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Les révoltes qui ont conduit à la révolution de 1789

De tous les événements qui ont jalonné l’histoire de France, la Révolution de 1789 est celui qui a le plus fait rayonner notre pays à travers le monde et qui définit le mieux notre caractère politique national. Mais cet épisode mémorable fut en réalité le prolongement d’une longue suite de révoltes populaires, souvent paysannes, qui traduisaient une fracture sociale extrêmement profonde. Or il n’est pas certain à cet égard que l’action révolutionnaire ait suffi à régler tous les problèmes anciens.

Les révoltes qui ont conduit à la révolution de 1789


Le peuple est, depuis l’antiquité, présenté comme une entité dangereuse, mesquine, irréfléchie, incapable de dominer ses passions, d’une stupidité infinie, inculte, même lorsqu’on le dit « souverain »¹. De Montesquieu et Sieyès qui ne le croyaient compétent que pour se choisir des chefs ou des représentants — lesquels étaient chaudement invités à trahir la volonté des électeurs dans le propre intérêt des masses et de la nation, sauf à devenir des démagogues — jusqu’à Turgot qui vitupérait contre ces foules irrationnelles refusant la libéralisation des grains parce qu’elles étaient affamées, la cohorte sans fin de penseurs et acteurs politiques voulant le bien du peuple le cherche le plus souvent malgré lui, et surtout sans lui.

Même la Révolution française a longtemps été présentée comme l’effet d’un ruissellement des idées des Lumières, venues des élites intellectuelles, sur le peuple frustré, certes, mais inerte et sans projet, qui n’attendait qu’un mot d’ordre des nouvelles élites bourgeoises pour se libérer — et pour être encadré ! Or le peuple n’a cessé de manifester ses valeurs et de défendre son agenda durant les deux siècles qui précédèrent la Révolution, et même durant celle-ci.

LE CLIMAT SOCIAL PRÉRÉVOLUTIONNAIRE

Pour rappel, à cette époque l’État absolutiste tente de se construire financièrement, de centraliser administrativement ses institutions² et d’obtenir le monopole de ce qu’on appelle la « violence légitime ». Il commence aussi à étendre ses domaines d’intervention, aussi bien territorialement qu’en termes de compétences, standardise et homogénéise les cultures régionales, impose la langue française contre les patois, ainsi que la logique d’une économie capitaliste, désencastrée du social, basée sur la division du travail et l’esclavage colonial, oscillant entre dirigisme et ajustement libre de l’offre et de la demande. Plus encore, cette économie d’Ancien Régime promeut une version radicale de la propriété privée largement inspirée du précédent anglais, qui s’oppose autant à l’organisation féodale et aux pouvoirs réglementaires locaux qu’aux communes paysannes.

Au XVIIIe siècle, victime de ses contradictions internes³, la France traverse une crise majeure. La guerre de Sept Ans puis le soutien aux révoltés américains et le contrôle de la haute aristocratie ont creusé le déficit. Le monde de la finance a pris une importance considérable, avec son lot d’agiotages et de conflits d’intérêts. Après différents scandales, la monarchie elle-même perd son crédit moral, tout autant que la noblesse. Si le niveau de vie a globalement augmenté, les inégalités sociales sont criantes au sein même des trois ordres qui constituent la société civile et, peu avant la Révolution, alors que la paysannerie subit une véritable contre-attaque féodale des seigneurs, les ouvriers se voient imposer une législation humiliante de plus en plus favorable aux maîtres de judandes, qui remet en cause les solidarités de compagnonnage. Politiquement, aux manœuvres absolutistes de Louis XV ont succédé, sans succès, plusieurs tentatives de réformes institutionnelles des ministres de Louis XVI (Turgot, Calonne, Brienne, Necker) qui visaient à contourner les corps intermédiaires, à les refonder ou à les monter les uns contre les autres. Ces réformes avaient un double point commun : valoriser les propriétaires et tenir le petit peuple à l’écart.

