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Donald Trump vs. le deep state

Alors que Donald Trump envisage l’État profond (deep state) comme un grand complot visant à le destituer, son ancien conseiller Steve Bannon a toujours remis en cause l’idée d’une conspiration contre le nouveau président des États-Unis. Pour lui, personne ne dirige en sous-main une collusion active destinée à faire aboutir le processus d’impeachment. La réalité de ce que Trump appelle l’État profond est tout autre, affirme Bannon : les hauts fonctionnaires de la machine administrative américaine sont en majorité démocrates, libre-échangistes et militairement interventionnistes. Ils n’ont pas besoin de se concerter en secret et d’ourdir une sombre manipulation pour enrayer le programme politique d’un Président qui leur déplaît. Ce n’est donc pas en déjouant un complot imaginaire que Trump démantèlera l’« État profond », mais en nommant des hommes de confiance aux postes stratégiques de l’appareil bureaucratique. Or, il n’a jamais pris la peine de le faire.

Donald Trump vs. le deep state


Le 6 janvier 2017, quelques semaines après son triomphe inattendu aux élections présidentielles américaines, Donald Trump reçoit dans son bureau de New York la visite de James Clapper, le directeur national du renseignement, accompagné des directeurs du FBI, de la CIA et de la NSA. Les quatre hommes lui présentent les conclusions de leurs services sur les tentatives supposées d’ingérence de la Russie dans le déroulement du processus électoral. Leur verdict est sans appel : oui, Vladimir Poutine a ordonné une campagne visant à discréditer la secrétaire d’État Hillary Clinton afin de réduire ses chances d’être élue et saboter sa potentielle présidence. En outre, Poutine et le gouvernement russe ont développé une nette préférence pour le candidat Trump.

Le nouveau Président n’apprécie guère ces insinuations, qui mettent indirectement en cause sa probité. Il le fait savoir à ses interlocuteurs. Mais le pire est à venir. En aparté, James Comey, le directeur du FBI, lui confie qu’un rapport confidentiel rédigé par un ancien agent britannique, Christopher Steele, assure que les services de renseignement russes possèdent des informations sur diverses turpitudes commises par Trump avec des prostituées dans un hôtel de Saint-Pétersbourg. Même si Comey lui certifie que « le FBI ne mène aucune enquête à son sujet », le Président est furieux. Pour Trump et ses partisans, la cause est entendue : les services de renseignement cherchent à les déstabiliser, voire à les renverser. Et il ne fait guère de doute à leurs yeux que c’est l’administration Obama qui, en coulisses, tire les ficelles. D’autant que le dossier commence à fuiter dans la presse, sur les réseaux sociaux, et que les grands médias américains de gauche, CNN, le New York Times et le Washington Post ne se privent pas de le faire savoir.

Au fil des semaines, la polémique prend de l’ampleur. Plusieurs personnalités de l’entourage de Trump sont prises à partie. Michael Flynn, le nouveau conseiller à la sécurité nationale, est accusé d’avoir promis quelques semaines auparavant un assouplissement des sanctions économiques contre Moscou à l’ambassadeur de Russie, Sergueï Kisliak. Empêtré dans ses dénégations maladroites, il est contraint de démissionner. D’autres proches du Président, comme Rick Gates, George Papadopoulos, Carter Page ou encore Paul Manafort se voient également reprocher leurs liens plus ou moins occultes avec la Russie. Ils doivent être écartés.

Face à ce tir de barrage qui aboutit en 2019, après la divulgation d’une sombre affaire de trafic d’influence en Ukraine, au lancement d’une procédure de destitution en bonne et due forme contre le Président pour « abus de pouvoir » et « entrave à la bonne marche du Congrès », les conservateurs ne tardent pas à hurler au complot. Ils sont à juste titre scandalisés par la façon dont les services de renseignement ont surveillé l’équipe de campagne du nouveau Président. Ils sont agacés par la faiblesse des « preuves » avancées et abasourdis par la facilité avec laquelle les grands médias mainstream ont eu accès aux pièces du dossier.

