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Nous autres civilisations...

L'Édito de Michel Onfray pour le 1er numéro de Front Populaire

Nous autres civilisations...

Voilà une vieille idée qui a toujours échoué, s’entend-on dire depuis que nous avons fait connaître notre projet ! Ça n’est pas faux, mais essayer de comprendre pourquoi permet d’envisager qu’on ne commette pas les mêmes erreurs qui ont fait qu’effectivement, ce projet n’a jamais abouti.

D’abord, convenons qu’en effet c’est une vieille idée et qu’elle a brillé au moment inaugural d’une Europe qui se construisait au prix de la destruction des États, donc des nations. C’était le temps d’une Europe de mots et de papier, d’idées et de concepts promus par des publicitaires payés par des politiciens giscardiens et mitterrandiens appuyés par des journalistes ravis d’en être. Le réel n’avait rien à dire. Le capital vendait alors sur plan un château en Espagne qui n’avait que des avantages.

Le projet réel ne fut pas clamé sur tous les toits : avec l’accord et le soutien des Américains, il s’agissait de transformer la vieille Europe de Goethe et de Dante, de Descartes et de Cervantès, de Shakespeare et de Pessoa, en un continent où le marché ferait la loi – l’objectif était d’en finir avec les cathédrales et les bibliothèques au profit des supermarchés et des Macdrive. Ce continent se faisait le rouage d’une plus grande machine qui est l’État universel pensé et voulu comme un État global. C’est pour cela que l’Europe de Maastricht, conçue comme un État avec son drapeau, sa devise, ses frontières, sa monnaie, son parlement qui entérine ce que sa commission non élue décide, devait abolir les autres États présentés comme des ferments de nationalisme, donc de guerre.

Cet État maastrichtien entrait dans un projet impérial, donc impérialiste : après la fausse prophétie de Francis Fukuyama selon laquelle, après la chute du mur de Berlin, le capitalisme avait triomphé et pouvait désormais s’installer partout sur la planète sans aucun problème, les tenants de l’État total bombaient le torse – c’était sans compter sur les annonces faites par Samuel Huntington dans Le Choc des civilisations (1996), dont la plupart se sont réalisées depuis.

Pour ce penseur américain, les civilisations, portées par des spiritualités hétérogènes, ne pouvaient souscrire aux hypothèses de La Fin de l’histoire et le dernier homme (1992) de Fukuyama. La Chine confucéenne ou les pays musulmans agrégés dans l’oumma, mais aussi l’Inde hindouiste ou l’Afrique animiste – sinon œcuménique... – n’avaient aucune raison d’approuver ce schéma occidental de la fin de l’histoire concocté par les Occidentaux pour les Occidentaux à partir de l’Occident.

La fin des États européens, sacrifiés comme des victimes expiatoires sur l’autel de la construction de l’État maastrichtien, validait le premier temps de l’Empire maastrichtien dont le modèle orwellien consiste à évincer les peuples, à soumettre les individus, à éradiquer la conscience critique, à travailler à la propagation de l’illettrisme qui favorise le travail de la propagande, en un mot : à détruire la civilisation judéo-chrétienne. Tout ce qui permet de la ravager est célébré par les sicaires de l’État maastrichtien.

Il n’a donc pas été dit clairement que ce que visait l’Europe de Monnet, de Giscard et de Mitterrand, c’est la même, c’était la réalisation de cet État universel sur le principe saint-simonien qu’il faut laisser le gouvernement et le pouvoir aux techniciens, aux ingénieurs, aux industriels, aux entrepreneurs, aux banquiers, aux juristes, aux fiscalistes et aux intellectuels ralliés à la mangeoire...

Il est bien évident que ces gouvernants ne sont rien moins que les acteurs du capital et du capitalisme ! Au nom du savoir, ils s’arrogent le droit de gouverner avec les peuples tant qu’ils parviennent à les enfumer à l’aide de force propagandes, mais sans les peuples, quand ces derniers commencent à y voir un peu plus clair dans ce projet politique du capital et qu’ils rechignent, renâclent ou refusent. Qu’ils grognent, écrivent et disent, les journalistes qui assimilent ainsi les peuples aux chiens ou à des bêtes hargneuses.

