Menu
revue
La Commune de Paris

La Commune de Paris est l’une des insurrections populaires les plus marquantes de l’histoire de France. Elle éclata en 1871 après le traumatisme de la défaite contre la Prusse et le siège éprouvant de la capitale, dans un contexte de luttes sociales exacerbées entre les opposants républicains « rouges » et l’Assemblée nationale monarchiste. Cet incroyable événement politique vit la mise en place pendant deux mois d’une expérience autogestionnaire inédite, où le peuple décida de prendre en charge directement son destin. D’inspiration libertaire, la geste des communards fut saluée par Karl Marx lui-même. Rectifiant le Manifeste du parti communiste de 1848, il affirme que la transition révolutionnaire ne peut se contenter de changer les finalités de l’État traditionnel ; elle doit le briser pour en changer aussi les modalités. Telle est selon lui la valeur exemplaire de la refondation communaliste et libertaire de l’État par les communards. Marx se situe en cela aux antipodes du précurseur de Staline qu’on voit trop souvent en lui.

La Commune de Paris


La Commune de Paris (18 mars 1871-28 mai 1871) est une révolution populaire, essentiellement ouvrière. Marx lui consacre un texte en forme d’hommage intitulé La Guerre civile en France. De nombreuses femmes s’y sont illustrées, appartenant à l’Union des femmes, proche de l’Internationale : Nathalie Lemel, Élisabeth Dmitrieff, Anna Jaclard, et Louise Michel. Un certain nombre d’étrangers, pour une part exilés politiques, y ont joué un grand rôle : Amilcare Cipriani, garibaldien, Dombrowski et Wroblewski, militaires polonais, Léo Fränkel, ouvrier socialiste hongrois.

Politiquement, on compte dans l’assemblée communaliste plusieurs tendances révolutionnaires : des blanquistes (Eudes, Rigault, Tridon, Ferré), des néo-jacobins (Delescluze, Pyat, Miot, Gambon), des socialistes proudhoniens (Lefrançais, Vaillant ou Vallès). Beaucoup sont membres de l’Internationale et ont participé au combat syndical sous le Second Empire, comme Adolphe Clémence, Auguste Serraillier, Benoît Malon et Eugène Varlin. Ces tendances politiques, au-delà de leurs différences, ont en commun une volonté de fonder une République laïque, démocratique et sociale, par la fédération de communes républicaines autonomes. La Déclaration au peuple français du 19 avril dépasse l’opposition entre fédéralisme proudhonien et centralisme jacobin par une dialectique entre autonomie locale et solidarité nationale, qui impressionne positivement Marx. Tous veulent faire vivre l’égalité sociale, et incarner une authentique souveraineté populaire. Il s’agit de conjuguer l’autonomie des personnes et des groupes et la participation de tous aux décisions politiques. L’instruction publique, laïque et gratuite, pour tous, est un des leviers majeurs de cette participation. La Commune de Paris fonde ainsi une République égalitaire et libertaire, patriotique et universaliste, qui encourage l’organisation autonome des citoyens, mais aussi des différents types de travailleurs. L’esprit libertaire des sans-culottes s’incarne dans tous les dispositifs imaginés pour faire vivre une démocratie directe (comités de citoyens, comités de quartiers, comités d’entreprises, clubs de réflexion, etc.) Les élus sont mandataires du peuple, révocables, comme les fonctionnaires administratifs, élus par les citoyens. Leurs salaires les apparentent au monde ouvrier. Pas de prébendes ni de privilèges, qui pourraient nourrir l’ambition politique par des intérêts particuliers qui feraient de la fonction occupée une fin en soi, rapidement incompatible avec l’intérêt général.