UN GOUVERNEMENT DE L’OMBRE

Les républicains sortent de leur manche un concept inédit  : celui de deep state, qui désigne à leurs yeux un « gouvernement de l’ombre » composé de hauts fonctionnaires, de financiers, d’industriels, de journalistes et de lobbyistes qui agissent en secret. Totalement opaque et sans aucune légitimité démocratique, cet « État profond » serait assez puissant pour orienter à sa guise la politique intérieure et internationale du pays. Tout à la fois progressiste, militariste et mondialiste, étroitement lié au parti démocrate, il serait selon eux déterminé à bloquer les réformes en cours.

Le terme n’est pas nouveau. Traduit du turc derin devlet, il désignait jusque-là la « collusion », dans un certain nombre de pays d’Amérique latine, du Proche et du Moyen-Orient, de responsables de l’armée, des services de renseignement, de la police, du monde judicaire et du crime organisé, pour influer en sous-main sur les politiques publiques. Dans le contexte très particulier de la guerre froide, le deep state se confondait en général avec l’appareil de répression anticommuniste. Prêts à utiliser tous les moyens – y compris la violence et l’intimidation – pour contrer la « subversion », ses représentants ne souhaitaient en général pas exercer directement le pouvoir. Ils préféraient définir un certain nombre de limites, que ne devaient en aucun cas transgresser les gouvernements élus. « À chaque fois que l’État s’affaiblit, expliquait ainsi un dirigeant turc au lendemain d’un coup d’État dans les années 1980, nous sommes là pour le reprendre en main. »

Le premier à avoir repris à son compte la formule pour l’appliquer à la vie politique américaine semble avoir été l’essayiste républicain Mike Lofgren. Dès 2016, dans un essai intitulé The Deep State : the Fall of the Constitution and the Rise of a Shadow Government, cet analyste pourtant modéré s’attache à mettre en évidence l’existence à Washington d’une « coalition hybride, regroupant un certain nombre de fonctionnaires influents et les représentants de puissants intérêts économiques et financiers, qui est en mesure de gouverner effectivement le pays sans particulièrement se soucier de l’avis du peuple tel qu’il est exprimé lors des échéances électorales ». Lofgren baptise cette coalition l’État profond, en référence à un roman d’espionnage du Britannique John le Carré. Son action souterraine constitue selon lui le « fil rouge qui peut seul expliquer la guerre sans fin contre le terrorisme, la militarisation de la politique étrangère des États-Unis, la financiarisation et la désindustrialisation de l’économie américaine et l’avènement d’une structure sociale ploutocratique qui est à l’origine de la société la plus inégalitaire que ce pays ait connu depuis un siècle ».

La formule plaît aux ténors de la droite populistes. Sur Fox News, le chroniqueur Sean Hannity mène une croisade féroce contre le deep state et ses « bureaucrates embusqués » qui font le « sale boulot » d’Obama et des dirigeants démocrates. À la radio, le tonitruant Rush Limbaugh accuse les services de renseignement d’organiser sciemment des « fuites » pour affaiblir la Maison Blanche. Deux proches du Président, Corey Lewandowski et David Bossie publient un essai sur les ennemis de Trump qui met explicitement en cause l’État profond¹. « Un conflit de grande ampleur, résume l’essayiste Pat Buchanan, oppose désormais la présidence Trump (…) et ce qu’on appelle désormais le deep state, qui est en fait le gouvernement permanent à Washington » – un conflit « sans équivalent depuis l’époque du Watergate ».

Les proches de Donald Trump ne sont pas les seuls à être dans cet état d’esprit. Loin de là. Une étude d’opinion réalisée en mars 2018 révèle que 74% des Américains croient plus ou moins fermement en l’existence d’un groupe secret de personnalités politiques et militaires qui tirent les ficelles de la politique américaine. En octobre 2019, un sondage commandité par The Economist montre que 70% des électeurs républicains sont convaincus qu’un deep state cherche activement à renverser le président Trump. Sans même parler des théories du complot plus ou moins délirantes qui fleurissent depuis quelques mois aux quatre coins du pays.

