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Edito
L'anarchie positive Gratuit

L'édito de Michel Onfray.

L'anarchie positive


Au XIXe siècle, le socialisme français a été laminé par deux brutes de gauche : Adolphe Thiers et Karl Marx. Le premier au nom de la bourgeoisie républicaine qui craignait la résolution de la question sociale par les communards ; le second qui aspirait au monopole de cette résolution par la mise en place de sa doctrine qui préconisait la dictature du prolétariat – sur qui, demandait fort judicieusement Bakounine, si ce n’est sur le peuple ?

Deux gauches se sont ici entendues pour en détruire une troisième qui mériterait pourtant d’être pensée à nouveaux frais : les versaillais incarnent aujourd’hui la gauche maastrichtienne – Mitterrand & Rocard jadis, Jospin

& Fabius hier, Hollande & Macron aujourd’hui ; les marxistes disposent également de leur descendance – Parti communiste français & Nouveau Parti anticapitaliste, La France insoumise & Lutte ouvrière.

Où sont les descendants de Louise Michel & de Jules Vallès, de Rossel & de Varlin ? Nulle part… J’ai pour ma part l’audace d’en faire mes grandes figures de gauche avec Pierre-Joseph Proudhon.

Aujourd’hui, on est de droite ou de gauche et si l’on est de gauche, il faut être dans une case : socialiste ? communiste ? trotskiste ? Si l’on ne se reconnaît ni dans EELV, ni dans le PS, ni dans le PCF, ni dans LFI, ni dans le NPA, ni dans LO, c’est qu’on n’est pas de gauche, donc on est de droite et si l’on est de droite, c’est qu’on est d’extrême droite ! L’affaire est ainsi vite jugée sur les principes réactivés de la loi des suspects et du Tribunal révolutionnaire !

Peut-on imaginer que Louise Michel souscrirait à « l’homme déconstruit » de l’écoféminisme, à l’achat de gamètes et de spermatozoïdes, à la location d’utérus des femmes les plus pauvres, à la vente d’enfants pour les couples les plus riches, au racialisme qui essentialise les Noirs et les Blancs pour sanctifier les premiers et criminaliser les seconds, au changement de sexe d’une petite fille qui le demande dès l’âge de quatre ans, au wokisme islamo-gauchiste des bourgeois bohèmes bien logés dans les beaux quartiers et aux délires déconstructionnistes de toute cette gauche-là qui fait de Victor Schœlcher, auquel on doit l’abolition de l’esclavage, l’ennemi des esclaves ? J’ai la faiblesse de croire que non.

J’ai publié un "Éloge de la Commune" et ne voudrais pas me répéter. Qu’on me permette de le proposer à la lecture une nouvelle fois. Le voici :

« La Révolution française a généré une glose sans pareille ; pas la Commune. On ne compte plus les livres sur “1789” ; ceux sur “1871” se montrent plus rares. La guillotine a eu de nombreux partisans, encore aujourd’hui elle stimule la testostérone de quelques terroristes en puissance ; la Commune l’a quant à elle brûlée au pied de la statue de Voltaire. Le gouvernement par la terreur a eu des thuriféraires, il en a encore, les mêmes qui se montrent confits en dévotion devant le rasoir national ; la Commune n’a pas gouverné avec pour méthode de faire couler le sang ou menacé de le répandre. La Révolution française fut le fait d’intellectuels, de théoriciens, d’avocats, d’écrivains ratés, de journalistes, et parfois un mélange de tout cela ; la Commune fut le fait d’ouvriers, d’artisans, de manœuvres, de maçons, de terrassiers, de crieurs de journaux, de charpentiers, de tâcherons, de femmes et d’enfants aussi. La première a de grands noms – Mirabeau & Danton, Robespierre & Marat, Desmoulins & Brissot ; la seconde, de grands caractères, de grands tempéraments – Louise Michel & Delescluze, Rossel & Élisabeth Dmitriev, Varlin & Vallès, Courbet aussi. L’une a des assoiffés de sang – Marat, Robespierre, Fouquier-Tinville, Carrier parmi tant d’autres ; l’autre pas. Marx n’a pas aimé la Commune pour la bonne et simple raison qu’elle ne fut pas marxiste, il a ensuite bricolé quelques pages (1) afin de laisser croire que tel ne fut pas le cas ; Proudhon, qui était mort depuis six années l’eut aimée, mais ne faisons pas parler les morts… (2)

En 2012, dans L’Ordre libertaire, où je faisais l’éloge du socialisme libertaire de Camus, je posais cette question : Que fut que la Commune ? j’y répondais ainsi : “Une brève insurrection populaire qui dura deux mois, entre le 18 mars et le 28 mai 1871. Pendant ces dix semaines, les communards ont réalisé un nombre incroyable de gestes révolutionnaires : remise des loyers non payés ; suppression des ventes du Mont-de-Piété ; abandon des poursuites pour loyers non payés ; allongement des délais pour le paiement des dettes ; attribution de pensions pour les blessés, les veuves, les orphelins, les gardes nationaux tués au combat ; réquisition des logements inhabités ; création d’orphelinats ; ventes publiques d’aliments aux prix coûtants ; distribution de repas ; instauration du mandat impératif ; proclamation du droit sacré à l’insurrection ; proclamation de la République universelle pour réaliser dans les faits l’abolition de l’esclavage votée en 1848 ; incendie de la guillotine place Voltaire, suppression de la peine de mort ; attribution des ateliers abandonnés aux coopératives ouvrières après indemnités aux propriétaires ; réduction du temps de travail à dix heures par jour ; encadrement ouvrier dans les usines et les ateliers ; interdiction du travail de nuit pour les enfants ; égalité des salaires entre hommes et femmes ; création d’un salaire minimum ; reconnaissance de l’union libre ; mariages par consentement mutuel ; gratuité des actes notariaux ; séparation de l’Église et de l’État ; rupture avec le Concordat ; suppression du budget des cultes ; sécularisation des biens du clergé ; école gratuite et laïque ; laïcisation des hôpitaux ; liberté de la presse ; reconnaissance de droit des enfants illégitimes ; instauration d’une inspection des prisons ; création d’écoles professionnelles…”