LES INNOVATIONS DE LA COMMUNE

Voici quelques extraits admiratifs de La Guerre civile en France (Éditions Sociales, Paris, 1968) dans lesquels Marx détaille les principales mesures de la Commune de Paris, tant sur le plan social que sur le plan politique. « Le premier décret de la Commune fut donc la suppression de l’armée permanente, et son remplacement par le peuple en armes. La Commune fut composée des conseillers municipaux, élus au suffrage universel dans les divers arrondissements de la ville. Ils étaient responsables et révocables à tout moment. La majorité de ses membres étaient naturellement des ouvriers ou des représentants reconnus de la classe ouvrière… Au lieu de continuer d’être l’instrument du gouvernement central, la police fut immédiatement dépouillée de ses attributs politiques et transformée en un instrument de la Commune, responsable et à tout instant révocable. Il en fut de même pour les fonctionnaires de toutes les autres branches de l’administration. Depuis les membres de la Commune jusqu’au bas de l’échelle, la fonction publique devait être assurée pour un salaire d’ouvrier. Les bénéfices d’usage et les indemnités de représentation des hauts dignitaires de l’État disparurent avec ces hauts dignitaires eux-mêmes. Les services publics cessèrent d’être la propriété privée des créatures du gouvernement central… »

La diversité des forces politiques produit en l’occurrence des innovations majeures pour concilier le local et le national dans l’équilibre effectif d’une constitution communale : « Dans une brève esquisse d’organisation nationale que la Commune n’eut pas le temps de développer, il est dit expressément que la Commune devait être la forme politique même des plus petits hameaux de campagne et que dans les régions rurales l’armée permanente devait être remplacée par une milice populaire à temps de service extrêmement court. Les communes rurales de chaque département devaient administrer leurs affaires communes par une assemblée de délégués au chef-lieu du département, et ces assemblées de département devaient à leur tour envoyer des députés à la délégation nationale à Paris ; les délégués devaient être à tout moment révocables et liés par le mandat impératif de leurs électeurs… Les fonctions peu nombreuses, mais importantes, qui restaient encore à un gouvernement central, ne devaient pas être supprimées, comme on l’a dit faussement, de propos délibéré, mais devaient être assurées par des fonctionnaires de la Commune, autrement dit strictement responsables. L’unité de la nation ne devait pas être brisée, mais au contraire organisée par la Constitution communale… La Constitution communale a été prise à tort pour une tentative de rompre en une fédération de petits États, conforme au rêve de Montesquieu et des Girondins, cette unité des grandes nations, qui, bien qu’engendrée à l’origine par la violence, est maintenant devenue un puissant facteur de la production sociale. […] La Constitution communale aurait restitué au corps social toutes les forces jusqu’alors absorbées par l’État parasite qui se nourrit sur la société et en paralyse le libre mouvement. Par ce seul fait, elle eût été le point de départ de la régénération de la France. »

Par ailleurs, Marx rend hommage à la séparation laïque de l’État et de l’Église promulguée par la Commune de Paris : « La Commune se donna pour tâche de briser l’outil spirituel de l’oppression, le pouvoir des prêtres ; elle décréta la dissolution et l’expropriation de toutes les Églises dans la mesure où elles constituaient des corps possédants. Les prêtres furent renvoyés à la calme retraite de la vie privée, pour y vivre des aumônes des fidèles, à l’instar de leurs prédécesseurs, les apôtres ». Marx insiste sur l’émergence d’une école laïque et gratuite, véritable vecteur d’émancipation intellectuelle et de progrès social : « La totalité des établissements d’instruction furent ouverts au peuple gratuitement, et, en même temps, débarrassés de toute ingérence de l’Église et de l’État. Ainsi, non seulement l’instruction était rendue accessible à tous, mais la science elle-même était libérée des fers dont les préjugés de classe et le pouvoir gouvernemental l’avaient chargée. »

UN AUTHENTIQUE POUVOIR POPULAIRE

Sur la question de l’État et de sa conception, la lecture de La Guerre civile en France permet de réfuter sans appel tout amalgame entre le communisme de Marx et le stalinisme. En soixante-douze jours, la Commune de Paris invente un nouveau type de puissance publique qui assure la synthèse des aspirations libertaires et des régulations républicaines. Aux antipodes de la dictature stalinienne comme de tout type d’État traditionnellement dévolu à la domination d’une classe, les communards « montés à l’assaut du ciel », selon une formule de Marx, entendent inventer concrètement un authentique pouvoir du peuple, par-delà les fictions d’une démocratie formelle qui laisse les principaux leviers d’action entre les mains de la classe dominante. Ils donnent ainsi l’exemple de ce que peut être une refondation politique radicale portant sur les modalités du pouvoir, et pas seulement sur ses finalités.