Mais certaines voix dissonantes se font également entendre – y compris dans les allées du pouvoir. Interrogé par David Bossie et Corey Lewandowski, qui sont à la recherche de preuves de l’existence du « complot », Steve Bannon, le plus brillant stratège de la galaxie Trump, ne dissimule pas son scepticisme. « Vous vous rendez bien compte, prévient-il ses amis, que rien de tout cela n’est vrai  ? ». Les États-Unis, explique-t-il quelques semaines plus tard, ne sont ni la Turquie, ni le Pakistan. Il est absurde de prétendre qu’une quelconque mafia y tire les ficelles. « Il y a une gigantesque bureaucratie gouvernementale à Washington, mais elle n’a absolument rien de “profond”. Elle est là, juste sous vos yeux. »

L’ÉTAT ADMINISTRATIF

Comme bon nombre d’analystes conservateurs, Bannon préfère parler d’« État administratif » plutôt que de deep state. L’État administratif, c’est un réseau inextricable d’agences et de hauts fonctionnaires basés à Washington, que leur statut rend plus ou moins inamovibles et qui sont en mesure, grâce à leur position, de prendre des décisions et d’édicter toute une série de règles sans nécessairement en référer aux autorités élues. Il n’a rien d’illégal et aucun caractère occulte : il est d’une certaine manière constitutif des institutions américaines.

On pense souvent que le système politique américain est déterminé par le spoil system – le « système des dépouilles » – qui autorise chaque Président nouvellement élu à nommer ses partisans à tous les postes clés de l’administration. Ce n’est que partiellement vrai. Une série de réformes mises en œuvre depuis la fin du XIXe siècle a abouti au recrutement d’un corps immense de fonctionnaires spécialisés, dont l’expertise est indispensable au bon fonctionnement de l’État et qui ne peuvent être démis qu’en cas de faute grave ou d’insubordination caractérisée.

Les liens de ces fonctionnaires avec le parti démocrate ne sont un secret pour personne. Les Présidents républicains, dont le programme prévoit généralement de réduire les dépenses publiques et de démanteler une multitude d’agences et de programmes qu’ils jugent inutiles et coûteux, savent qu’ils ne peuvent en aucun cas compter sur la sympathie de principe de ces administrateurs avec lesquels ils vont pourtant devoir collaborer. Richard Nixon ou Ronald Reagan en ont fait la cruelle expérience. C’est pourquoi le succès de leur politique dépend dans une large mesure de leur capacité à nommer aux postes les plus stratégiques des cadres efficaces et expérimentés, capables tout à la fois de maintenir l’ordre et de faire les compromis nécessaires.

Donald Trump et son équipe ne se sont guère montrés attentifs à ce paramètre. Leur prise en main de l’appareil d’État a été partielle et incomplète, émaillée qui plus est de nombreuses maladresses qui ont encouragé la défiance et l’indiscipline dans ses rangs. Ils ont nommé trop peu de leurs fidèles, trop tard et pas toujours aux bons postes. Les services de renseignement n’ont pas été suffisamment et rapidement rassurés ni remis sur les rails. Empêtrés dans une série de dossiers dont ils ne savaient trop quoi faire, ces derniers ont involontairement donné du grain à moudre aux adversaires du Président.

