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L’Histoire leur a donné raison. Interview croisée de Jean-Pierre Chevènement et Philippe de Villiers

Jean Pierre Chevènement et Philippe de Villiers ont été les premiers à tirer la sonnette d’alarme : l’Union européenne et la mondialisation libérale qui l’accompagnait allaient être une tragédie en plusieurs actes pour les Français. Dénigrés à l’époque, quand ils ont pensé à réunir les souverainistes des deux bords, ils ne disposaient que de leurs seuls arguments et l’avenir ne leur avait pas encore donné raison. Vingt ans plus tard, Front populaire souhaite rendre justice et questionner à nouveau ces lanceurs d’alerte.

L’Histoire leur a donné raison. Interview croisée de Jean-Pierre Chevènement et Philippe de Villiers

F.P. : Quelles leçons politiques tirez-vous de l’épidémie de coronavirus qui a embrasé le monde et l’économie mondialisée ?

Jean-Pierre Chevènement : L’épidémie de coronavirus nous rappelle que l’histoire est tragique. Ce n’est pas « un ultimatum de la nature », comme l’a dit Nicolas Hulot. Ce n’est pas la conséquence du réchauffement climatique. Cette pandémie est un aspect – pas des plus plaisants – d’une mondialisation laissée à elle-même. Imprévisible par sa soudaineté, sa brutalité, le caractère quasi universel de son expansion. Elle révèle notre incapacité à y faire face en l’absence de vaccin. J’ajoute qu’elle met en lumière les dépendances que la France, parmi d’autres, a laissé se créer en transférant à l’autre bout du monde la moitié de son industrie, notamment pharmaceutique et médicale. Une deuxième crise va s’imposer : c’est la semi-paralysie de notre économie. J’entends encore s’élever les thuriféraires de l’approvisionnement à bas coût. C’était la voie de la facilité. Plus que tout, c’est un état d’esprit qu’il faut changer. Les exigences de la sécurité imposent un discours plus rude, c’est le retour du long terme, de la nation, de l’État républicain. L’insouciance a fait son temps, il faut produire national pour réduire notre dépendance.

Philippe de Villiers : Lénine disait que les guerres sont des accélérateurs de l’histoire. Eh bien, les pandémies aussi. Le coronavirus, c’est la fin du nouveau monde et le retour de ce que les élites appellent avec mépris l’ancien monde. Ce que je dis là est très concret. C’est le retour au carré magique :

1er coin du carré : la frontière, 2e coin du carré : la souveraineté, 3e coin du carré : le local, 4e coin du carré : la famille.

Le retour en force de l’idée de frontière est impressionnant : qu’est-ce donc qu’un geste barrière ? Une frontière. Qu’est-ce qu’un confinement ou un cluster ? Une frontière. La souveraineté est l’autre nom du bouclier régalien. Ce ne sont ni l’État de droit, ni les critères de Maastricht, ni Schengen, ni les organisations internationales de zombies qui nous protègent, ce sont les nations souveraines qui font face à leur peuple sans aucune médiation de Bruxelles ou Genève. Quant au local, c’est l’idée que les intérêts vitaux d’une nation ne doivent pas être confiés à d’autres. Les clés de notre économie doivent demeurer dans le circuit court, sous contrôle de la puissance publique et des acteurs économiques. Quant à la famille, la fermeture des classes l’a remise au premier plan : on la retrouve comme le premier échelon de l’assistance et de l’entraide, la première sécurité sociale dans le confinement. Tous ceux qui ont affaibli, depuis quarante ans, les quatre coins du « carré magique » de la survie sont des criminels. L’Histoire les jugera sévèrement, comme elle a condamné la peste brune et la peste rouge au siècle dernier.

F.P. : La question du souverainisme est désormais au cœur du jeu politique. L’actualité a fini par vous donner raison, qu’en dites-vous ?

Philippe de Villiers : Je me souviens de la chute du Mur. C’est là que tout a basculé. On nous a expliqué que nous allions entrer dans un monde nouveau, apolitique, a-historique, qui aurait deux caractéristiques : il serait débarrassé des souverainetés, des identités. On allait remplacer les murs par des ponts pour dessiner le « village global ». Il donnerait enfin le primat à l’économie sur le politique pour une réallocation planétaire des ressources. Enfin, on allait tenir, au creux de la main invisible les bonheurs et les prospérités. Aujourd’hui, on voit le résultat : c’est une banqueroute totale, sanitaire, financière, économique, écologique... La mondialisation est un système dans lequel ce sont les pauvres des pays riches qui subventionnent les riches des pays pauvres. C’est un système de spoliation. Le souverainisme, c’est l’idée même de la survie d’un peuple. Ce qu’une nation ne fait pas pour elle-même, personne ne le fera à sa place.

