Europe
Entretien
Frédéric Mathieu : "Si l’eurobillet ne suscite pas l’attachement, c’est qu'il exclut tout attachement" Abonnés

ENTRETIEN. A l’occasion des vingt ans de l’euro, Christine Lagarde, présidente de la BCE, a proposé récemment de revoir l’apparence des billets de banque pour renforcer le sentiment d’appartenance des peuples à l’UE. Une démarche analysée par Frédéric Mathieu, auteur d’une Sémiologie de l’euro (2019), pour qui "nous ne pouvons nous sentir représentés par une monnaie sans héritage, sans âme et sans identité".

Frédéric Mathieu : "Si l’eurobillet ne suscite pas l’attachement, c’est qu'il exclut tout attachement"


Front Populaire : Après vingt années de monnaie unique, l’eurocratie veut modifier les billets de banque pour les faire aimer aux Européens. Faut-il y voir un aveu de faiblesse ?

Frédéric Mathieu : On peut effectivement penser que la contrainte d’avoir à consulter les peuples et à s’en faire aimer représente un aveu de faiblesse pour une eurocratie que ce type de considération ne tourmentait pas jusqu’à présent. La solution envisagée au défaut d’attractivité de la monnaie européenne consiste dans des aménagements de nature esthétique. Mais la désaffection des peuples renvoie à des causes plus profondes. Elle accuse la manière dont a été pensé le projet européen. Celle-ci peut être devinée à la lecture des éléments graphiques présents ou absents des billets. 

Si, in fine, l’eurobillet ne suscite pas l’attachement, c’est que lui-même exclut tout attachement. Tout marqueur culturel, géographique, topologique, historique, personnel, en a été banni pour « endormir les querelles interétatiques ». Les éléments d’incarnation furent écartés de la monnaie pour hâter l’avènement d’une Europe supranationale. On se félicita qu’une monnaie sans racines ferait son lit partout, négligeant de considérer qu’on ne saurait implanter ce qui n’a pas de racines : nous ne pouvons nous sentir représentés par des billets qui n’entendent rien représenter, par une monnaie sans héritage, sans âme et sans identité.

FP : Il est vrai que les billets européens ont toujours été neutres et « froids ». Faut-il comprendre qu’il n’y a pas d’imaginaire commun européen ?

FM : Sans chair et sans chaleur, à l’image d’une économie émancipée de l’humain. Neutres, au premier regard ; car l’iconographie présente sur les billets déroule, pour qui voudrait les lire, un discours éloquent. Elle retranscrit un paradigme géopolitique.

L’unique visage qui s’y dépeint – encore, seulement depuis 2013 – est celui de la princesse phénicienne Europe, dont le mythe combine prophétiquement les thèmes du rapt, du déracinement, de l’union forcée et de la déshérence.

Les figures historiques, liées aux identités locales, ne sont pas les seules à manquer à l’appel. La carte inscrite au verso des billets est dénuée de frontières, aussi bien nationales que naturelles.

Hormis la carte lisse et la princesse au regard nostalgique, ce sont des monuments sans fondations qui s’offrent à nos émois contemplatifs. Le cahier des charges imposé aux graphistes établissait que les seuils et ponts représentés ne devaient correspondre à aucune construction réelle. Abstraits, en suspension, ils sont réduits à la fonction de permettre la circulation des flux. Taquins, les ponts dirigent l’Europe vers les économies de marché occidentales.

La direction de l’histoire se décide au même titre que la géographie de l’avenir. La série des billets avait pour charge d’illustrer la succession des canons architecturaux européens, depuis le cinq euros antique (arc de triomphe) jusqu’au cinq cents moderne (façade en verre et en béton). Au plus ancien canon est attribuée la plus petite valeur, quand la plus grande est attribuée au plus récent. Les monnaies nationales regardaient leur passé comme un socle commun ; celle de la BCE mise sur les lendemains techniques de la concurrence libre et non faussée.

En dernière analyse, s’il y a quelque chose comme un imaginaire européen, le visuel des billets ne lui rend guère hommage. L’imaginaire, parce qu’il met en images, répugne à l’anthropologie de l’homo economicus, chimère de l’homme à l’état gazeux. Les différences et les richesses de chaque culture n’y ont pas droit de cité, pour ce qu’elles attenteraient au concept du consommateur interchangeable.

FP : Pour la plupart des gens, la monnaie n’est qu’un instrument d’échange. Comment expliquer alors cette volonté de faire passer un message idéologique à travers les billets de banque ?

FM : Instrument d’échange, outil de capitalisation, étalon de la valeur, rapport de force, nerf de la guerre, la monnaie est tout cela. Mais elle est fondamentalement, d’abord, un objet de croyance. On devait croire en la valeur faciale de la monnaie, et en la garantie de l’empereur, souverain, de la semeuse qui y était gravé. La foi placée en ces autorités est ce qui faisait lien entre ses usagers et scellait le contrat d’échange. Toute manipulation d’un argent fiduciaire (du lat. fides, « foi ») suppose de renouveler un acte de foi. D’où il ressort avec plus d’évidence que les aveuglements économiques, qualifiés d’idéologiques par ceux qui n’y croient pas, relèvent de la foi religieuse. Une religion s’est érigée sur les décombres des Évangiles chrétiens puis révolutionnaires, aboutissant à ce que la Croissance éclipse le Progrès qui avait remplacé la Providence.

