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Aux origines guerrières du sport Abonnés

OPINION. Si le sport est aujourd’hui associé à la performance, au divertissement ou au bien-être, ses origines guerrières montrent qu’il est aussi le fruit d’une volonté de civiliser la violence de l’homme.

Aux origines guerrières du sport


Lorsque j’ai publié, en l’an 2000, ma thèse sous le titre « Sport et désir de guerre », j’ai pu me rendre compte à quel point certains collègues se faisaient une idée fausse du bouquin en ayant lu seulement le titre. Pourtant, pour quiconque a lu René Girard, le terme désir pouvait et devait réveiller un concept : « le désir mimétique ». Y a-t-il un désir de reproduire un schéma guerrier dans le sport ? Y a-t-il un rapport possible entre le sport et la guerre ? En tout cas, à travers trois disciplines scientifiques (linguistique, histoire, anthropologie), tentons d’explorer des parentés, des similitudes, des rapprochements, etc.

Pour les sciences du langage, quand un secteur d’activité nouveau se développe, celui-ci va générer un champ sémantique pour se comprendre, et la plupart du temps, il va emprunter les concepts à un « voisin ». Ces emprunts sont des métaphores qui peuvent se lexicaliser. Alors, voyons cela dans les sports collectifs : il y a un « capitaine » d’équipe. Des « stratégies » sont développées, des « tactiques » mises en place en « attaque » et en « défense ». Bien évidemment, le match se solde par une « victoire » ou une « défaite ». Le « triomphe » d’une équipe rappelle que la victoire se gagne à l’issue d’un « combat » (suit l’adjectif que vous voulez).

On pourrait penser que seuls les sports collectifs ou les duels utilisent des métaphores guerrières. Que nenni ! Sir John Hunt, chef militaire de son état, dirige la conquête de l’Everest et titre son livre : « Victoire sur l’Everest ». Évidemment, dire qu’on est monté au sommet de l’Everest, ça fait un peu pauvre. Il vaut mieux personnifier le géant pour le conquérir et dire que le combat fut rude pour y arriver. Arrêtons-nous un moment sur ce terme de combat. On fait dire au Baron de Coubertin que l’essentiel c’est de participer. En fait il a déclaré lors des jeux de Londres de 1908 : « L’important dans la vie, ce n’est point le triomphe, mais le combat ; l’essentiel n’est pas d’avoir vaincu, mais de s’être bien battu. » Ce qui, on l’avouera, n’est point pareil, et sent tout de même son relent guerrier.

En Histoire, les duels, les luttes sont légion. Tiens donc ! On les retrouve quasiment tels quels dans le sport. À la différence près que dans le sport, la mort n’est pas admissible. Des règles strictes veillent à cette non-létalité et surtout l’avènement de l’arbitre (tout puissant sur le terrain) est le trait qui va nettement marquer le passage de la violence guerrière à la violence symbolique du sport. Nous y reviendrons.

Dans un épisode de la Bible, Israël fut envahi par les Philistins. Au lieu d’une guerre ravageuse, David défia Goliath. C’est le premier récit où l’on voit une nette volonté de diminuer les pertes humaines. Doit-on y voir des prémices ? Le 13 février 1503, la disfida di Barletta est un tournoi de chevalerie qui oppose 13 chevaliers italiens au même nombre de Français. Cela évite une guerre, mais doit-on y voir déjà les avant-goûts d’un sport collectif, type rugby à 13 ? En 490 avant J.C, Philippidès court de Marathon à Athènes pour annoncer la victoire contre les Perses. Il y aurait 42,195 kilomètres entre les deux villes. Allons donc, on continue de célébrer cet événement !... Chez les Amérindiens (Iroquois et Algonquins), le Canoë est tout autant une embarcation de transport qu’un navire de guerre. À la proue, très relevée, se tient le tireur d’élite. Avant qu’il devienne un engin de sport ou de tourisme, les trappeurs l’utilisent pour transporter les peaux. L’histoire des tournois du Moyen Âge et de la Soule, ancêtre du rugby, vient peu à peu découvrir de nouvelles activités. Si le sport est né en Angleterre au moment où celle-ci se parlementarise, ce n’est pas anodin. Les conflits peuvent désormais se régler au Parlement, ou ailleurs, mais de façon orale, et non plus sanglante.

On peut enfin interdire les vrais duels. Mais une flopée de duels guerriers peuvent se transformer en duels sportifs : L’épée, le fleuret, le sabre peuvent et doivent s’adapter. Les luttes à la veste, percussions ou corps à corps s’organisent. Le tir à l’arc, les tirs à la cible, le biathlon viennent également « habiller ce musée qu’est le sport ». Toutes ces activités sont ou ont donc des ancêtres guerriers, et même si ce n’est pas un sport, mais une simple activité physique, qu’est-ce que le paintball, sinon une façon de faire semblant de se tuer, donc de faire la guerre ?

Ce qui nous fait doucement glisser vers l’anthropologie. Bernard Jeu considère que les équipes de sports collectifs se disputent un ballon, symbolique du Soleil, donc de la vie. C’est là une des différences et en même temps des ressemblances entre le sport et la guerre : la dispute symbolique de la vie. Un des problèmes les plus intéressants ici et en anthropologie, c’est le rapport des femmes dans le sport. Elles sont totalement bannies des premiers Jeux olympiques d’Athènes en 1896. Notre cher Baron est fortement opposé à leur participation. Plus tard, en 1928, montrant qu’il a de la suite dans ses idées, il déclare « Quant à la participation des femmes aux jeux, j’y demeure hostile. » Pourquoi ? Garri Kasparov affirme en 1991 : « Les échecs sont un combat. Un combat impitoyable. Ce n’est pas fait pour les femmes. Désolé. » Pourquoi ? Mais là, ça devient plus clair. À part les Amazones, qui ne font sans doute partie que d’une mythologie, il n’y a pas de femmes dans l’histoire de la guerre (comme dans toute bonne règle grammaticale française, Jeanne d’Arc est une exception). Et de là à oser une hypothèse, il n’y a qu’un pas : La guerre est une affaire d’hommes et les femmes n’en font pas partie. Tout naturellement, et de façon plus ou moins inconsciente, elles sont donc exclues du sport naissant, trop ressemblant à la guerre. La violence est associée aux hommes, pas aux femmes.

Un dernier point, en l’an 2000, j’écrivais que certains hommes ou institutions ont cherché à limiter la violence. Mais les temps ne sont pas les mêmes. Ainsi, le sacré — je parle de la religion chrétienne — s’est préoccupé d’enrayer la violence. Jésus Christ veut agir avant la violence, en promulguant son fameux : « Aimez-vous les uns les autres » ; même si de puissants dérapages contredisent parfois (souvent…) ce souhait : les épisodes cathares, inquisitions, etc. Il n’en reste pas moins que c’est une belle tentative d’enrayer la violence avant qu’elle ne se produise. La justice (du latin justicia : punition) choisit une voie différente. Elle intervient après la violence. Pour qu’il y ait acte de justice, il faut constater une faute, un délit. La justice s’exerce donc après, en punissant. Cette punition sert-elle d’exemple ? Le sport, lui, est plus pragmatique, il organise la violence dans le temps présent. Comme l’État se réserve le monopole de la violence, il va déléguer aux fédérations sportives le pouvoir d’édicter des règles et de désigner sa police… pardon : ses arbitres. Belle évolution !

Et si c’était cela la différence entre le sport et la guerre : Cette faculté qu’ont les hommes (et les femmes, je ne veux pas qu’on me traite de sexiste) de vouloir gérer la violence… Enfin pas toujours !

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