Jean-Pierre Chevènement : « La souveraineté nationale et la démocratie sont comme l’avers et l’envers d’une même médaille. » Cette réflexion, à la fois élémentaire et profonde du général de Gaulle, m’a toujours dispensé de me dire souverainiste. Non que je ne tienne à la souveraineté nationale, mais je me garde ainsi des amalgames politiciens. Un Français, pour moi, est un citoyen français, rien de plus, rien de moins. Ma conception civique de la nation me garde de définitions trop étroites : ethniques ou ethnoculturelles. Je m’affirme donc tout simplement « républicain », au sens exigeant du terme, n’oubliant jamais que la République a une condition d’exercice essentielle : la souveraineté nationale, justement. Ainsi l’Europe telle qu’elle s’est faite a-t-elle toujours interpellé en moi le citoyen. Cette Europe par le marché dont la concurrence libre et non faussée est le principe, pose d’abord pour moi un problème de démocratie. Toutes les décisions européennes procèdent d’institutions non élues : Commission européenne, Banque centrale européenne, juges de la Cour de justice de l’Union européenne.

Même si l’article 5 du traité sur l’Union européenne a précisé que « l’Union européenne n’a de compétence que d’attribution », dans la réalité, le primat du droit européen sur le droit national s’impose en France depuis deux arrêts, l’un de la Cour de cassation, dès 1975, et l’autre du Conseil d’État en 1989, le fameux arrêt Nicolo. À travers cette révolution juridique sans précédent, toutes nos juridictions nationales sont devenues des juridictions auxiliaires de la Cour de justice de l’Union européenne. Le peuple souverain a été ainsi, et presque à son insu, dépossédé de sa souveraineté. Les juridictions nationales écartent d’elles-mêmes les normes nationales, y compris législatives « qui leur paraissent clairement contraires au droit de l’Union ». C’est ainsi que la voie s’est ouverte à l’application, à l’initiative de la Commission européenne, d’une « doxa » néolibérale posée par le traité du Luxembourg négocié en 1985 et ratifié en 1987, c’est-à-dire à la fois par la gauche et par la droite. Par cette brèche insidieuse du droit européen, c’est toute une conception économiciste qui s’est engouffrée dans notre quotidien, mettant ainsi les nations au ban et la démocratie en congé.

Le traité du Luxembourg fut le grand acte de dérégulation néolibérale qui mit l’Europe continentale au diapason des pays anglo-saxons, s’agissant notamment de la libération des mouvements des capitaux qui intervint sur cette base juridique en 1990.

Maastricht (1991), c’est-à-dire pour l’essentiel la monnaie unique – car l’Union politique est restée simulacre – n’est que la cerise sur la gâteau. Cette fois-ci, c’est la Bundesbank qui impose ses conceptions marquées au sceau de l’ordolibéralisme allemand. On ne raconte jamais ce grand bond en avant qui, en fait, est un grand bond en arrière, comme on le voit aujourd’hui. Et « voilà pourquoi votre fille est muette ». L’Europe que nous connaissons s’est faite sur la base d’un double sacrifice, aux conceptions britanniques néolibérales d’abord (Thatcher) et ensuite à l’ordolibéralisme allemand (Kohl). Quelle contrepartie, en échange, la France a-t-elle obtenue ? La monnaie unique à l’horizon 1999, aux conditions fixées par la « Buba » !

Ce petit rappel est nécessaire. Lui seul permet de comprendre comment, avec Jacques Delors, intronisé président de la Commission européenne, en 1984, par Helmut Kohl, au lendemain de l’ouverture de la parenthèse libérale en France (mars 1983), nous en sommes arrivés là aujourd’hui : la France et l’Europe, happées par la mondialisation néolibérale telle qu’elle avait été conçue sous Thatcher et Reagan, dans une Europe que l’Allemagne domine désormais sans conteste.

F.P. : Peut-on dire que chacun à votre manière, vous avez été des lanceurs d’alerte ?

