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Macron et sa loi de l’emmerdement maximum : « c’est encore plus beau lorsque c’est inutile » Abonnés

OPINION. En fracturant inutilement la société, Emmanuel Macron entretient cyniquement une situation potentiellement explosive, sans laquelle il sait qu’il ne pourra pas se faire réélire.

Macron et sa loi de l’emmerdement maximum : « c’est encore plus beau lorsque c’est inutile »


Le président Emmanuel Macron a donc éclairé les Français : sa « stratégie » est « d’emmerder les non-vaccinés ». Interrogé sur cette expression triviale et vulgaire, surtout dans la bouche d’un président, le Premier ministre Jean Castex la défend devant Jean-Jacques Bourdin, le 6 janvier dernier, au prétexte qu’un autre président, Georges Pompidou, l’aurait utilisée avant lui : « Le mot “emmerder les Français”, dit-il,est dans la vie courante. Vous êtes suffisamment éclairés : petite touche historique, vous le savez très bien, c’est une formule, l’emploi du mot puisque c’est ce qui semble choquer, c’est une formule qu’avait employée le président Pompidou… ». Alors, si le président Pompidou l’a dit…

Sauf qu’il y a une triple usurpation dans les propos du Premier ministre, qui relèvent — on commence à être habitué — de trois grossiers mensonges. Le premier est que les propos rapportés de Georges Pompidou ont été prononcés en… 1966. À cette date, Pompidou n’était pas président, mais toujours Premier ministre : contrairement à ce qu’invoque Castex, aucun président ne s’est donc laissé aller à l’usage de ce type de grossièreté.

En second lieu, le mot a été prononcé devant un jeune chargé de mission à Matignon, répondant au nom de Jacques Chirac, qui lui soumettait une pile de décrets à signer — ils n’ont donc pas été prononcés en public avec l’intention de choquer le public pour faire un « buzz » comme on dit aujourd’hui, mais dans le secret du bureau du Premier ministre. La nuance n’est pas insignifiante, quand on connaît la personnalité fondamentalement clivante de Macron.

Enfin, et d’aucuns admettront que la différence est là aussi d’une sacrée taille, Pompidou faisait alors à Chirac injonction « d’arrêter » d’emmerder les Français : « Mais arrêtez donc d’emmerder les Français… Laissez-les vivre un peu, et vous verrez que tout ira beaucoup mieux. » Son famélique et lointain successeur, lui, confesse sa forte envie de « continuer » d’emmerder plusieurs millions de Français et de dicter chaque facette de la vie des autres. Ainsi quand Castex, dans son explication de texte servile, rappelle le précédent de l’usage du mot, il devrait être lui aussi « suffisamment éclairé » pour savoir que Macron s’invite à faire exactement ce que Pompidou interdisait à son gouvernement de faire. Si Macron a finalement « appris à aimer les Français » — ce qui veut aussi dire qu’il a été élu sans les aimer, mais on le supputait — il le fait manifestement sélectivement. Il n’est pas certain que c’est là ce qu’il lui faudrait dire, pour que les Français apprennent à leur tour à aimer leur président…

Autre différence de taille, Pompidou n’aurait jamais utilisé une telle expression comme outil délibéré de campagne électorale. La motivation de sa déclaration de candidature de 1969, au lendemain de la démission du général de Gaulle, était comme il le disait alors de « mettre fin à une période d’incertitude », marquée par le sillage des remous de mai 1968 et l’instabilité politique qui aurait pu suivre la démission gaullienne. Au contraire, Macron entretient à dessein une situation instable, voire potentiellement explosive, sans laquelle il comprend qu’il n’a aucune chance de se succéder. Parce que la priorité de Macron est Macron lui-même et qu’il n’a que sa personne à offrir aux Français pour son second mandat, il lui est parfaitement justifié d’opposer les Français les uns contre les autres, de désigner les uns à la vindicte des autres et de promouvoir la brutalité de sa politique au risque de la convertir en violence sociale. Quand Pompidou voulait d’abord rassurer les Français par sa candidature, Macron cherche à les angoisser à dessein dans le but de se faire réélire comme leur protecteur — ou leur pompier pyromane. Pompidou, homme d’État, regardait d’abord la prochaine génération, quand Macron, politicard de bas étage, ne regarde que la prochaine élection. Il en est de même quand on prête à Macron d’avoir caressé l’idée de dissoudre l’Assemblée nationale en mars dans le but de rapprocher les législatives des présidentielles, quand il pense que leur distance, exceptionnelle en 2022 du fait de l’anticipation des présidentielles, serait préjudiciable à sa majorité s’il était réélu : jouer avec les institutions dans un but politicien est tout sauf pompidolien. Mais tout chez Macron est mû par la gravité électorale.