Comme le souligne justement Michael Wolff, « Trump était considéré depuis des années comme un type louche (...). Mais s’il était sans doute judicieux de la part des services de renseignement de mener une opération de surveillance classique sur un escroc qui était en rapport avec la Russie et qui, par un extravagant coup du sort, était le candidat d’un grand parti à la présidence des États-Unis, la démarche est beaucoup plus difficile à justifier une fois que la cible est devenue Président. Ce qui semblait plutôt sage et raisonnable durant la campagne apparaît rétrospectivement comme un comportement sournois et antidémocratique². »

LE POIDS DU COMPLEXE MILITARO-INDUSTRIEL

S’il n’y a donc vraisemblablement pas eu de « conspiration » pour abattre Trump, la manière dont certains éléments de son programme politique ont été discrètement évacués est en revanche plus inquiétante. Le nouveau Président a été élu sur un programme nationaliste et dans une large mesure isolationniste. Hostile à la guerre en Syrie et en Afghanistan, convaincu que l’OTAN est un dispositif obsolète et coûteux dont le seul résultat est de contraindre les États-Unis à payer de leur poche la défense de leurs alliés, bien décidé à mettre un terme à la « Seconde Guerre froide » avec la Russie pour se concentrer sur la véritable priorité, à savoir la lutte contre le terrorisme islamiste, le nouveau Président semblait déterminé à jeter un pavé dans la mare. « Les pays européens, avertissait-il ses adversaires, peuvent financer la gratuité de leurs services de santé parce que les États-Unis assurent leur défense à leurs propres frais ; cela ne peut plus durer. »

Relativement bien documentée, la manière dont les « experts » du département d’État, de l’armée et des services de renseignement ont torpillé ce projet est édifiante. L’OTAN a été conforté ; les troupes américaines n’ont pas bougé de leurs positions sur la plupart des théâtres extérieurs ; le climat de tension en Europe orientale a repris de plus belle. Comme Obama avant lui, Trump a dû courber l’échine devant les poids lourds du complexe militaro-industriel. Les éléments prorusses de son équipe ont été purgés. Des « faucons » comme Mike Pompeo et John Bolton ont été nommés à des postes stratégiques. Et les achats coûteux d’équipement high-tech ont repris. En définitive, aucune promesse n’a été tenue.

L’ère des grands affrontements idéologiques est révolue. Les États-Unis ne sont confrontés à aucune réelle menace extérieure. Cela ne les empêche pas d’engloutir chaque année plus de 600 milliards de dollars dans les dépenses militaires. Et ces dépenses faramineuses ne font l’objet d’aucune véritable délibération à Washington. Certains parlementaires n’ont même pas accès aux données jugées sensibles. Totalement verrouillé par les industriels de l’armement, par les contractors semi-privés – généraux à la retraite et hauts fonctionnaires dévoyés –, par les services de renseignement et leurs relais politico-médiatiques, au premier rang desquels les fameux « néoconservateurs », le débat est de toute façon à sens unique et les voix dissonantes n’ont aucune chance de se faire entendre.

S’il y a un deep state aux États-Unis, il est là et nulle part ailleurs. Au cœur de cet incroyable « État dans l’État » dont le président Eisenhower prévenait déjà il y a un demi-siècle qu’il était en train de devenir un pouvoir illégitime menaçant l’essence même des institutions américaines. Donald Trump a pensé pouvoir le défier, dans sa position originale d'outsider qui ne devait rien à personne. Il n’a eu ni la force, ni l’habileté, ni surtout l’opiniâtreté nécessaires pour y parvenir. S’il continue à n’en faire qu’à sa tête et à mener à sa guise un certain nombre de dossiers brûlants, il semble avoir définitivement perdu l’initiative en matière de politique étrangère. Il n’y a là aucun « complot » : juste la froide réalité d’intérêts économiques affranchis de tout contrôle.

Notes

1) Lewandowski, Corey R., Bossie, David N., Trump’s Enemies, How the Deep State is Undermining the Presidency (Center Street, 2018).
2) Cf. Michael Wolff, Le Feu et la Fureur, Trump à la Maison Blanche (Robert Laffont, 2018) et État de siège (Robert Laffont, 2019). On pourra lire également le livre de Bob Woodward, Peur : Trump à la Maison Blanche (Seuil, 2 018).
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