Devant une situation d’endettement ingérable, Louis XVI fait appel aux États-Généraux et lance une grande consultation. Cette initiative débouche sur les cahiers de doléances, lesquels, malgré les interférences des notables, révèlent le bon sens et la rationalité des citoyens ordinaires⁴. On connaît la suite des événements, qui conduira à la Révolution de 1789. Ce que l’on connaît moins, en revanche, c’est la situation de révoltes permanentes, assorties de répressions très violentes, qui précède la Révolution française « officielle » et prolonge trois siècles de virulent activisme populaire. Au point que Christine Excoffier⁵ fait commencer la Révolution en mars 1789, dans les campagnes, avec ce qui va devenir la Grande Peur, ces insurrections rurales auxquelles se rallieront même certaines populations urbaines⁶, tandis que Jean-Clément Martin voit le début du mouvement dans les révoltes urbaines plus clairement politisées d’août 1787 ; mais on pourrait aussi en dater les prémices aux émeutes frumentaires de la guerre des farines de 1775, qui entendaient réagir à une gestion libérale et calamiteuse des pénuries par l’État.

Le long processus de densification du pouvoir étatique et d’implantation de l’économie de marché a suscité des réactions de résistance constantes, que l’historien Jean Nicolas a scrupuleusement répertoriées pour la période qui s’étend de 1661 à 1789⁷, allant de divers types de tumultes, de grèves et de destructions de machines aux émeutes et aux révoltes armées, parfois fort longues et très violentes, en passant par le banditisme (notamment le trafic de sel) et les actes de rescousse, c’est-à-dire d’aide à des personnes menacées par les autorités : brigands, endettés, mendiants et pauvres enfermés dans les hôpitaux, conscrits, déserteurs, gens emmenés de force dans la marine, etc.

LES DOLÉANCES POPULAIRES

Trois aspects méritent d’être notés, qui apparaissent du reste nettement dans les cahiers de doléances. Ils sont significatifs de la philosophie politique et économique populaire : l’opposition à la fiscalité, au démantèlement des « communaux » et à la libéralisation du commerce des grains (celle-ci étant plutôt soutenue par les gros propriétaires).

La fiscalité de l’Ancien Régime est en effet particulièrement insupportable : l’impôt n’est pas consenti par le peuple, d’autant qu’il ne se justifie aucunement par l’existence de services publics. Pire, l’État finance des guerres qui valent de nombreux désagréments à la population : monopolisation des grains pour l’armée, passage des soudards qui pillent les villages, conscriptions qui détruisent l’organisation villageoise. La perception est opérée par les Fermes, des entreprises privées munies de pouvoirs de contrainte qui prennent aux gens beaucoup plus que ce qu’elles ne donnent à l’État. Le principal impôt, la taille, ne touche ni les nobles ni l’Église, et s’additionne pour bien des paysans aux divers paiements féodaux toujours en vigueur. Les taxes sur le sel ou le tabac, et bien d’autres sont inéquitables puisqu’elles ne tiennent pas compte du revenu, et donc frappent davantage les plus faibles. Même la périodicité de la perception est catastrophique : contrairement aux gros propriétaires terriens, les petits paysans doivent vendre leurs récoltes au plus mauvais moment de l’année, à bas prix, pour payer leurs impôts, de sorte qu’ils s’endettent. À tout cela s’ajoutent les innombrables paiements aux barrières d’octroi, sortes de douanes intérieures, ou pour les services judiciaires. Ces impôts, taxes, paiements ou droits féodaux offrent de véritables rentes de situation à la noblesse et à la haute bourgeoisie.

Aussi, en 1635, les croquants se révoltent en Guyenne ; puis, en 1639, les Nu-pieds en Normandie ; en 1658, les sabotiers en Sologne ; en 1662, les Lustucru du Boulonnais ; en 1663, les Invisibles du pays gascon et les Miquelets du Roussillon ; en 1670, la Roure du Vivarais ; en 1675, les Bonnets rouges de Bretagne ; en 1702, les camisards dans les Cévennes ; en 1707, les Tard-Avisés dans le Quercy. Yves- Marie Bercé montre que la séquence des événements est rituelle et traditionnelle, semblable à celle des jacqueries médiévales⁸. Toutes ces révoltes sont locales, non synchronisées ; elles sont traitées avec mépris, comme en témoignent les surnoms dont on affuble leurs participants ; et la répression s’avère d’une violence inouïe : pendaisons, tortures, mutilations, massacres, déportations, et même trahison et assassinat des négociateurs ou leaders, dont les cadavres sont exposés sur des piques — ce dont se souviendront sans doute les révoltés de la Bastille quand ils rendront symboliquement la pareille avec le lynchage du gouverneur de la prison de Launay. La revendication est la même partout : la suppression d’un impôt ou d’une taxe nouvelle, sans demande de réforme du pouvoir politique lui-même, le roi étant considéré comme un recours, un arbitre à l’image de Saint Louis ou de Henri IV. Cette idée du roi-recours et arbitre aura son dernier soubresaut durant la marche des femmes sur Versailles en octobre 1789.