Tout cela, et ce n’est pas anodin, se produit dans le contexte de la loi fortement controversée et anxiogène de la transformation du passe sanitaire en passe vaccinal, pour convertir par une sorte de messianisme religieux hygiéniste, « mes » neuf millions de non vaccinés, comme disait Castex à Bourdin, en fidèles vaccinés. Ce qui compte n’est pas de les protéger, puisqu’il est admis que la vaccination ne protège pas, mais qu’ils obéissent. D’ailleurs, la loi ne prévoit aucune limitation dans le temps du passe vaccinal — comme le disait Attal il y a peu, le gouvernement « aurait tort de se priver » d’un outil pareil.

Or, le respect de l’État de droit devrait commander au gouvernement de surseoir de toute urgence au passe vaccinal. Car il est tout simplement dangereux et contre-productif, dans la mesure où un non-vacciné testé négatif, interdit d’à peu près tout, présente moins de danger « pour les autres » qu’un vacciné non testé, mais positif, qui lui aurait accès à tout, aux transports en public, aux lieux culturels, aux restaurants, cafés et terrasses, etc. Avec la bénédiction des nouveaux prélats de la République (en Marche) que sont le ministre de la Santé et le porte-parole du gouvernement, qui officient aux vêpres cathodiques quasi quotidiennes qu’ils imposent aux Français à l’heure du dîner.

Mais il eût fallu pour cela que le passe vaccinal, comme avant lui le passe sanitaire, répondît à une logique sanitaire. On sait qu’il n’en est rien. Le plus grave est que Castex et Macron le savent aussi. Devant Bourdin, Castex l’affirme : « On peut contracter la maladie en étant vacciné, on le sait ! » Mais cela ne suffit pas à ce qu’il se pose la question de l’utilité du passe vaccinal. Et qui prouve que ce n’est pas une loi sanitaire, mais uniquement une loi de « l’emmerdement maximum », puisque comme Castex l’affirme, ce que le gouvernement de Macron veut avant tout, c’est un « schéma vaccinal complet » chez tous les Français. Et peu importe que la politique ne marche pas. Comme dirait Cyrano, dans une réplique dont le gouvernement pourrait faire sa doctrine : « C’est encore plus beau lorsque c’est inutile », puisqu’il est largement admis que la vaccination n’empêche en rien la circulation du virus.

Nul doute que le président Pompidou, si respectueux de la Constitution, pour qui les libertés constitutionnelles primaient sur l’ordre moral, s’opposerait à cette politique. Nul doute non plus que Pompidou s’inspirerait de ce qui se passe ailleurs en Europe, au Danemark par exemple où la proportion de vaccinés est largement supérieure à celle de la France (plus de 96 %, contre 91 %) et où, malgré cela, les contaminations continuent de pulluler. Peut-être qu’en fait Castex et Macron devraient être reconnaissants aux non-vaccinés, au lieu de les fustiger et de les stigmatiser : qui pourraient-ils blâmer pour les centaines de milliers de contaminations quotidiennes sans les non-vaccinés ? Sans eux, la preuve serait faite que leur politique ne marche pas parce que le virus continuerait de circuler, même avec 100 % de vaccinés.

Les avis autorisés énoncent que le dernier variant, Omicron, serait plus contagieux, mais nettement moins pathogène que les précédents. Ce que les faits semblent démontrer. Les plus de 300 000 contaminations par jour, dans un pays vacciné à plus de 90 %, ne laissent pas de surprendre, sauf à accepter l’idée que le vaccin ne vaccine pas. Un peu une répétition du Remdesivir, que Véran avait fait commander par millions par la Commission européenne, qui ne réduisait pas la charge virale, ce qui est un tantinet gênant pour un antiviral digne de ce nom. Mais les chiffres d’hospitalisations n’ont rien à voir avec les premières vagues, probablement grâce à la vaccination, de même, logiquement, que le nombre de décès, dont la moyenne d’âge reste autour de 80 ans. Est-ce pour cela qu’il faudrait maintenant vacciner les 5-11 ans ?

Est-il permis de dire au gouvernement, sans se faire traiter de suppôt de la théorie du complot, qu’une gestion de la crise centrée sur le renforcement des capacités hospitalières, sur une mobilisation générale des services de santé, y compris privés et vétérinaires comme en Allemagne, n’aurait coûté qu’une fraction de ce que la politique de saupoudrage des aides aura coûté aux Français ?

Est-il permis de suggérer au président qu’au lieu de vouloir emmerder une proportion importante des Français, il devrait plutôt laisser le virus, semble-t-il, inoffensif pour la plupart des contaminés — sauf cas à risque maintenant bien identifiés —, infecter la population et lui apporter « l’immunité de troupeau » ? C’était en réalité le calcul que Macron avait fait avant le 12 mars 2020 avant de réaliser le bénéfice électoral qu’il pourrait tirer de la pandémie pour les élections municipales. Il avait eu tort à l’époque de le faire, ainsi qu’il a tort aujourd’hui de ne pas le faire. Comme le demandait le professeur Christian Perronne : y a-t-il une erreur qu’ils n’auront pas faite ?

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