On a vu comment « le cercle de la raison », pour reprendre la formule satisfaite et suffisante d’Alain Minc, l’un des porteurs d’eau de ce projet, réagit quand le peuple refuse par référendum le Traité constitutionnel européen (2005) parce qu’il commence à comprendre ce qui se trame avec cette Europe-là. Depuis treize ans que l’application du traité de Maastricht (1992) permet de voir que l’Europe libérale n’a pas accouché de l’amitié entre les peuples, du plein-emploi, de la fin des guerres, comme il fut amplement matraqué pendant des années, et encore aujourd’hui, par la presse aux ordres de ce projet (une presse dont on ne s’étonnera pas qu’elle soit abondamment subventionnée bien qu’ennemie jurée de tout protectionnisme...), depuis treize ans, donc, le peuple a pu se faire plus qu’une idée de ce qu’est vraiment l’Europe maastrichtienne.

Sans qu’il puisse y avoir contestation, ce référendum écarte ce traité. Le fameux cercle de la raison, constitué par la gauche libérale et la droite libérale, unies comme les doigts de la main, passe par-dessus la tête du peuple et sollicite le Congrès pour voter contre lui. Voilà qui constitue une variation inédite sur le thème du coup d’État !

Jadis, quand la constitution de la Ve République faisait la loi en France et qu’elle n’était pas ce chiffon de papier post-national, il était stipulé dans le Titre Premier, article deux, que le principe de la République est le « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ». Dans l’article trois, on pouvait lire ceci : « La souveraineté nationale appartient au peuple, qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum. » Qui pouvait imaginer que des représentants du peuple puissent être convoqués par le pouvoir pour voter contre le peuple s’il s’est déjà exprimé dans un référendum ? Des populicides...

Treize années d’Europe maastrichtienne ont montré quelle était vraiment la nature de ce dispositif à la fois libéral et autoritaire. C’est sa marque de fabrique. Car, en lieu et place de l’amitié entre les peuples, du plein-emploi, de la fin des guerres, de la construction d’un peuple, autant d’horizons radieux promis par les maastrichtiens pour vendre leur marchandise, nous eûmes l’augmentation de la xénophobie et du racisme à cause de la concurrence exacerbée entre les travailleurs, le dumping social associé à la destruction du droit du travail, le chômage de masse et l’ubérisation de la société, les petites guerres (c’est un concept de Clausewitz pour signifier les guérillas...) civiles dans les territoires perdus de la République, le soutien aux grandes guerres coloniales américaines contre nombre de pays musulmans et l’explosion des revendications communautaristes. Joli bilan de cette Europe de Maastricht !

Quand les pères fondateurs – j’ai nommé Chevènement et de Villiers – se consacraient déjà à ce projet de réunir les souverainistes des deux bords, ils ne disposaient pas de ces arguments et pour cause, ils étaient à venir puisque fournis chacun à son heure, année après année, par le réel ! Ils n’avaient pour eux que des discours, des mots, des phrases auxquels il était facile de répondre par des discours, des mots et des phrases dans lesquels le mépris, l’insulte, la mauvaise foi, le procès d’intention, l’attaque ad hominem, autrement dit rien qui relève du débat, du dialogue, de la confrontation démocratique, faisaient la loi.

Traités de vichystes, de pétainistes, de rétrogrades, d’archaïques, d’antisémites bien sûr, de maurassiens, de saddamites, même par B.-H.L. qui a abondamment eu recours à ce néologisme contre Jean-Pierre Chevènement sans que jamais qui que ce soit ne se demande s’il ne s’agit pas là d’une insulte homophobe...

L’argument de ceux qui n’en eurent pas d’autre (et n’en ont d’ailleurs toujours pas...) fut également d’invoquer le national-bolchevisme – les fameux « rouges-bruns »... Sans que qui que ce soit de ces insulteurs soit capable de tenir une conversation sur ce sujet historique au pied levé, le recours à l’argument de la réduction ad hitlerum a longtemps fait illusion. Ce terrorisme intellectuel interdit tout débat : qui pourrait bien vouloir discuter avec les fils naturels d’Adolf Hitler ? Car, demander que la France reste souveraine c’était, bien sûr, réactiver le projet de destruction des Juifs d’Europe ! Souhaiter que l’Europe fût des nations et non fédérale c’était, évidemment, compagnonner avec les inventeurs des chambres à gaz ! Proposer qu’il y eût une monnaie commune et non une monnaie unique afin de permettre à la France de mener la politique de son choix après que son peuple eût dit laquelle c’était, assurément, faire ami-ami avec ceux qui, sur la rampe d’Auschwitz, décidaient à l’arrivée quels déportés allaient mourir tout de suite et qui périrait plus tard ! Dire « non » au traité de Maastricht, c’était avouer une filiation avec le docteur Mengele qui fut, chacun s’en souvient, le médecin diabolique aux expérimentations de malade mental ! Voilà pour le brun...

