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L’Ecole républicaine est désormais une fiction

L’enseignant Jean-Paul Brighelli, auteur de La fabrique du crétin (Jean-Claude Gawsewitch, 2005), explique comment l’école est devenue étrangère à l’idéal républicain.

L’Ecole républicaine est désormais une fiction
Publié le 20 juin 2020

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Si la promesse de l’école de la République est d’amener chacun au plus haut de ses capacités, alors disons-le tout net : cette école n’existe plus depuis trente ans. Depuis que la Loi Jospin (1989), apocalypse molle qui a ouvert la voie au Protocole de Lisbonne (2000) et autres « socle commun de connaissances et de compétences » (2005), a proclamé qu’il fallait que les élèves, désormais, reconstruisent seuls des savoirs entrevus sans doute dans une grotte néo-platonicienne.

Le mal vient de plus loin. René Haby — futur ministre de l’Education de Giscard, européen convaincu —en a planté les germes dès 1965, en privilégiant l’oral plutôt que la langue écrite pour étudier le français. Exeunt La Fontaine ou Hugo. Bienvenue à Pierre Perret et MC Solaar. Exit aussi la Nation, via l’exit de la culture française. Il fallait préparer Maastricht.

Haby et Giscard, en décidant d’imposer le « collège unique » (1975), et en le couplant avec le regroupement familial, nourrirent l’hydre. Aplanir les programmes et les exigences fortifiait les inégalités de situation. Ceux qui, chez eux, parlaient un français approximatif seraient encouragés à « s’exprimer » : on fit de cette consigne un impératif majeur, là où précédemment on exigeait surtout le « silence », le mot le plus prononcé par les pédagogues à l’ancienne, à qui la moutarde montait facilement au nez. Ceux qui arrivaient avec un vocabulaire varié et une syntaxe décente garderaient ainsi une avance décisive, car la grammaire ne s’enseignait plus, elle se déduisait. On pouvait bien conserver des concours « républicains », ils étaient vidés de toute perspective d’égalité des chances. L’égalité scolaire proclamée, en conspuant tout élitisme, entérinait les inégalités sociales et linguistiques.

L’égalitarisme contre l’égalité 

Une combinaison d’hypocrisie et de bêtise a alimenté cette machine à démêler les futurs cadres (10%, selon les instances européennes) des bénéficiaires d’une ubérisation instable. Dénoncer aujourd’hui à gauche une école « à deux vitesses », demander plus de « moyens » pour combler la béance entre enfants de possédants et futurs possédés, c’est se moquer : l’école a été repensée pour entériner de fait cette distinction.

La vraie distinction républicaine, issue des travaux de Condorcet, s’appuyait sur un travail intense et des programmes exigeants. Dès lors qu’une disparité manifeste existe dès les petites classes, à quoi bon maintenir cette fiction ? Marie-Chantal et Charles-Edouard ont de bien meilleures chances que Kevin et Aïcha d’avoir une mention « Très bien » au Bac — non parce que les premiers sont « naturellement » plus intelligents, mais parce que les uns et les autres sont entrés ensemble dans un système égalitariste conçu pour miner l’égalité.

Le libertarisme des « pédagogies nouvelles », influencées par Ivan Illich (Une société sans école, 1971) ou Philippe Meirieu (l’Ecole, mode d’emploi, 1985, éloge des « pédagogies différenciées »), fournit un aliment idéologique au libéralisme économique qui voulait un système éducatif propre à perpétuer l’oligarchie et à créer un vaste réservoir d’ilotes pour tâches répétitives. 

Changer l’ensemble du logiciel 

L’école républicaine, dès la Révolution française, était l’outil de ceux, bourgeois et aspirants à la bourgeoisie, qui voyaient en elle l’instrument de leur promotion. En rabaissant l’école, on a incité les plus favorisés à se regrouper dans de bonnes écoles privées et quelques établissements publics réputés (la « carte scolaire » joua ici un rôle magnifique, forçant les enfants du ghetto à aller dans les collèges du ghetto, et ceux du Ve arrondissement à s’inscrire à Henri-IV, Louis-Le-Grand, Saint-Louis et Fénelon) — et les autres, tous les autres, vrais pauvres et petits-bourgeois paupérisés, à confronter leurs incompétences dans des structures qui sauraient gérer les flux (d’où le joli mot de « massification ») : c’est tout ce qu’on leur demandait.

La formation des maîtres, confiée aux mêmes pédagogues animés des meilleures intentions, lanistes des futurs esclaves offerts au système, suivit le même chemin, recrutant des étudiants peu experts dans leurs disciplines, mais d’autant plus attentifs à suivre des consignes insignifiantes et lénifiantes. Les inspecteurs en arrivèrent à sanctionner les maîtres qui imposaient encore le « silence », préférant le « papotis » — enfant adultérin du papotage et du clapotis. Le système de mutation conforta cette école à deux vitesses, réservant les plus expérimentés aux « bons » établissements des quartiers chics et les nouveaux venus, tout férus de principes éducatifs véreux, aux structures branlantes des zones défavorisées. D’où un effet-spirale d’accroissement des inégalités, sous couvert de grands principes égalitaires.

Aucune réforme de détail n’a désormais de sens. Il faut changer l’ensemble du logiciel, offrir plus de cours à ceux qui en ont besoin, comprendre que 40 bons élèves sont plus faciles à gérer que 20 gamins en difficulté, reconstruire des classes de niveau, en finir avec la soi-disant égalité des enseignants en suggérant aux meilleurs, contre une rétribution raisonnable, d’aller enseigner dans des terres de mission, et cesser de recruter sur des critères « pédagogiques » (on ne fait pas cours avec de la pédagogie, on enseigne prioritairement avec des savoirs) des étudiants venus à l’enseignement à cause des vacances ou des mercredi après-midi chômés. Il faut dépayser les enfants en grande difficulté (le principe des internats d’excellence était une solution excellemment radicale), et rétablir une discipline réelle, basée sur une tolérance zéro.  Ce serait là un début si l’on veut amener chaque enfant à donner le meilleur de lui-même pour le mettre au service de la nation qui l’aura formé. Cela suppose une révolution des mœurs scolaires. Mais ce sera cette révolution, et pas autre chose — ou la guerre civile.