Philippe de Villiers : Oui, à plusieurs moments. En 1994, avec Jimmy Goldsmith, nous avons été les premiers à dénoncer le libre-échangisme mondial. Je me souviens de nos meetings. Nous disions ceci : « Avec la mondialisation sauvage, s’il y a une grippe à New Delhi, elle viendra dans le Berry. » Puis nous avons été les premiers à expliquer que les bourdons de Bruxelles allaient désorienter nos abeilles. Puis à dénoncer par avance l’adhésion de la Turquie à l’Europe. Puis à lever le lièvre de monsieur

Bolkestein, à inventer la formule de « plombier polonais », à alerter le petit monde du vélo-bobo-kérosène sur les mosquées qui prospéraient sous le tarmac de Roissy, préfigurant l’islamisation de la France. Enfin, c’est nous, avec Charles Pasqua, qui avons acclimaté le mot « souverainisme » que j’ai prononcé pour la première fois devant l’Académie de sciences morales et politiques, en 2004. Rien n’y a fait. Pendant quatre décennies, j’ai vécu comme un paria, confiné par le périmètre sanitaire autour duquel les éditorialistes, le nez pincé, montaient la garde. Nous étions des petits Sisyphe au pied du mur de Maastricht.

Jean-Pierre Chevènement : Je n’ai eu aucun autre mérite à l’époque à rappeler à la gauche les engagements qu’elle avait pris devant le peuple, notamment s’agissant du maintien de l’industrie française sur notre sol. L’abandon de notre politique industrielle et l’arrimage du franc à une monnaie surévaluée (le mark) étaient des raisons en soi assez fortes pour que je quitte le gouvernement en mars 1983. Mais j’étais encore loin de deviner la suite et comment François Mitterrand, au prétexte de l’Europe, allait inscrire la France dans le mouvement long d’une mondialisation libérale débridée dont nous voyons aujourd’hui les effets délétères. Maintenant, que cette mondialisation sous certains aspects soit contestée de l’intérieur par des mouvements conservateurs, avec Donald Trump et Boris Johnson, n’est qu’un moment dans la remise en cause des choix faits dans les années 1970-1980 et 1990. À l’époque, les États-Unis, en s’ouvrant à la Chine de Deng Xiaoping, voulaient isoler l’URSS. Quarante ans après, les États-Unis se sont aperçus qu’en délocalisant leur industrie en Chine, ils avaient précarisé leur tissu productif et s’étaient créé un rival, dont le PIB dépasse aujourd’hui le leur.

La France, à son échelle, a commis une erreur analogue. Elle s’est laissée entraîner par le mainstream néolibéral. Emmanuel Macron vient de s’en aviser, après avoir beaucoup attendu d’une relance budgétaire allemande dans la zone euro. Mais ce que madame Merkel lui a refusé en 2017, elle vient de l’offrir à son industrie en péril. La question qui se pose est de savoir si la France trouvera en elle-même les moyens de reconquérir son indépendance sanitaire, agricole, industrielle et technologique, comme Emmanuel Macron en a affiché la volonté. Pour cela il faut un bloc républicain soudé dans le pays, associant les élites restées patriotes et les couches populaires. C’est une œuvre politique dont je ne sais pas si nos institutions politiques ont les moyens. La France va au-devant de la plus profonde crise qu’elle ait connue depuis soixante-quinze ans. La seule stratégie qui marche dans ces circonstances, c’est celle du général de Gaulle, au temps du CNR. Il faudra en payer le prix. C’est le salut public qui commande.

F.P. : Quelles sont selon vous les causes profondes du réveil des peuples ? La mondialisation malheureuse ? Le dérèglement migratoire ? La crise financière de 2008 ? Le gauchisme culturel ? Tout cela réuni ?

Jean-Pierre Chevènement : Il faut chercher les causes du réveil des peuples dans les fractures nées de la mondialisation. Fractures économiques et sociales : explosions des inégalités, fractures géographiques. Ce n’est pas impunément qu’on délocalise son industrie à l’autre bout du monde, fractures territoriales entre les mégalopoles et métropoles riches et régions désindustrialisées ou espaces ruraux en voie de désertification, fractures générationnelles entre les anywhere et les somewhere, les élites mondialisées et les nouveaux manants attachés au local...

La fragilité des sociétés anciennement développées se manifeste à l’occasion des crises comme celles des Gilets jaunes. On parle de « populisme », bien que ce concept recouvre des réalités souvent très différentes. Une chose est sûre : nos sociétés sont malades. À cela, on reconnaît que le cycle néolibéral approche de sa fin.