Pour le rouge maintenant : défendre les mêmes idées – un État souverain, une Europe des nations, une monnaie commune – c’était valider le camp de concentration marxiste-léniniste, l’extermination par la famine de millions de Russes ou d’Ukrainiens, sinon le pacte germano-soviétique !

En un quart de siècle, ce combat souverainiste n’a fait aucun mort, mais il fallait, pour le discréditer, qu’il fut assimilable aux totalitarismes du XXe siècle (maoïsme exclu, pour cause de passé chinois de quantité de maastrichtiens – qu’on songe à José Manuel Barroso, maoïste pendant sa jeunesse et dix ans président de la Commission européenne, aujourd’hui éminence grise chez... Goldman Sachs !) qui ont fait des millions de victimes. C’était soit exagérer sur les fautes du souverainisme, soit, plus grave, instrumentaliser la Shoah, minimiser la solution finale, manquer à la mémoire de toutes les victimes du nazisme, en faisant du IIIe Reich un moment sympathique de l’histoire puisqu’on l’associait à un combat démocratique qui ne fit pas une seule victime...

En quoi le combat de Jean-Pierre Chevènement et de Philippe de Villiers était-il assimilable au national-bolchevisme d’entre les deux guerres ? Avant Auschwitz donc... Sait-on qu’Ernst Niekisch, national-bolchevique emblématique, s’est opposé au nazisme et a été déporté dans un camp de concentration ?

Rouge-brun est devenu une insulte, ce qui ne saurait construire un argument ni valoir démonstration. C’est aussi sot que de croire qu’en allant chercher des poux dans la tête des européistes on pourrait se dispenser de débattre et, pour utiliser une expression du philosophe Habermas, un chaud philosophe maastrichtien, qu’il serait possible de fouler au pied l’éthique de la discussion.

Car préciser que Jean Monnet a probablement contribué à blanchir de l’argent nazi ; que Walter Hallstein, le premier président de la Commission européenne, et ce pour un mandat de dix ans, a été un professeur de droit instructeur des soldats nazis et que, de ce fait, il a porté l’uniforme d’officier national-socialiste ; que Robert Schumann, l’un des pères de l’Europe unanimement reconnu comme tel, s’est fait réformer afin d’éviter de combattre pour la France lors de la Première Guerre mondiale ; qu’il a opté pour la nationalité allemande en 1914 ; qu’il a effectué cette guerre sous les couleurs allemandes ; qu’il s’est réjoui des accords de Locarno et de Munich ; qu’après avoir voté les pleins pouvoirs à Pétain, alors qu’il était député catholique de la Moselle, il a été secrétaire d’État dans son gouvernement à Vichy ; qu’il est rentré à Metz pour détruire des documents compromettants sur son passé ; qu’il a été frappé d’indignité nationale à la Libération – préciser tout cela, donc, n’apporte aucun argument contre la formule maastrichtienne de l’Europe.

On peut vouloir élever le débat, mes amis et moi le souhaitons. Traiter de nazi ou de rouge-brun un contradicteur, c’est n’avoir pas autre chose à lui opposer que l’insulte, faute de disposer d’arguments honorables et dignes de ce nom.

Car il serait également facile d’attaquer l’Europe, l’idée même de l’Europe, en expliquant que le Napoléon de guerres impériales aux millions de morts lui aussi la voulait, mais également l’Adolf Hitler de l’espace vital... En procédant de la sorte, qu’aurions nous fait d’autre qu’insulter ?

Car refuser l’Europe libérale parce qu’elle est libérale, et pour cette seule raison, ne range pas dans le camp des opposants à l’Europe, mais dans celui des réfractaires au libéralisme ! C’est pitié de devoir le préciser, mais le paralogisme est l’une des armes préférées des maastrichtiens... Ni Jean-Pierre Chevènement ni Philippe de Villiers n’ont refusé l’Europe, ils ont juste souhaité que l’Europe, à laquelle plus personne ne s’oppose, sûrement pas nous, ne soit pas un État supranational contre les États nationaux, mais une Europe des nations qui en respecte l’identité et la souveraineté.

