000 ans d’aventures et d’utopies », L’Histoire, n° 81, octobre-décembre 2018.

GRAZIANI Antoine-Marie, Pascal Paoli, Père de la patrie corse, Tallandier, 2002.

LANFRANCHI Maria, « 14 juillet 1755 : la Corse écrit son histoire de peuple libre », alta-frequenza.corsica, 14 juillet 2020.

OLIVESI Claude, « Ize ‟capitoli” de la Constitution d’Alesani du 15 avril 1736 », conférence, Adecec, Cervioni, 1997.

QUILICHINI Morgane, « Par trois fois, la Corse a frappé sa propre monnaie », corsematin.com, 29 juillet 2018.

VERGÉ-FRANCESCHI Michel, Paoli, un Corse des Lumières, Fayard, 2005.

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