Une nouvelle rivalité sino-américaine structure un monde définitivement sorti de la « mondialisation heureuse », vantée hier par Alain Minc. La pandémie du coronavirus met en lumière les fragilités et les dépendances qui se sont créées au fil des quatre décennies du mal développement. Terrible inconséquence que d’avoir, en Europe, laissé démanteler les nations ! Nous allons en payer le prix !

Philippe de Villiers : Peu à peu, les gens ont compris que l’Europe de Bruxelles, censée prendre le relais des vieilles nations, a immolé son enveloppe charnelle. C’est une union post-européenne. Elle n’a pas cherché à être un corps politique, elle n’est qu’un corps juridique. C’est une Europe sans tête – le pouvoir polycentrique, acéphale – une Europe sans corps – sans frontières – une Europe sans racines – comme l’a dit Jürgen Habermas, elle est un « parangon d’autocratie post-démocratique ». D’ailleurs, vous noterez qu’on ne parle plus de gouvernement mais de gouvernance, plus de la loi mais de régulation, plus du territoire mais d’un espace, plus du peuple mais de la société civile. Cette Europe est devenue l’épicentre de tous les séismes : coronavirus, submersion migratoire, crise financière larvée, délocalisation planétaire des intérêts vitaux. Ce monstre sans forme a suscité la naissance du populisme, qui n’est pas autre chose que le cri des peuples qui ne veulent pas mourir.

F.P. : Quelles sont les clés pour voir triompher les idées souverainistes en France ?

Jean-Pierre Chevènement : Vous me demandez quelles seraient les conditions d’un avenir possible, en somme. On s’avise enfin que les nations sont des écosystèmes utiles permettant un développement équilibré, des économies de proximité et surtout fournissant les meilleurs cadres opérationnels de la démocratie et de la solidarité. Est-il possible de renverser la vapeur ? Avec les mêmes ? Non. Il faudra faire route avec tous ceux qui comprendront qu’après quarante ans de néolibéralisme, il est temps de reprendre le contrôle de nos affaires. L’avenir, c’est l’indépendance, condition de la démocratie. Mais qui ne le pressent ? Le chemin de la reconquête sera difficile.

Philippe de Villiers : Il y a trois clés, les élites, le peuple, les médias. Tout d’abord, les élites. Leur attachement au mondialisme est viscéral. Il faut attendre que la mondialisation leur apparaisse comme insécure, incertaine, dangereuse, pour que leurs humeurs changent. Pour l’heure, elles pensent encore que le fin du fin, c’est d’aller produire là où c’est le moins cher et de vendre là où il y a – encore – du pouvoir d’achat. Le coronavirus est un très gros grain de sable, qui peut encombrer leur cerveau embrumé et les faire réfléchir. Le peuple, lui, est encore sensible aux trois poncifs : « L’Europe, c’est bien, parce qu’on est plus fort à plusieurs. La multiculture, c’est bien, parce que les curés disent que c’est le vivre-ensemble. La mondialisation, c’est bien, parce que ça fait baisser les prix. » Quand ces trois poncifs apparaîtront pour ce qu’ils sont – trois mensonges – alors les idées souverainistes retrouveront des couleurs. Quant aux médias, ce sont eux qui assurent la messe quotidienne. Ils exercent le magistère. Ils définissent le nombre de fagots pour les bûchers de l’inquisition : Finkielkraut, trois fagots. Onfray, quatre fagots, Zemmour, cinq.

F.P. : Une alliance souverainiste de droite et de gauche est-elle aujourd’hui nécessaire et possible ?

Philippe de Villiers : Quand une maison s’effondre sur vous dans la nuit, il est recommandé d’avancer à tâtons, les pompiers conseillent de marcher vers la sortie en cherchant les murs porteurs. Peu importent leurs coloris et leur fonction domestique. Eh bien, nous en sommes là. Prochainement, l’alliance sera superflue : les mondialistes seront hués, il n’y aura plus que des souverainistes – de souche ou de fraîche date, de conviction ou d’opportunité – qui entreront en compétition entre eux : populisme contre populisme. L’ancienne société politique est morte. Elle se pavane. Comme un canard sans tête qui court encore. Sans tête ni cervelle.