Très peu de communards sont marxistes. Mais cela n’empêche nullement Karl Marx de faire l’éloge de leur action, d’en souligner à la fois la pureté et le courage, mais aussi la portée inédite pour le mouvement ouvrier. Le dogmatisme n’est pas de mise, surtout en présence d’une expérience historique qui oblige à revoir un aspect essentiel de la lutte pour l’émancipation, à savoir la forme politique de la transition révolutionnaire. Marx est si peu dogmatique qu’à la fin de sa vie, il refusera de se dire « marxiste » pour bien préciser que nulle théorie ne peut se figer en formules définitives. La réalité historique, en constant devenir, interdit tout dogmatisme. Seul reproche aux communards : ne pas avoir osé s’emparer de l’or de la Banque de France, qui aurait permis de mener une lutte moins inégale contre les troupes de Thiers, réarmées par les Prussiens, et qui vont se livrer aux massacres de la Semaine sanglante.

Le 24 juin 1872, Marx et Engels formulent la leçon fondamentale de la Commune de Paris dans la préface d’une nouvelle édition du Manifeste du parti communiste, qui avait été rédigé et publié en 1848. Pour eux, cette leçon est majeure et elle appelle une modification essentielle du programme formulé alors. Lisons : « Étant donné les expériences d’abord de la révolution de février 1848, ensuite et surtout de la Commune de Paris, qui pendant deux mois mit pour la première fois aux mains du prolétariat le pouvoir politique, ce programme est aujourd’hui vieilli sur certains points. La Commune, notamment, a démontré que la classe ouvrière ne peut se contenter de prendre telle quelle la machine de l’État pour la faire fonctionner à son propre compte. » Une rectification d’ampleur, que l’on retrouve dans une lettre à Kugelmann du 12 avril 1871 et dans une adresse de l’Association internationale des travailleurs. Cette rectification inaugure l’exigence d’un nouveau type de puissance publique, en rupture totale avec les États traditionnels. Il faut donc briser ce type d’État afin qu’il laisse la place à une organisation de régulations en phase avec la souveraineté effective du peuple, libérant son pouvoir d’action et d’intervention.

De fait, la Commune de Paris a mis en œuvre une refonte libertaire qu’inspirent en grande partie les idées de Blanqui, de Proudhon et de Bakounine. Dans son analyse, Marx valide ces nouveautés, qui fondent la rectification autocritique du Manifeste communiste de 1848. Nombre de dispositions exemplaires prises par les communards représentèrent une certaine conciliation des thèses libertaires et des thèses marxistes : révocabilité des élus, alignement de leurs salaires sur celui des ouvriers, contrôle populaire régulier des assemblées. L’idée d’une république fédérative de conseils communaux apparaît sous la plume de Marx dans le sillage de telles inventions. Le fait que l’émancipation prenne la place de la domination comme finalité de la puissance publique implique sa réorganisation de fond en comble, donc un bouleversement de ses modalités de régulation. C’est ce point que le Manifeste de 1848 n’envisageait pas, car il précisait que le prolétariat doit s’emparer de la machine d’État et la mettre au service de finalités communistes, sans se rendre compte qu’elle ne peut le faire telle quelle. La Commune de Paris dédouble donc la révolution. Elle met en évidence la nécessité de nouvelles modalités politiques pour garantir les nouvelles finalités visées. Comme les penseurs anarchistes, Marx et Engels envisageaient la disparition de l’État en tant que puissance transcendante dressée au-dessus du peuple. Mais, à la différence de ces penseurs, ils estimaient que seule la fin de la lutte des classes, grâce à la révolution communiste, peut conduire non à l’abolition de l’État, mais à sa disparition au profit de régulations immanentes. Là résidait la différence entre marxistes et anarchistes, du moins avant la Commune de Paris. L’œuvre de celle-ci, saluée par Marx, change la donne.