LE RECOURS À LA VIOLENCE

Faute de meilleure possibilité, l’usage de la violence constitue la seule manière de faire connaître son mécontentement et d’exercer une pression sur le pouvoir : un droit de veto par les actes. De manière implicite, et notamment parce que l’on ne s’attaque qu’aux seconds couteaux « corrompus » du pouvoir censés trahir le « bon roi », on reconnaît aussi la légitimité de la royauté. L’ordre des choses dont elle est censée être garante représente pour les paysans et les artisans un phénomène aussi normal que les cycles naturels ou que la résistance de la matière à l’outil. Cette légitimité tient cependant à une exigence : ce que le pouvoir maintient en place doit s’appuyer sur les coutumes ancestrales, afin de marcher dans les pas d’un âge d’or passé et de ne pas trop s’écarter d’un modèle juste.

De fait, souvent outrés que l’on s’en prenne à leurs libertés communales ou locales ou à l’espace culturel communautaire qu’est l’exercice de leur religion, comme en Vendée, les paysans continuent de se révolter durant la Révolution. Ils n’ont toujours aucune autre voie pour se faire entendre. C’est aussi vrai en milieu urbain : l’institutionnalisation de la participation populaire, par l’instauration du mandat impératif, du rappel des députés et de la remontée des décisions à partir des assemblées primaires, est, après un long bras de fer non violent de près de huit mois, refusée par l’Assemblée nationale en mai 1790⁹. En 1791, la fusillade du Champ-de-Mars contre une foule paisible rassemblée pour lancer une pétition fera sans doute beaucoup pour prolonger l’idée que, sans intervention directe, il est décidément impossible de se faire entendre.

Le conservatisme populaire n’a rien à voir avec le conformisme. Car le peuple sait depuis longtemps prendre des initiatives collectives pour rétablir une situation ancienne, jugée normale, afin de protester contre le cadre nouveau qu’on lui impose. Les émeutes et les révoltes frumentaires l’illustrent parfaitement. Les périodes de disette, voire de famine, sont courantes au niveau régional, parfois aggravées par les expériences libérales de l’État, qui favorisent par exemple la liberté de commerce des grains en annulant les mesures de protection des populations mises en œuvre par les pouvoirs locaux. Jean Nicolas recense 1526 révoltes durant la période qu’il étudie, notamment en 1694, 1699, 1709, 1740, 1748, 1766, 1768, 1777, 1775, et bien sûr en 1789. Dans ces cas de pénuries ou de famines, le peuple — femmes en tête — prend les choses en main : on pille les grosses fermes, les entrepôts de supposés spéculateurs, on attaque les boulangeries ; mais, surtout, depuis le XVIe siècle10, on bloque les convois ou les bateaux qui emmènent la farine, on redistribue ou l’on revend les grains à un prix de compromis qui permet au vendeur de ne pas être ruiné et à l’acheteur pauvre de survivre : on régule par conséquent en fonction des besoins, et non en fonction du marché. C’est ce que l’historien Edward P. Thompson appelle l’économie morale du peuple.

LE PEUPLE EN QUÊTE DE SON AUTONOMIE

Jusqu’à la consultation extraordinaire des cahiers de doléances, les communes paysannes sont les seuls espaces politiques encore démocratiques et populaires. En effet, sans être tout à fait égalitaires, les assemblées villageoises fonctionnent selon un principe d’unanimité et de collégialité ; elles ont en particulier pour prérogative de gérer collectivement les « communaux ». Ces terrains étaient laissés à l’usage des membres de la communauté : zones marécageuses, bordures de routes ou de forêts, mais aussi propriétés privées laissées en friche étaient ainsi ouvertes à diverses activités économiques coutumières telles que la récolte de petit bois, le pâturage des animaux, la pêche, la cueillette, etc. Ce sont ces communaux qui permettaient souvent aux plus pauvres de survivre.