Jean-Pierre Chevènement :Ces notions de droite et de gauche ont été vidées de leur sens au fil des quatre dernières décennies. L’avenir est au dépassement des clivages car l’union, seule, permettra les réorientations nécessaires. Ainsi, les trente années qui ont suivi en France la fin de la Seconde Guerre mondiale ont permis les Trente Glorieuses parce qu’il y avait un consensus de toutes les familles politiques sur la nécessité de rebâtir une France moderne, capable d’épouser son temps. Mais il a fallu beaucoup souffrir pour en arriver là !

F.P. : Philippe de Villiers, on se souvient de vos efforts pour porter ce combat depuis la fin des années 90 et votre opposition au traité de Maastricht. Pourquoi ça n’a pas marché en France jusqu’à présent ?

Philippe de Villiers : Parce que la France louis-philipparde des deux bourgeoisies – libérale et libertaire – s’est donné les moyens matériels et moraux de contrôler l’esprit public. Cela s’appelle l’idéologie. Jusqu’au jour où le peuple qui a muté vers l’espèce hybride des solitaires-solidaires en vient à se poser les questions vitales : où est le vrai bonheur de vivre en société ? Que deviendront nos petits-enfants ?

F.P. : Parmi les clés, la France a-t-elle besoin d’un grand homme pour porter cette union ?

Jean-Pierre Chevènement : La France n’a pas besoin d’un grand homme autoproclamé. Ce sont les circonstances qui font surgir les hommes de caractère dont nous avons besoin.

Philippe de Villiers : La France a besoin d’une grande politique et qui soit incarnée. Aujourd’hui, les politiciens ne peuvent rien faire, à cause de ce qu’ils appellent l’État de droit, qui n’est pas seulement un contre-pouvoir. C’est le pouvoir. Songez qu’un simple règlement des commissaires de Bruxelles est juridiquement supérieur à notre constitution. Il n’y a pas de protectorat heureux. Un grand homme, cela voudrait dire : un homme qui ose faire sauter les carcans qui travestissent et obstruent la volonté du peuple. Je n’en vois aucun parmi les histricules et petits Gulliver qui occupent la scène aujourd’hui.

F.P. : Le mouvement des Gilets jaunes vous a-t-il redonné foi ou du moins, est-il une source d’inspiration ?

Philippe de Villiers : Oui. C’est une réaction de santé. Et aussi, la preuve que le peuple de France n’est plus représenté par sa classe politique ; elle est décalée, c’est elle qui ose réclamer les élections municipales en plein coronavirus, pour préserver le système des prébendes. Une horreur !

F.P. : Le digital, qui permet une information alternative, est-il une des clés ou un obstacle à l’organisation du mouvement souverainiste ?

Philippe de Villiers : Toute technique est ambivalente. Bernanos disait très justement : « Une société meurt si elle substitue les moyens aux fins. » Le premier besoin – et qui est vital – c’est de savoir où nous allons. Tout le reste n’est qu’intendance, comme aurait dit de Gaulle. Et l’intendance suit toujours celui qui a choisi son cap et qui le tient.

F.P. : Quelle est pour vous la part de responsabilité des élites dans le déclin national ?

Jean-Pierre Chevènement : Les élites françaises ont démontré deux fois leur incapacité. Dans les années 1930-1940, face à Hitler. Et depuis le milieu des années 1970 jusqu’à aujourd’hui, où elles se sont montrées incapables de reprendre à leur compte l’héritage du général de Gaulle, préférant pour la France une destinée de puissance moyenne, à l’ombre du leadership américain. Un tel choix, associé au cycle néolibéral, a conduit au déclassement de la France.

Philippe de Villiers : Ces élites ont organisé le déclin. De trois manières : le grand déracinement, avec l’amnésie des grandeurs et l’hypermnésie des lâchetés. Les élites ont pensé que, pour un peuple plongé dans l’hébétude pénitentielle, l’oubli est rédempteur. Ensuite le grand remplacement, avec une immigration non plus de travail mais de peuplement – qui conduit à terme à établir côte à côte deux sociétés sur le même sol. Et enfin le grand déclassement : la France en pièces détachées, qui a largué son industrie, dégradé son agriculture en un productivisme agrochimique suicidaire, la France livrée à cette mondialisation d’abord américaine, puis chinoise, qui aspire nos forces vives, nos fleurons, nos fiertés et abolit, dans l’affichage mensonger d’un partage de richesses ricardien à l’échelle planétaire, l’idée précieuse que la nation est le chemin de l’universel.

F.P. : En conclusion, le Frexit est-il inéluctable et souhaitable ? Et si oui quel Frexit ? Quel en serait le mode d’emploi ?

