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Fabien Roussel et Sandrine Rousseau, deux visions antagonistes du monde Abonnés

OPINION. De prime abord bien futile, la dernière polémique sur les propos de Fabien Roussel sur la gastronomie française révèle la fracture indélébile au sein de la gauche sur l’idée de nation.

Fabien Roussel et Sandrine Rousseau, deux visions antagonistes du monde


Aimer le bon vin, la bonne viande et le bon fromage… Crime de lèse-majesté dans une époque nihiliste. Il n’en aura guère fallu davantage pour que les réseaux sociaux s’agitent et régurgitent reproches, indignations et révolte. Fabien Roussel, le candidat du Parti communiste français, est l’auteur de ces mots. Pire, il les a « twitté », ce qui lui a valu l’avalanche de reproches.

Qu’a-t-il dit exactement ? « Un bon vin, une bonne viande, un bon fromage : c’est la gastronomie française. Le meilleur moyen de la défendre, c’est de permettre aux Français d’y avoir accès. » Sandrine Rousseau, prêtresse des indignés, pardon des « indigné.e.s » devrais-je plutôt dire, n’a pas tardé à surgir pour réagir : « Le couscous, plat préféré des Français… »répond-elle, laconique, à Fabien Roussel. Et alors me direz-vous ? Pourquoi offrir une résonance à pareille réponse ? La réponse est au premier abord absurde : vous me parlez de chiens, je vous réponds chats. Vous me parlez d’un sujet, je vous parle d’un autre. Pourtant il y a matière à réflexion pour restituer deux visions différentes du monde.

Pendant les presque trente minutes de l’émission Dimanche en politique de France 3 du 9 janvier, Fabien Roussel a martelé son programme : travail, énergie, Europe, gastronomie. Tout au long de son intervention, il a inscrit ses propos dans le moule du souverainisme : l’indépendance énergétique par le nucléaire, l’Europe des nations et non de la supranationalité et enfin la gastronomie française, appuyée sur des produits issus des territoires, des artisans, de la France en somme. Le triptyque vin, viande, fromage, éveille en nos esprits la notion de terroir, donc de lieu, donc d’un territoire, donc d’un ici et d’un ailleurs, autrement dit d’un dedans et d’un dehors, en somme d’une frontière, celle qui sépare la France des autres pays. Le vin, la viande et le fromage sont des produits qui ont traversé les époques et les modes, un héritage à part entière, un savoir-faire qui s’est transmis de génération en génération, une excellence artisanale qui possède sa propre histoire, donc un récit qui s’inscrit comme un trait d’union entre le passé et le présent. Ce n’est pas n’importe quelle France dont parle Fabien Roussel. Il évoque une géographie particulière, une histoire singulière, deux des composantes essentielles qui façonnent une nation.

Le crime se trouve niché dans un regard qui voit en la France une nation quand d’autres y voient un hall de gare, un lieu « où se croisent ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien » comme dirait celui qui ferait bien de s’empêcher. Le mot « nation » brûle les lèvres d’une part grandissante de la gauche, ma famille politique, qui refuse la filiation, le lien qui nous unit à un passé, parfois glorieux, souvent funeste, toujours tragique. La nation serait l’ennemi à abattre, responsable du nationalisme, c’est-à-dire, un gros mot qui désigne en réalité l’impérialisme, une doctrine expansionniste et donc agressive. Fort de ce raccourci qui fait de la nation un impérialisme, la nation serait la guerre. Dans cette optique, en tirant la ficelle, si la nation est la guerre, tout ce qui façonne les nations est également fautif : si le passé a façonné les nations, l’histoire sera écartée ou réécrite. Si le peuple est attaché à la nation, alors il faut un nouveau peuple, un peuple cosmopolite qui ignore les racines et les frontières. Si la culture a magnifié les nations, alors il faut une nouvelle culture, plus consensuelle, porteuse par exemple des combats très modernes pour la visibilité des minorités. Enfin, si la gastronomie ravive encore une once de nostalgie, il faudra contrebalancer en rappelant l’importance du couscous. Car pour Sandrine Rousseau, ce ne pourrait être une chose et l’autre, non, il faut que ce soit l’une ou l’autre.

Pourquoi invoquer le couscous comme plat préféré des Français sinon pour souligner que la France ne serait plus celle décrite par Fabien Roussel ? Comment imaginer que Sandrine Rousseau n’ait pas compris qu’au-delà de l’aspect culinaire, le candidat du PCF parlait des producteurs, des agriculteurs, de la campagne, de l’excellence française, d’un savoir-faire unique ? Sandrine Rousseau formule un rêve très binaire de Français cosmopolites qui affectionnent les plats d’où qu’ils viennent, sans souci aucun de tradition, de coutume, d’un folklore trop encombrant. L’attachement à une tradition, soit-elle culinaire, sent un peu trop le rance, le moisi, le nationalisme, le fascisme, l’extrême droite… Le souverainisme est assimilé aux heures les plus sombres de l’histoire, rien de nouveau… Il est impossible à imaginer que le fait d’apprécier la pizza, le couscous ou un hamburger n’empêche nullement d’être profondément attaché à la gastronomie d’un pays donc d’aimer le couscous ET le fromage, la pizza ET la viande, le hamburger ET le vin.

Le manichéisme que révèle l’intervention de Sandrine Rousseau en dit long sur son incapacité à admettre qu’il puisse subsister une France attachée à ses racines, à cet art si particulier d’être français : une gastronomie certes, mais aussi une culture, une géographie et une histoire. Sandrine Rousseau et d’autres choisissent donc de répondre à Fabien Roussel sur son rapport à la nation plutôt que de souligner son combat permanent (seconde partie de son tweet), en fil rouge, qui consiste à élever les citoyens les plus modestes aux hauteurs des bonnes choses, nourriture et art. Je dirai, pour reprendre le titre d’un ouvrage de Michel Onfray, que Fabien Roussel s’évertue à rendre la raison populaire, combat hautement noble. Ce qui, hélas, ne semble plus intéresser les partisans d’une autre gauche, toute dévouée au cosmopolitisme.

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