International
Etats-Unis
Les États-Unis sont l’homme malade de l’Europe Abonnés

OPINION. Au lieu de prendre acte de leur perte de vitesse, les États-Unis continuent de se comporter comme un empire paternaliste. Une attitude qui pourrait coûter cher à l’Europe, en pleine tension à la frontière ukrainienne.

Les États-Unis sont l’homme malade de l’Europe


L’hyperactivité de l’OTAN et de l’armée américaine sur la frontière russe n’est pas une bonne nouvelle pour la paix en Europe. On peut reprocher beaucoup de choses à Donald Trump, mais il a eu le mérite de brider une partie de ses faucons de guerre et d’être un des rares présidents américains à n’avoir déclenché aucune nouvelle guerre dans le monde. Avec Biden aux manettes depuis moins d’un an, le moins qu’on puisse dire est que la bride a été clairement lâchée.

La marine américaine patrouille dans la mer Noire, l’armée de l’air tente des incursions dans l’espace aérien russe et l’armée de terre forme l’armée ukrainienne qui bombarde les civils russophones du Donbass. Même pendant la guerre froide, on avait rarement vu une telle agressivité atlantiste contre Moscou. L’intensité de l’activité des armées membres de l’OTAN a atteint un tel niveau que le Kremlin a déclaré très solennellement qu’une ligne rouge allait être franchie et qu’il était dans l’intérêt des États-Unis et de leurs alliés de clarifier leurs intentions avant que la situation ne dégénère.

Le problème de Moscou est de savoir quelle valeur accorder à la parole de Washington. Les États-Unis s’assoient sur le droit international et se servent des traités comme bon leur semble comme nous l’avons vu lors des bombardements illégaux de la Serbie et de l’Irak ou du retrait soudain de Washington du traité sur les Forces nucléaires à portée intermédiaire ou du traité Ciel ouvert. Les États-Unis sont un empire malade, mais au lieu de le reconnaître ils se comportent en animal blessé et nous savons à quel point cela peut être dangereux.

La chute inévitable de l’empire

La chute des États-Unis semble inéluctable. À première vue pourtant, les USA sont toujours la première puissance économique mondiale. Ils dégagent le plus grand PIB à 22 000 milliards de dollars loin devant la Chine (16 500 milliards) ou la France (2 900 milliards). Le dollar est la monnaie de réserve internationale et représente aujourd’hui 60 % des échanges mondiaux (85 % pour les matières premières). L’armée américaine, quant à elle, dispose de plus de 700 bases dans 130 pays et du plus gros budget militaire mondial, 725 milliards de dollars (2020), soit presque autant que les 12 budgets militaires des pays qui suivent. Dans son offensive culturelle, l’Oncle Sam a imposé l’anglais comme lingua franca mondial et la culture américaine supplante progressivement la culture de nombreux pays, notamment européens. Spider Man et Bob l’éponge ont tué les héros des contes de Perrault et de Grimm. Le wokisme ou la cancel culture, tous deux issus des campus américains, sont en train de gangrener le monde par le biais des médias dominants américains et de leurs relais. Pour le président américain Joe Biden « America is back », l’Amérique est de retour. Malgré ces indicateurs plutôt favorables à Washington, la réalité américaine est bien plus compliquée et fragile et les causes de la déliquescence américaine sont innombrables.

Le poids de la dette

Les États-Unis sont un pays criblé de dettes. Celle-ci représente aujourd’hui la somme vertigineuse de 28 000 milliards de dollars. Cette dette est tolérée uniquement par la confiance que l’économie mondiale manifeste envers l’économie US et le « privilège exorbitant », comme le disait Valéry Giscard d’Estaing, dont disposent les Américains de pouvoir frapper la monnaie de réserve mondiale. Cette dette ne cesse d’enfler et de nombreux spécialistes craignent le jour où la confiance dans l’économie américaine chutera et la capacité de Washington à rembourser sera impossible.

