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Covid-19
Russie : regard d’un expatrié sur le Covid-19 en France Abonnés

OPINION. Si chaque pays souffre de ses propres manquements et incohérences, la sérénité avec laquelle la Russie gère la crise sanitaire contraste avec l’alarmisme français qui se mue en tension sociale.

Russie : regard d’un expatrié sur le Covid-19 en France


Je viens de rentrer de Russie pour les fêtes, événement assez commun dans la vie d’un expatrié depuis 20 ans environ. Le lendemain de mon arrivée, je fais le projet intrépide d’aller prendre un café en terrasse. En effet, Saint-Pétersbourg ne manque pas de cafés agréables, aux diverses personnalités. Mais les températures avoisinant les -20°C, la tasse de café fumant, c’est en salle que ça se passe ! Il faut attendre le mois de mai pour la réouverture des terrasses. La douceur hivernale du sud de notre beau pays m’inspire donc le désir de ce plaisir si français : siroter sa tasse en regardant les passants passer, tout en pensant à tout et à rien.

D’abord, il faut que je m’y reprenne à deux fois, j’ai oublié mon pass sanitaire, et la serveuse, navrée, doit refuser de me servir. Je reviens cinq minutes plus tard, muni du précieux sésame, et cette fois je peux passer commande. La serveuse, revient, pose la tasse sur ma table puis me dit : bon ben, maintenant on va attendre ce que va décider Macron. Là on doit passer commande pour le réveillon, et on ne sait pas, y’aura, y’aura pas…

Me voilà replongé dans l’ambiance. Pour ce qui est de penser à tout et à rien, ce sera pour un autre jour ! Mais je comprends : comment faire fonctionner ce café-restaurant, petite affaire familiale, dans cet état d’incertitude, quand votre vie est suspendue aux décisions d’un homme seul, sans plus aucun processus de concertations ? Dans le silence, la terrasse est vide de si bonne heure, je médite le sentiment de soulagement qui me saisira en descendant de l’avion quand je rentrerais à Saint-Pétersbourg. Depuis le début de la pandémie, ce fait me frappe, notre cher vieux pays vit dans un état de tension permanente, qui contraste avec la manière nettement plus détendue dont les Russes prennent les mêmes événements.

Notons d’abord que la gestion russe de la pandémie n’est en aucun cas un modèle de cohérence et d’efficacité. Il y a quand même des aspects où nous sommes surclassés. Par exemple, le système de santé russe est mieux armé, avec plus de lits d’urgence par habitant. Cela venant du fait que ces dernières années, il a été reconstruit au lieu d’être « optimisé » à outrance. Au début de la pandémie, la Russie a été capable de faire sortir de terre, en trois semaines, un hôpital pour augmenter le nombre de lits (comme en Chine d’ailleurs), exploit dont on n’arrive toujours pas à s’expliquer pourquoi la France n’a pas été capable de le reproduire. Quant à la loi sur le QR code, qui légaliserait son imposition dans toutes les régions de la fédération, elle fait l’objet d’un débat parlementaire. De plus, si elle est adoptée, elle doit être signée par le président Poutine, ce qu’il peut refuser de faire. Concernant l’obligation vaccinale, Vladimir Poutine a de nouveau rappelé son opposition à toutes mesures coercitives, pour la raison qu’elles ne feraient que pousser les réfractaires à la vaccination à se procurer de faux certificats. Il maintient que la population doit être amenée à se faire vacciner par la persuasion, et non par la force.

Cela étant, il faut rappeler que la gestion de la pandémie est largement de la compétence des gouverneurs de région, et que certains ne se sont pas privés de mettre en place des mesures contraignantes, comme dans la ville de Rostov-sur-le-Don. La situation varie donc fortement d’une région à l’autre. Ainsi, je me garderais bien de présenter la gestion russe de la crise sanitaire comme un exemple à suivre. Seulement, au pays des aveugles, le borgne, n’est-ce pas… D’ailleurs, les statistiques de morbidité et de mortalité sont mauvaises. Il n’empêche, la décontraction avec laquelle les Russes prennent la pandémie est sensible. Le sentiment de normalité qui est dans l’air en comparaison de la tension électrique qui me saisit chaque fois que je rentre en France trouve sa traduction dans les faits. Il suffit de voir la négligence avec laquelle le port du masque est pris dans les endroits publics ou les transports. Ainsi, durant mon dernier trajet en Sapsan (sorte de TGV) entre Saint-Pétersbourg et Moscou, j’ai observé que seuls 10 % à 20 % des passagers portaient le masque, et si on ne compte que ceux dont le nez était couvert, le pourcentage sombre.

Dans la mesure où on ne peut imputer cette décontraction à une gestion optimale de la crise, si la réponse était ailleurs ? Une brève comparaison des parcours historiques de la Russie et de la France durant les 100 dernières années pourrait nous éclairer. La Russie a souffert des deux conflits mondiaux, mais de manière bien plus intense, faut-il le rappeler, que la France. S’ensuit une période de relative stabilité et prospérité, puis l’URSS entre en crise : guerre d’Afghanistan, perestroïka, crise qui s’intensifie jusqu’à devenir systémique et jusqu’à entraîner le démantèlement de l’Union soviétique. Il faut s’imaginer la violence de la rupture : une génération entière se réveille un matin dans un monde où toutes les institutions dans lesquelles elle a grandi et vécu ont cessé d’exister. C’est ensuite les années 90, avec un appauvrissement inouï de la population, la destruction des infrastructures, le chaos. La Russie sombre, en proie aux effets d’un capitalisme sans règle, la version pure que les « Chicago Boys » ont déjà imposée au Chili, et à la perte quasi totale de souveraineté. Ce n’est qu’à partir du début des années 2000 qu’un début de normalité fait son retour.

De ces turbulences, la Russie sort avec une vision de son histoire qui diffère aujourd’hui du nôtre. Elle a conservé le sens du « tragique de l’Histoire », et vit avec un sens aigu de la fragilité des institutions humaines, et aussi, la conscience que chaque destin individuel peut-être, demain, le jouet d’une tempête collective. Cela explique par exemple la ferveur avec laquelle est célébrée, chaque année, le 9 mai, la fête de la victoire contre l’Allemagne nazie.

Au cours de mes fréquents aller-retour entre la France et la Russie, je sens bien que je franchis, avec la frontière réelle, marquée de contrôles de passeport, une autre, non officielle, mais sensible, qui sépare un monde qui se perçoit dans la stabilité et la pérennité, et un autre qui se conçoit, au contraire, fragile et éphémère. En caricaturant : le Français vit avec la certitude que ce qui est aujourd’hui perdurera certainement demain, tandis que le Russe vit dans l’espoir que cela sera le cas, mais qu’il faut se préparer à ce que demain soit terra incognita.

Alors, peut-être devrions-nous nous interroger collectivement sur ce que, face à la crise sanitaire, nous coûte l’oubli de notre histoire. Je pense ici, par exemple, à l'augmentation du nombre des pathologies mentales. Il ne s’agit nullement d’excuser les errements réels de nos élites, mais de rappeler que l’action gouvernementale n’est pas le seul facteur d’amortissement d’une crise. L’état d’esprit collectif dans lequel nous l’abordons joue un rôle important. En cela, la perception de notre histoire, quasi synonyme du regard que nous portons sur nous-même, est déterminante. Ce qui conduit à rappeler qu’il est dangereux de vouloir la réécrire au prisme d’une idéologie exogène. Et que l’action d’un gouvernement se doit de prendre en compte les caractéristiques culturelles de la population qu’il gouverne. Faut-il qu’il la connaisse encore !

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