Il est donc cohérent que les billets d’euros arborent des stigmates religieux. Ils prolongent le tabou de la figuration ancrée dans le protestantisme allemand ; iconoclastes, ils marquent aussi le déni puritain de la chair. Leur iconographie reprend les symboles archaïques du pont et du seuil, mais détournés de leur signification originaire, initiatique, discriminante, pour célébrer « l’esprit d’ouverture et de coopération qui règne au sein de l’Union européenne » (Portail en ligne du Centre d’information sur l’Europe, outeleurope.eu). Par ses réécritures des folklores locaux, le christianisme avait été le précurseur de ce que nous connaissons sous le nom de cancel culture. Effacé de l’équation, le passé cède à des attentes millénaristes appelant à plus d’intégration et d’approfondissement.

La direction économique de Francfort prescrit les valeurs luthériennes d’« austérité » et « rigueur » pour racheter la dette (Schuld, signifie à la fois « dette » et « faute »). La Grèce fut assignée à pénitence pour avoir perpétré le péché originel d’avoir désobéi aux commandements de Maastricht. Les eurocrates, peu disposés à remettre en question la viabilité d’une monnaie unique pour des économies hétéroclites, ont alors fait valoir que la crise de la zone euro était une crise de confiance – donc un problème de foi à restaurer. Une telle restauration devait être avancée par une chasse aux sorcières eurosceptiques, étant acquis que le prosélytisme se porte mieux sur le cheval de l’Inquisition. Ne pas être emballé par le monnaithéisme vaut d’être anathématisé, convaincu d’hérésie et de nostalgie des années trente. Dans le camp du bien, s’agite une légion de prophètes europiomanes qui nous prédit l’apocalypse si l’on ne sauve pas l’euro, comme s’il en allait du Salut de… quoi, précisément ?

FP : Des groupes de travail vont donc plancher sur les visuels des nouveaux billets d’ici 2024. La BCE souhaite qu’ils « parlent » aux citoyens des 19 pays de la zone euro, et ce avec des visuels uniques. La chose est-elle faisable ?

FM : Comment la BCE va-t-elle s’y prendre pour concilier sa volonté de s’adresser à la diversité des citoyens européens, sans reconnaître l’existence de cette diversité (puisqu’il est vraisemblablement une bonne et une mauvaise diversité) ? Le choix du personnage mythique d’Europe, la princesse de Tyr, avait permis de marier le feu et l’eau.

La solution la plus plausible consistera à façonner de nouveaux mythes autour de preux héros du Panthéon européen. Il est probable que les futurs billets nous rendent témoins de l’éclosion posthume de citoyens de l’Europe, dont les hauts faits seront réduits à leur contribution à l’avènement d’une carte sans territoire en des temps ravagés par les égoïsmes nationaux. L’Europe voudra rester une marque exportable, et suivra la logique des entreprises transnationales en quête de symboles épurés, pasteurisés, et non discriminants : De Vinci inclusif, Mozart visionnaire, Victor Hugo abolitioniste, Marie Curie savante, Anne Frank martyre, pour rappeler que le ventre est encore fécond.

On peut anticiper que l’indice d’identification ne sera pas suffisant pour dissiper le besoin de reconnaissance qui tenaille des populations aux prises avec le changement de civilisation qu’impose le mondialisme. Ce besoin d’être reconnu et de se reconnaître était comblé, bon an mal an, par les anciens graphismes ; et il est vraisemblable que l’attachement aux anciennes monnaies traduit la nostalgie d’une stabilité et d’une identité perdue. Même disparues, elles continuent de fonctionner comme des valeurs repères. La moitié des Français convertit mentalement en francs avant de faire un achat.

FP : L’Union européenne se présente davantage comme une « communauté de valeurs » et un empire de normes. Peut-elle réellement prétendre à être une entité politique ?

FM : L’Union européenne est légitime à s’octroyer le titre de communauté de valeurs… aussi longtemps que la « valeur », dans le sens monétaire du terme, est ce qui reste lorsqu’on a tout enlevé. Le moindre dénominateur commun, c’est bien le prix. Il n’est pas illogique qu’une union engendrée par le commerce cultive l’idée qu’un peuple européen puisse se forger par le commerce seul.

Empire de normes, l’Union l’est de manière paradoxale, en ce que les normes qu’elle émet, interdisent la régulation (ou forcent les achats, au profit d’un lobby). Il est donc interdit de trop interdire, attendu que le capitalisme ne se survit qu’en transgressant de nouvelles frontières.

Pour ce qui concerne la question de savoir si elle peut être une entité politique (États-Unis d’Europe), je la crois résolue de fait. Les traités de vassalité européistes confisquent les politiques sociales, commerciales, industrielles et monétaires aux États membres. La préemption du droit communautaire sur le droit national transforme l’enjeu de la présidentielle en celui de l’élection d’un BDE. L’institution de la Cour de Justice de l’Union Européenne (CJUE) achève de rendre efficace le management sectaire des États membres (culpabilisation, isolation du monde non libéral et rétorsions, par des amendes ou des tutelles, en cas d’insoumission). En cela, l’Union européenne incarne parfaitement le programme libéral d’assujettissement du politique par l’économique. Elle est déjà souveraine, et ira jusqu’au bout pour assurer la poursuite d’un système qui est une tragédie humaine et environnementale.

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