La dédollarisation de l’économie mondiale

De grands pays comme la Russie ou la Chine ne veulent plus de la domination du dollar et de l’extraterritorialité du droit américain qui sanctionne toute entreprise ou tout État sur la base du droit américain en prétextant, entre autres, une transaction en dollars ou l’utilisation de serveurs informatiques hébergés au pays de l’Oncle Sam. Petit à petit Moscou et Pékin ont déployé une stratégie de dédollarisation et de transactions dans leurs monnaies respectives. Les exportations russes en dollars sont tombées à 48 % en 2020, ce qui représente une baisse de 13 % par rapport à 2019 et 38 % par rapport à 2013. Le pourcentage de dollars dans les réserves des banques centrales mondiales est tombé de 70 % en 1999 à 59 % aujourd’hui. Les sanctions américaines contre les pays qui souhaitent demeurer souverains se retournent petit à petit contre Washington. Le financier américain Stanley Druckenmiller dénonce l’actuelle politique monétaire et fiscale US et prédit la chute du statut du dollar comme monnaie de réserve mondiale dans les 15 prochaines années. Si les États-Unis perdent ce statut, ils perdront leur outil majeur de domination économique mondiale.

L’émergence de nouvelles superpuissances

Le professeur néoconservateur américain Eliot Cohen dénonce quatre dangers qui menacent l’hégémonie américaine dont le plus important est « l’émergence de la Chine au centre de l’économie mondiale et de la politique internationale ». Les Américains s’inquiètent de la puissance chinoise aujourd’hui alors que c’est à la remorque des États-Unis que tous les pays occidentaux ont abandonné la production dans leurs propres pays pour aller fabriquer moins cher en Chine ou en Asie. Aujourd’hui, la Chine a non seulement intégré les méthodes de production occidentales, mais elle les a optimisées en utilisant la technologie de pointe et un droit du travail nettement moins favorable au travailleur qu’en Occident. Récemment un ancien haut responsable du Pentagone, N. Chaillan, a quitté son poste avec fracas en fustigeant l’incapacité des États-Unis à suivre le rythme chinois en matière d’intelligence artificielle et de cybersécurité. Pour l’officier américain, « la Chine passera devant les États-Unis dans ces secteurs technologiques si les méthodes de travail actuelles sont conservées ». D’après un rapport de l’agence de renseignement américaine ODNI, l’économie chinoise dépassera celle des États-Unis d’ici 2040. Il n’y a pas de doute, Washington sent le souffle du dragon sur sa nuque.

Un pays divisé contre lui-même

L’Amérique est également un empire qui souffre énormément à l’intérieur de ses propres frontières. En 2018, 38,1 millions d’Américains vivent sous le seuil de pauvreté et 17,3 millions vivent en extrême pauvreté. 29,9 % de la population n’est pas loin du seuil de pauvreté. 14,3 millions de foyers états-uniens ont du mal à se nourrir et 1,5 million d’enfants sont sans domicile fixe à un moment de l’année. Les infrastructures américaines sont vieillissantes et 1 % des Américains les plus riches détient plus que toute la classe moyenne américaine réunie. Le ruissellement par le haut est tari. Subséquemment les Américains sont de plus en plus divisés sur des positions sociétales, politiques et morales comme la dernière élection présidentielle nous l’a montré. L’Amérique avait pu compter sur son patriotisme unificateur et des valeurs morales communes dans le passé, mais cette Amérique n’existe plus. L’Amérique est désormais divisée contre elle-même et la fissure ne cesse de croître.