Désormais, il s’agit bien de briser l’État comme pouvoir de domination, et dans le même temps de refonder une puissance publique incarnant effectivement la faculté d’autorégulation du peuple. L’audace des communards et leur inventivité engagent ce processus de disparition-refondation de façon exemplaire. Marx thématise ce processus avec la notion de République sociale, qu’il rattache à l’idée d’une démocratie directe garantissant au peuple une capacité d’initiative autonome. Et ce, à rebours des dispositifs par lesquels les classes dominantes maintenaient les leviers de commande hors de portée du peuple. Telle est bien l’« émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes », visée par la rédaction des statuts de la première Internationale (1864). D’où une nécessaire remise en question de la représentation politique du fait de la perversion du sens premier du mot « démocratie », entendue comme souveraineté effective du peuple. On retrouve ici la méfiance d’un Rousseau à l’égard de la démocratie représentative. Les représentants du peuple ont-ils à cœur de rester fidèles à ceux qu’ils représentent ? Déléguer son pouvoir, c’est souvent risquer de le perdre, dès lors que les représentants élus prétendent en user comme d’un chèque en blanc.

La Commune de Paris entend donc transférer au peuple les pouvoirs exercés auparavant par les appareils d’État, après avoir remanié en profondeur leurs modalités. Désormais, les responsabilités sont exercées par des travailleurs, élus au suffrage universel, responsables et révocables. C’est véritablement « un gouvernement du peuple par le peuple ». La Commune de Paris invente une nouvelle forme de puissance publique : la Constitution communale, qui prévoit l’organisation de tout le pays sur le modèle de la Commune. Les organismes représentatifs demeurent, mais la situation privilégiée de députés sans contrôle disparaît.

LA RÉPUBLIQUE COMMUNARDE

Vingt ans après la Commune de Paris, le 18 mars 1891, alors que Marx est mort, Engels revient sur le sens de l’œuvre des communards dans une nouvelle introduction à La Guerre civile en France. Il y redéfinit la « dictature du prolétariat » afin d’éviter tout malentendu sur le sens de l’expression : « Eh bien, messieurs, voulez-vous savoir de quoi cette dictature a l’air ? Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolétariat ». Cette expression figurait déjà dans Les Luttes de classes en France (1850). Comme Engels, Marx pensait au statut de la dictature tel que le concevait la République romaine, dans des conditions déterminées et avec des clauses restrictives très précises, liées au caractère exceptionnel de ces conditions. Cela n’avait donc rien à voir avec les dictatures fascistes (Hitler, Franco, Mussolini) ou la dictature stalinienne, sauf si l’on procède à un amalgame aussi malhonnête qu’anachronique. Pour mémoire, dans la République romaine antique, le dictateur a le statut d’un magistrat extraordinaire investi de l’imperium (pleins pouvoirs) pour un temps limité (six mois maximum) et il est nommé par un des consuls. Le Sénat romain doit donner son aval au principe de la dictature, et le titre original du dictator est magister populi (« maître du peuple »). Un maître de cavalerie (magister equitum) lui est adjoint comme chef d’état-major, ce qui donne une dimension collégiale minimale au dispositif politique d’exception.