La gestion du village par l’assemblée locale privilégiait, encore une fois ici, la logique des besoins contre celle du marché, tout en manifestant une autre valeur populaire de premier plan : l’autonomie ou, plutôt, l’autarcie sociopolitique communautaire. C’est sans doute sur ce terrain que la Révolution française va trahir le plus effrontément les aspirations populaires paysannes, mais aussi ouvrières. Quand les paysans, exaspérés d’attendre la suppression de la féodalité et des privilèges qu’ils ont unanimement réclamée dans les cahiers de doléances, mettent le feu aux châteaux, aux titres de propriété et aux documents comptables de la noblesse, l’Assemblée nationale prend peur. Elle supprime donc la dîme, les privilèges et les droits féodaux, mais se garde bien de remettre en cause les titres des propriétaires fonciers, si bien que les tenanciers doivent racheter les terres qu’ils travaillent et ont mises en valeur depuis des générations pour le profit du seigneur ou du bourgeois propriétaire, ou en devenir les salariés — ce qui n’est pas sans rappeler la situation des esclaves de Saint-Domingue qui, une fois rendus libres, sont sommés de dédommager leurs anciens maîtres… Mais il y a pire : les terres communales, et donc les usages qui y étaient attachés, sont littéralement privatisées. On les vend aux plus offrants ou, dans le meilleur des cas, on les partage entre membres de la communauté, mais on les soustrait quoi qu’il en soit à la gestion communale, supprimant du même coup l’un des derniers espaces paysans d’autonomie démocratique. D’ailleurs, les communes elles-mêmes sont mises sous tutelle, et la Révolution poursuit le partage des biens communaux entamé dès 1767. Au fond, la loi d’Allarde de 1791 puis la loi Le Chapelier, adoptée en juin, ne représenteront que le pendant urbain de cette opération : elles ne détruisent les pesantes corporations que pour supprimer les possibilités d’organisation et de mutualisation des artisans et de la classe ouvrière naissante ; elles ne réduisent l’intervention économique de l’État que pour augmenter toujours davantage ses capacités répressives régaliennes.

La Révolution a certes supprimé une société de castes qui n’avait plus la moindre légitimité pour répondre aux enjeux de l’époque contemporaine ; elle a également établi un système fiscal potentiellement plus juste, ainsi qu’un système judiciaire infiniment moins arbitraire qu’autrefois ; enfin, elle a promu la mythologie émancipatrice des droits de l’homme et du citoyen. Mais il faut reconnaître que, même montagnarde, elle a joué en faveur des intérêts de la bourgeoisie, ce que Karl Marx déplorait déjà en son temps, et qu’elle a surtout négligé les attentes fortes exprimées au gré des innombrables révoltes paysanne  : la démocratie directe, le localisme et l’autonomie.

Notes

1 cf. DUPUIS-DÉRI, Francis, La Peur du peuple. Agoraphobie et agoraphilie politiques, Lux, Montréal, 2016 et Démocratie. Histoire politique d’un mot aux États-Unis et en France, Lux, Montréal, 2013.

2 ELLUL Jacques, Histoire des institutions. XVIe-XVIIIe siècle, Quadrige, Presses universitaires de France, Paris, 1999.

3 MARTIN, Jean-Clément, Nouvelle Histoire de la Révolution française, Tempus, Perrin, Paris, 2012, p. 61.

4 SERNA, Pierre, Que demande le peuple ? Les cahiers de doléances de 1789. Manuscrits inédits, Textuel, Paris, 2019.

5 EXCOFFIER Christine, 1000 ans de révoltes paysannes. Une histoire d’émancipation et de défense des communs. Collection « Université Populaire », L’atinoir, Marseille, 2010, p. 144.

6 ZANCHARINI-FOURNEL, Michelle, Les Luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France, de 1685 à nos jours, Zones, La Découverte, Paris 2016, p. 115.

7 NICOLAS, Jean, La Rébellion française, Folio Histoire, Gallimard, 2008.

8 BERCÉ, Yves-Marie, Croquants et nu-pieds. Les soulèvements paysans en France du XVIe au XIXe siècle, Folio Histoire, Gallimard, Paris, 1974.

9 ZAIDMAN, Pierre-Henri, Le Mandat impératif. De la Révolution française à la Commune de Paris, Éditions du monde libertaire, Saint-Georges-d’Oléron, 2008, p. 13-20.

10 AUBERT, Gauthier, Révoltes et répressions dans la France moderne, Armand Colin, Paris, 2018, p. 78.

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