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Oui, un souverainisme numérique est possible

Christophe Barroux, fin connaisseur des nouvelles technologies, propose des pistes pour permettre à la France d'acquérir son indépendance face aux GAFAM. 

Oui, un souverainisme numérique est possible
Christophe BAROUXSpécialiste du numérique
Publié le 21 juin 2020

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La crise du covid a encore accru le poids et l’impact du numérique dans la société et l’économie : croissance du commerce électronique, accroissement du télétravail, divertissements, lancement de l’application « Stop Covid », etc. Au-delà de services fort pratiques durant le confinement, nous sommes face à l’accroissement de l’emprise d’entreprises géantes dont les centres de décision ne sont pas en France. Si la crainte la plus répandue est liée à l’utilisation de nos données personnelles, nous affrontons un bouleversement qui peut annihiler totalement la souveraineté numérique de notre pays, ce que Pierre Bellanger, le patron de la radio Skyrock, définissait dès 2011 comme « la maîtrise de notre présent et de notre destin tels qu'ils se manifestent et s'orientent par l'usage des technologies et des réseaux informatiques ». Il faut également avoir conscience que dans un second temps c’est notre souveraineté économique qui sera en jeu.

Être indépendant c’est certes protéger nos données, mais c’est aussi être capable de créer de la richesse sans dépendre d’autres acteurs. Alors soyons clairs : Oui, nous risquons de perdre totalement la maîtrise des technologies comme nous avons perdu nos bassins industriels. Oui, nous sommes engagés dans un déclin qui, à terme, peut nous faire perdre nos emplois au profit de sociétés, d’algorithmes et de machines autonomes conçus et développés hors de France et d’Europe. Il est plus que temps de prendre conscience de la réalité et de définir des moyens d’actions concrets pour restaurer les piliers d’une souveraineté française. Entre les infrastructures, les logiciels et les services, car les déclarations d’intentions ne suffisent plus, il faut se retrousser les manches.

Prenons un exemple. Supposons que vous souhaitiez lancer une nouvelle application pour smartphone. Vous allez devoir faire des choix techniques pour l’hébergement, la programmation, les bases de données, les interfaces de programmation applicatives (ou « APIs »). Ces APIs permettent aux programmes de communiquer entre eux, par exemple permettent à votre application d’intégrer une vidéo. A l’heure d’Internet la plupart de ces technologies proviennent d’acteurs américains comme Amazon, Facebook, Google avec Android et Youtube, ou encore Twitter pour ne parler que des plus connus.

Pour faire une analogie avec l’industrie, c’est un peu comme si Renault ne faisait qu’assembler des pièces qui seraient toutes produites hors de France. Dans le cas de cette métaphore automobile on imagine sans peine la catastrophe que ce serait sur l’emploi au sein des sous-traitants.

Ne nous méprenons pas, le succès des géants du web est mérité : innovation continue, performances, facilité d’utilisation, paiement à l’usage, etc. Nous devons donc nous hisser au niveau pour prendre en main notre destin. Alors quelles mesures pouvons-nous prendre ?

Premièrement il faut légiférer : les données françaises doivent être considérées comme faisant partie d’un patrimoine souverain. Elles doivent donc rester en France et être régies par nos lois. Cela permettra en outre de développer des centres de données, des services associés et des emplois.

Deuxièmement les hommes politiques doivent, enfin, prendre conscience que l’État doit aider les entreprises du digital comme il aide les sociétés de la défense et de l’aéronautique. Les investissements des administrations, des universités et de la défense dans le numérique doivent aller en priorité vers des solutions françaises, tout en payant le prix adéquat. Les donneurs d’ordre doivent considérer qu’un marché est une forme d’investissement dans notre souveraineté.

Troisièmement il faut du concret, c’est-à-dire des commandes. Prenons des exemples. Tout d’abord la France et l’Allemagne ainsi que des entreprises ont lancé Gaia-X, une initiative conjointe qui porte l’ambition de définir les principes d’un marché du stockage de données en ligne de confiance, performant, compétitif et sécurisé. Il faut bien sûr aller plus loin. Aux USA le contrat JEDI (Joint Entreprise Defense Infrastructure) du Pentagone représente dix milliards de dollars. Un contrat de ce type passé par le ministère des Armées à deux acteurs français du cloud, comme OVH et Outscale (Dassault Systèmes), les aiderait à atteindre une taille critique. Autre exemple, la messagerie sécurisée « Tchap » développée par la Direction interministérielle du numérique et du système d’information et de communication de l’État (DINSIC) qui est restée confidentielle alors qu’elle aurait pu être mise sur le marché et être proposée à d’autres organismes soucieux de protéger leurs données. Afin de faciliter ce type de coopération public-privé la Direction interministérielle du numérique (DINUM) pourrait animer une équipe dont le rôle serait de tisser des liens entre les décideurs au sein des administrations et des fournisseurs, avec comme objectif systématique de générer des solutions qui pourront être mises sur le marché.

Quatrièmement il faut muscler le financement des entreprises françaises afin qu’elles puissent être de taille. Certes le Gouvernement a créé l’indice Next40 avec comme objectif de mettre en valeur les plus prometteuses d’entre elles qui pourraient déloger un jour une société du CAC 40, mais il faut du carburant afin de leur assurer un rayonnement international. Blablacar par exemple a levé cent quatre-vingts millions d’euros environ afin de développer le covoiturage au niveau mondial, mais c’est hélas une exception. Il manque un fonds souverain dédié aux opérations importantes qui puisse attirer une partie des 5400 milliards d’euros d’épargne des Français, dont seulement 5,5% aujourd’hui sont investis en actions.

Enfin, une partie de ces fonds doivent être utilisés pour développer une stratégie mondiale appuyée par un marketing et des ventes ayant les moyens de recruter les meilleurs. Nos entreprises ont d’excellents ingénieurs. Mais rien n’est possible aujourd’hui sans un marketing puissant, ce qu’Apple par exemple a bien compris.

On le voit la situation est difficile. Toutefois, le numérique évoluant à toute vitesse, l’émergence rapide de nouveaux champions technologiques est possible. Pourquoi pas des français ? Il faut pour cela que nous préparions un terreau fertile dans notre pays. 

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