Une telle forme de pouvoir, exceptionnelle, ressemble aux pleins pouvoirs prévus par l’article 16 de la Cinquième République en France. Seuls des troubles très graves et une situation d’urgence peuvent conduire à une telle décision politique. Par analogie, la transition révolutionnaire peut être comprise également comme situation d’exception, où la résistance des anciennes puissances dominantes fait obstacle à la transformation. Une autre remarque d’importance : la dictature du prolétariat est celle d’une classe sociale, en l’occurrence la plus nombreuse, et non d’un homme. Elle ne s’exerce pas sur les hommes comme tels, mais sur les acteurs économiques et leurs moyens matériels. Chez Marx et Engels, elle s’entend comme maîtrise absolue des leviers économiques (nationalisation des grandes industries, des terres et des banques), afin de rendre possible une réorientation révolutionnaire de la production. Elle fait pendant, en symétrie inversée, à la dictature économique de la bourgeoisie, seule propriétaire des moyens de production dans le système capitaliste dit libéral. Le sens socioéconomique de la dictature peut s’assortir de la plus large démocratie politique, telle que justement la Commune de Paris l’a mise en œuvre, comme l’affirme Engels.

LES RESSORTS ACTUELS DU DESPOTISME ÉCONOMIQUE ET SOCIAL

La mondialisation néolibérale ne peut être un horizon indépassable de notre époque, comme le prétendait Francis Fukuyama après la disparition de la caricature stalinienne du communisme de Marx. Pour s’en convaincre, il suffit d’évoquer les nouvelles figures du pouvoir économique et social mises en place par la mondialisation financière du capitalisme. Encensées pas des médias aux ordres, ces figures occultent les nouvelles formes d’exploitation. La direction idéologique d’un tel monde est conçue pour le soustraire à tout contrôle populaire effectif. Le réseau des acteurs véritables de la vie économique se tient caché sous la scénographie médiatique du personnel politique dont il tire les ficelles. Une idée neuve ? Nominalement, oui. Mais, réellement, ce n’est pas si sûr. La critique par Marx de l’État comme outil de domination d’une classe sociale a des points communs avec la théorie de l’État profond. On le voit notamment dans son étude critique de la technocratie du Second Empire qui s’est installée en France entre 1852 et 1871, et dont il dit que le modèle mis en place par les communards est le contraire. La Commune est ainsi « l’antithèse directe de l’Empire », ou encore, « la forme positive de la République sociale » rêvée depuis les Trois Glorieuses de 1830 et les journées sanglantes de juin 1848.

Trois points sont remarquables à cet égard. D’abord, Marx souligne que les enjeux du débat politique sont souvent le masque mystifié d’intérêts économiques et sociaux servis par la logique de tout un système. Ensuite, il observe que l’idéologie ainsi imposée consiste à faire passer pour des nécessités objectives, exemptes de tout parti pris, des décisions qui en réalité servent l’intérêt des classes dominantes. Ce travestissement fatalise la domination en la faisant passer pour une régulation incontournable, dépourvue de toute dimension partisane, et par conséquent soustraite à la souveraineté populaire comme au débat démocratique qui en est l’expression supposée. La mystification majeure consiste alors à faire passer pour intérêt général l’intérêt particulier de ceux qui détiennent le capital, quelle qu’en soit la forme : argent, immobilier d’affaires, immobilier de résidence, moyens de production multiformes. En surface, donc en apparence, la mise en scène démocratique du pouvoir supposé du peuple s’est établie. Liberté, égalité.... La fraternité ? On prononce le mot pour que le triptyque soit complet, mais c’est davantage le supplément d’âme d’un monde sans âme qu’une authentique orientation politique et sociale. De la moraline.

En profondeur, dissimulé sous un vocabulaire trompeur, on trouve un pouvoir financier intraitable et aussi insensible aux questions humaines que les actions en bourse promptes à grimper quand un plan de licenciement massif est annoncé. Comme disaient Marx et Engels, les eaux glacées du calcul égoïste et la dure loi du calcul donnant-donnant règnent sans partage dans les rapports économiques invisibles, sinon par leurs effets brutaux dans la vie sociale. Ce qu’on appelle outre-Atlantique le Deep State est tenu par les maîtres du monde, qui sillonnent la planète dans la business class. En écho à leur constat, les thuriféraires de l’idéologie ordo-libérale avouent clairement leur but : détruire les souverainetés nationales sous prétexte d’empêcher les guerres qu’elles auraient tendance à déclencher, mais en réalité pour détruire les droits sociaux dont elles sont à leurs yeux les cadres protecteurs.

