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Démocraties illibérales : à l’Est, du nouveau Abonnés

Depuis quelques années, plusieurs pays démocratiques d’Europe centrale tracent une troisième voie politique entre le « tout-État » des années communistes (1949-1989) et le « tout-marché » des années libérales (1990-2010). Quels en sont les fondements philosophiques, les inspirations étrangères (notamment asiatiques) et les points communs avec le modèle républicain français ? Réponses de l’un des plus fins connaisseurs de la question, Max-Erwann Gastineau.

Démocraties illibérales : à l’Est, du nouveau


F.P. : Qu’est-ce que l’illibéralisme ?

Max-Erwann Gastineau : Comme son suffixe l’indique, l’il-libéralisme est une réaction au libéralisme, mais il ne prend pas le même sens en fonction des périodes et des contextes nationaux. L’illibéralisme peut s’inscrire dans le cadre d’un régime démocratique. On parlera alors de « démocratie illibérale », comme en Hongrie. Il peut s’apparenter à une formule plus autoritaire, comme en France où l’illibéralisme renvoie, selon le politologue français Pierre Rosanvallon (né en 1948), à une culture politique inhérente à l’idiosyncrasie nationale : le bonapartisme ; « une façon de penser l’intérêt général et la souveraineté qui disqualifie les corps intermédiaires » au nom d’un « peuple-un », d’un corps social considéré de façon homogène et non dans la diversité de ses intérêts et de ses membres. Rosanvallon se rapproche ainsi de l’ancien éditeur de la revue américaine de géopolitique Foreign Affairs, Fareed Zakaria (né en 1964), qui fut en 1997 le premier à employer le terme de « démocratie illibérale » pour décrire ces « régimes centralisés », « sans libéralisme constitutionnel », remettant en cause les grandes libertés telles que celles d'expression ou de réunion. Ce qui de nos jours rappelle la Russie de Vladimir Poutine. Je me suis pour ma part intéressé à l’illibéralisme tel qu’il s’est enraciné en Hongrie et en Pologne, qui ne remet pas en cause les libertés « libérales » (liberté de conscience, d’expression, d’organisation, d’entreprise…), mais prétend, à rebours du « juridisme sans âme » (Soljenitsyne) des États libéraux, bâtir un « modèle spécifique et national » correspondant à la « personnalité » de la nation. Le point de rencontre entre les illibéralismes, qu’ils soient d’essence démocratique ou autoritaire, est la critique du libéralisme comme doctrine reposant sur le primat de l’individu sur la société, du droit (émanant des cours de justice) sur la loi (émanant des parlements et/ou des représentants du peuple souverain), des « minorités » sur le « peuple », la négation...

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