Un manque flagrant d’agilité

Face à ce défi impérial, les États-Unis ne répondent pas par l’adaptation ou la créativité, mais, comme d’habitude, par la violence. Craignant de perdre la primauté mondiale, les États-Unis semblent ne pas voir d’autres moyens de contrecarrer la montée de nouveaux concurrents que par les sanctions et les armes. Cette politique a pourtant montré ses limites. Moscou et Pékin bloquent la reconnaissance du Kosovo indépendant poussée par Washington au Conseil de sécurité des Nations Unies. La Russie dispose déjà d’armes hypersoniques et a démontré sur plusieurs théâtres d’opérations, notamment en Syrie, qu’elle ne se laisserait pas impressionner par la toute puissante armée américaine. Contre la montée des puissances eurasiatiques, les États-Unis utilisent également les armes de distraction massives que sont les médias dominants pour calomnier Moscou ou Pékin ou les montrer sous un regard systématiquement défavorable. Avec l’échec américain en Syrie et la déroute en Afghanistan, le Pentagone est clairement en zone d’inconfort et le risque d’un réflexe martial désespéré n’est pas à prendre à la légère.

L’Amérique empire

L’Amérique est un micro-mondialisme avec des habitants et du capital en provenance de toute la planète et une gestion de plus en plus autocratique intégrant dirigisme étatique et multinationales toutes puissantes. Les élites américaines de cette nouvelle tour de Babel ont voulu imposer ce modèle au monde entier afin d'accroître leur puissance et leur domination. Ce faisant, ils ont abandonné leur propre peuple et en ont réveillé d’autres qui ne comptent pas devenir des protectorats états-uniens. Pour la première fois depuis plus d’un siècle, les États-Unis ont un concurrent très sérieux pour la place de première économie mondiale. Pour l’élite américaine et ses relais atlantistes, le mondialisme sous la houlette américaine ne peut échouer. Trop puissant, trop riche, trop dominant, « Too big to fail » (trop gros pour échouer) se disent-ils comme pour se rassurer, comme se disait l’orchestre du Titanic.

Et pourtant la fin de l’Empire pourrait être plus proche qu’on ne le croit. Les principaux concurrents américains disposent d’armes nucléaires, Washington ne peut pas les affronter militairement sans prendre le risque de déclencher un pandémonium atomique. Au Forum économique international de Saint-Pétersbourg en 2021, le président russe Vladimir Poutine dit : « En quoi consiste le problème des empires ? Ils se croient puissants à tel point qu’ils peuvent se permettre de petites erreurs et imprécisions : nous les achèterons, nous les intimiderons, nous trouverons un accord avec eux. » Pour Poutine, le nombre de problèmes augmente progressivement jusqu’au moment où « on ne peut plus les gérer ». Il conclut que : « les États-Unis suivent, d’un pas assuré, le même chemin qu’a suivi l’Union soviétique. » Tout en ne sous-estimant pas l’impressionnant pouvoir de résilience des États-Unis qui ont déjà rebondi de manière spectaculaire après leur guerre civile (1861-1865), la crise de 1929 ou après les crises pétrolières et monétaires des années 1970, il faut avouer qu’ils ont perdu le lustre de leur passé.

Ce lundi 10 janvier prochain, Américains et Russes se rencontreront donc, à la demande de Moscou, pour discuter de nombreux points dont la présence d’armes et de soldats de l’OTAN sur la frontière russe. Le Kremlin veut un traité écrit et se souvient du mensonge américain de 1990 quand le secrétaire d’État américain James Baker avait promis que l’OTAN n’avancerait pas « un pouce vers l’Est » en échange de la réunification de l’Allemagne. Chat échaudé craint l’eau froide…

Pour certains stratèges de Washington et de l’OTAN, la seule issue avec la Russie est un affrontement économique, politique et militaire. C’est une stratégie suicidaire dont les Européens sont les premiers perdants. Plus que jamais la France et les autres puissances européennes doivent quitter le giron atlantiste et ne plus se laisser aspirer dans des affrontements qui ne sont pas les leurs. Ainsi l’empire américain, esseulé, pourra s’écrouler définitivement sans nous entraîner dans sa chute.

commentaireCommenter