Jean-Pierre Chevènement : La question serait plutôt : le souci de reprendre le contrôle de nos affaires et de rompre avec le déclin de notre pays est-il conciliable avec le maintien au sein de l’actuelle Union européenne ? À l’évidence non, si on ne révise pas la philosophie néolibérale qui fait la texture des traités européens ! Est-ce possible ? La crise qui vient conduira à des remises en cause fondamentales. Par exemple, pour instaurer une protection du marché européen permettant de répliquer aux mesures de taxation prises par les États-Unis et d’établir avec la Chine un rapport de forces équilibré. Ou encore pour remettre la monnaie derrière le politique, la charrue après les bœufs ? La monnaie unique peut-elle survivre ?

Le seul élément de mobilité apparu dans l’application des traités européens a été la mise en œuvre depuis 2012 d’une politique monétaire rompant avec l’orthodoxie imposée au départ par la Bundesbank. Cette politique mise en œuvre par monsieur Draghi a permis à la zone euro de survivre tant bien que mal. La nouvelle présidente de la BCE, madame Lagarde, pourra-t-elle amplifier cette politique en connectant la création de monnaie par la Banque centrale, avec un investissement massif dans l’appareil productif ?

Nous sommes au cœur de la contradiction majeure de l’Europe aujourd’hui : entre d’une part sa réorientation politique nécessaire vers une confédération européenne, de l’Atlantique à la Russie, seule capable de faire surgir un acteur tiers entre les États-Unis et la Chine et, d’autre part, la politique du chien crevé au fil de l’eau qu’impose l’ordolibéralisme allemand.

Mais cette conception a du plomb dans l’aile : on le voit aux choix budgétaires qui viennent d’être opérés par madame Merkel. Il est possible que l’Italie soit acculée au choix d’avoir à sortir de l’euro. C’est seulement dans ce cas que le rôle de la France serait de proposer une monnaie commune instaurant une flexibilité indispensable entre les pays de l’Europe du Nord et ceux de l’Europe du Sud, ressuscitant une forme de SME (Système monétaire européen). Mais je recommande la prudence et le pragmatisme, car notre but doit être de substituer à l’Europe de Maastricht, défectueuse à tous égards, une autre Europe, bâtie sur ces concepts solides – la nation, la démocratie, l’indépendance – et capable de tenir la route dans un monde qui sera dominé par des rapports de force impitoyables. Tout cela présuppose le redressement de la France. Oui, à ce moment-là s’ouvrira un grand jeu pour la France et pour l’Europe. La tâche est difficile mais elle est grandiose. Vous m’avez demandé tout à l’heure si la France avait besoin d’un grand homme : il y a dans le legs du général de Gaulle tout ce qu’il faut pour relever le défi !

Philippe de Villiers : Le Frexit n’est plus une question de volonté. Seulement une question de temps. Le précédent anglais est déterminant. Le détricotage a commencé. La voie est ouverte. Et voici que le coronavirus a fait exploser les deux principes fondateurs du traité de Rome : le principe de liberté de circulation et le principe de non-discrimination. Les nations ont repris le contrôle de leurs frontières avant de reprendre leur monnaie. Le mur de Maastricht vient de tomber. Par ailleurs, il n’y a pas de monnaie sans État. C’est pour cela qu’ils ont fait l’euro, pour faire un État. C’est trop tard. Il n’y aura ni État ni peuple européen. Ce sont les États nationaux qui reviennent. En France même, on nous reparle des préfets et des départements... Le rêve eurocratique a viré au cauchemar. Il s’est désintégré dans le cœur des peuples parce qu’il était tramé dans un tissu de mensonges. L’Europe de Bruxelles est morte. On va pouvoir dessiner une autre Europe, de l’Atlantique à l’Oural, de Cervantès à Dostoïevski, qui permettra à chaque nation de respirer à son rythme, et au continent tout entier de tisser, à travers un jeu multiple d’anneaux olympiques, des liens forts, capables de répondre aux routes de la soie, de s’émanciper enfin de notre feudataire américain et de renouer avec les idées nécessaires de puissance, de grandeur et de fierté créative. Il y avait une belle expression, dans le vocabulaire diplomatique, c’était le concert des nations. Dans un concert, on ne joue pas tous du même instrument mais on cherche à mettre en harmonie des sonorités singulières qui s’enrichissent mutuellement. Il y avait juste une dispute pour être le premier violon. Acceptons-en l’augure... 

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