Autrement dit : refuser le mariage sous le régime de communauté des biens à cause de la communauté des biens n’est pas refuser le mariage si on le contracte sous le signe de la séparation des biens. Qui dirait que refuser le premier pour lui préférer le second, c’est refuser le mariage et son principe même ?

On peut ne pas vouloir d’Europe souveraine s’il faut la payer au prix fort de la transformation des États qui la constituent en États suzerains pour lui préférer une Europe composée d’États souverains – faut-il le rappeler ? c’était la position du général de Gaulle... Le souverainisme n’est donc pas intrinsèquement contre l’Europe et pour les nations – ce qui serait obligatoirement nationalisme, donc guerre, comme le klaxonne la propagande... – mais conjoncturellement contre une formule libérale qui viserait le gouvernement planétaire des possédants et de leurs amis.

Je viens de citer le général de Gaulle.

Nous souhaitons installer le combat de Front populaire sur le registre des civilisations. Pour être même plus précis : sur celui de la défense de la civilisation judéo-chrétienne. Nous souscrivons à l’idée forte et riche de Marc Bloch qui, on le sait, tient dans une même main historique le sacre des rois à Reims et la fête de la Fédération. Le problème n’est plus d’opposer ceux qui croient en Dieu et ceux qui n’y croient pas, ceux qui votent à droite et ceux qui votent à gauche, mais ceux qui croient à la France et ceux qui n’y croient pas.

Mai 68 surprend tout le monde. Mais pas tant que ça. Car, dans le feu même de l’action, André Malraux et Charles de Gaulle nouent un dialogue stupéfiant qui conclut que ce qui advient est un phénomène de civilisation. Il ne concerne pas que les barricades de Paris, Saint-Germain-des-Prés ou le Quartier latin, comme une version jacobine, donc parisienne, le prétend, mais une grande partie du monde. Malraux, qui voit large, loin et haut, rappelle qu’avec les États-Unis, la Hollande, l’Italie, l’Allemagne, l’Inde, le Japon, la Pologne qui se trouvent concernés par ce Mai-là, c’est l’Occident tout entier qui subit un tremblement de terre.

Si l’on fait véritablement de l’histoire en se débarrassant des catégories marxistes et que l’on va voir du côté de Hegel, on constate que les civilisations naissent, croissent, vivent, culminent, décroissent, chutent, meurent et se trouvent remplacées par d’autres civilisations qui connaîtront le même destin. C’est moins le catéchisme de décadentistes – une autre insulte pour ne pas penser... – que celle des Leçons sur la philosophie de l’histoire du philosophe allemand ou de La Raison dans l’Histoire du même.

Bien avant le Paul Valéry du « nous autres, civilisations, savons maintenant que nous sommes mortelles », un propos écrit en 1919 dans la fumée d’une Première Guerre mondiale qui n’est pas encore retombée, Hegel avait diagnostiqué la chose !

Malraux et de Gaulle ont vu qu’avec Mai 68, l’effondrement de notre civilisation se précipitait. L’un et l’autre cherchaient à lutter contre. Ils ont proposé des solutions, le peuple n’en a pas voulu, ça n’est pas le lieu de développer...

Faut-il s’étonner que ceux qui souhaitaient cette décadence à l’époque en faisant leurs génuflexions devant Marx et Marcuse, Mao et Trotski, Debord et Che Guevara poursuivent le même objectif cinquante ans plus tard en se faisant les porteurs d’encensoirs de l’Europe de Maastricht qui contribue au projet internationaliste – même si c’est aujourd’hui celui du capital ? Les gauchistes qui sont passés du col Mao au Rotary – au « Siècle » si l’on veut actualiser... –, pour reprendre l’excellente formule de Guy Hocquenghem, sont désormais des dévots d’Emmanuel Macron et du front populicide auquel nous opposons ce front populaire. Ces soixante-huitards sont nombreux à s’activer dans les soutes de l’État profond – auquel nous consacrerons une analyse prochaine...

Que la fête commence ! 

Michel Onfray

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