Wilhelm Röpke, par exemple, écrit ceci dans La Communauté internationale (Constant Bourquin, Genève, 1947, p. 40) : « Le socialisme est la politique qui élève à la nième puissance la souveraineté nationale. Et si cela est vrai du socialisme, nous devons étendre ce jugement à toutes les tendances prônant l’économie dirigée des marchés, les subventions publiques méthodiques et les injections de pouvoir d’achat pour assurer le plein emploi, le nationalisme monétaire (qui se désintéresse d’une mise en ordre internationale des devises), la prédominance monopolisante des groupes, la prévoyance sociale de l’État qui entraîne le discrédit de l’épargne privée – bref, à toutes les tendances qui entraînent une hausse de la souveraineté nationale jusqu’au point absolu ». Les choses sont dites clairement et sans ménagement, exhibition sans masque d’une logique capitaliste ordinairement travestie par ses chiens de garde. Réduction de la dépense publique, donc de tout ce qui assume le souci du commun, la politique s’est faite antisociale pour verrouiller la sinistre comédie ordo-libérale.

Il est grand temps de délivrer la souveraineté populaire de ses caricatures médiatisées par la scénographie d’une démocratie formelle. Et ce, à rebours de deux formules célèbres qui exprimèrent ce verrouillage : « There is no alternative » (Margaret Thatcher, en 1980) et « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens » (Jean-Claude Juncker, en 2015). En France, la révolte des Gilets jaunes a retrouvé presque spontanément certaines idées des communards de 1871. Elle a montré le chemin d’une refondation de la souveraineté populaire par des mesures de démocratie directe, comme le référendum d’initiative citoyenne, et plus généralement de contrôle des élus pour éviter les manipulations électoralistes. Sachons nous inspirer de l’histoire pour redonner à la puissance souveraine du peuple les moyens de s’affirmer enfin. L’exemple de la Commune de Paris de 1871 et celui des Gilets jaunes nous y encouragent.

0 commentaireCommenter

Vous aimerez aussi

L'art de la conversation
L'art de la conversation

S’il y a bien une activité sociale qui fut portée au pinacle dans l’histoire française, c’est la conversation. Chez nous, à partir du XVIIe siècle, elle désigne la qualité de tout homme bien né, capable de parler avec grâce, finesse et amabilité. En toute chose, le Français aime séduire. Ce qui paraît de prime abord superficiel est amené dans notre tradition nationale jusqu’à un point de perfection qui en fait un authentique patrimoine culturel. La langue n’est plus alors un vulgaire outil destiné à la communication, elle devient une manière d’être.

commentaire
La France, plaisir du sens, plaisir des sens
La France, plaisir du sens, plaisir des sens

Comment définir le génie français ? Qu’est-ce qui donne à la France cette singularité grâce à laquelle sa culture ne peut être confondue avec aucune autre ? Peut-être le goût de l’incarnation, et ainsi l’amour des sens en tant qu’ils définissent concrètement le sens de ce que nous faisons. Même dans sa philosophie, sa peinture ou sa musique, notre pays n’a jamais renoncé aux plaisirs ni ne s’est laissé écraser par les concepts abstraits. Sa civilisation est d’abord un art de vivre.

commentaire
Ces femmes françaises qui ont marqué leur siècle
Ces femmes françaises qui ont marqué leur siècle

L’histoire de France ne s’écrit pas qu’au masculin car notre passé national a aussi été façonné par d’innombrables femmes d’exception, dont le courage a illuminé le pays, avant qu’un voile d’ingratitude ne vienne, trop souvent, rejeter leur souvenir dans l’oubli. Ces quelques portraits tentent, à leur manière, de réparer les injustices de notre mémoire officielle.

commentaire