Où l’on voit qu’elle ne fut pas marxiste, mais également qu’elle n’eut rien à voir avec la social-démocratie. Disons-le autrement : ni le Parti communiste français, ni La France insoumise, tous les deux partis néomarxistes, ni le Parti socialiste, parti social-démocrate s’il en est un, ne sauraient s’en réclamer sans forcer la main des communards ni franchement trahir leur mémoire !

La Commune ne fut pas marxiste parce que, depuis le Manifeste du Parti communiste (1848), le marxisme c’est, clairement, la dictature du prolétariat (3) puis, avec sa version léniniste, la dictature du parti sur le prolétariat – ce qu’avait très bien prédit Bakounine dès L’Empire knouto-germanique et la révolution sociale (1871). Le marxisme, c’est également le primat donné à l’État pour conduire violemment la révolution sans le peuple, malgré le peuple, parfois contre lui.

Qu’on lise ou relise La Révolution inconnue (1947) de Voline, un penseur anarchiste qui explique comment la Révolution russe fut un coup d’État effectué par une minorité léniniste qui s’est prétendue majorité (c’est l’étymologique de bolchevique), et non une grande vague portée par le peuple dans sa totalité, et qui montre ensuite qu’elle a dévoré ses enfants (4).

Marx lui-même fut d’abord hostile à la Commune. J’ai l’habitude, en affirmant pareille chose, de m’entendre répondre que je dis n’importe quoi… Il est vrai que l’historiographie sur le sujet est souvent marxiste et qu’ici, comme souvent ailleurs, elle a force de loi en faisant primer le catéchisme sur les faits.

Je renvoie donc aux analyses de William Serman, La Commune : “La position de Karl Marx face à la Commune est inconfortable. En effet, il n’a jamais préconisé ni approuvé le soulèvement des ouvriers parisiens, qui lui paraissait prématuré et voué d’avance à l’échec, vu le rapport des forces en présence. Ses préférences vont à une stratégie axée sur le développement du monde ouvrier et de ses moyens d’action dans le cadre des institutions républicaines. En décembre 1870, dans la seconde adresse du Conseil général de l’Internationale sur la guerre franco-allemande, il affirmait déjà : “Toute tentative de renverser le nouveau gouvernement, quand l’ennemi frappe presque aux portes de Paris, serait une folie désespérée. Les ouvriers français doivent remplir leurs devoirs de citoyens (…). Que calmement et résolument, ils profitent de la liberté républicaine pour procéder méthodiquement à leur propre organisation de classe. (…) De leur énergie et de leur sagesse dépend le sort de la République.” Dix ans plus tard, dans une lettre du 22 février 1881 au Hollandais Nieuwenhuis, il estime que la Commune de Paris “fut simplement le soulèvement d’une ville dans des circonstances exceptionnelles (et que) la majorité de la Commune de Paris n’était nullement socialiste”. Réprouvant sa fatale intransigeance, il ajoute : “Avec un tout petit peu de bon sens, elle eût pu, cependant, obtenir de Versailles un compromis favorable à toute la masse du peuple – ce qui était la seule chose possible d’ailleurs. Mais pendant et après la guerre civile, Marx ne peut pas tenir publiquement un tel discours, qui le rapprocherait des conciliateurs radicaux et des réformistes, comme Tolain ou L. Blanc, tous partisans de la collaboration de classe qu’il condamne5”. On m’excusera de citer longuement, mais le jeu en vaut la chandelle.

Où l’on constate donc que Marx analyse la Commune après qu’elle soit devenue la Commune ! Dès lors, il lui est facile de prévoir ce qui a eu lieu une fois qu’elle a eu lieu ! Si on l’en croit, la Commune a échoué, non pas à cause de la terrible répression militaire menée par… les sociaux-démocrates républicains de l’époque, les Thiers, Jules Ferry et autres, mais parce qu’elle ne s’était pas organisée de façon marxiste ! Cette façon de dédouaner les versaillais finirait par passer pour un mépris des communards ! Mais un mépris marxiste, un mépris de socialiste scientifique ! Un bon mépris donc…

Par ailleurs, le même Marx estime que les communards auraient dû rester dans le cadre des institutions républicaines ! Autrement dit : discuter, composer et négocier avec les sociaux-démocrates du moment ! En 1881, soit dix ans après la Commune, il donne donc une leçon aux communards en estimant qu’ils auraient dû chercher le compromis avec Thiers et les siens ! On croit rêver…

La Commune ne fut pas non plus sociale-démocrate… C’est le moins qu’on puisse dire. Car, on l’oublie trop souvent en ces temps de religion de la République qui empêche qu’on en fasse véritablement l’histoire, c’est la République qui massacre les communards. Quand l’empereur Napoléon III capitule à Sedan le 2 septembre 1870, la République est proclamée deux jours plus tard ; elle est formée d’un gouvernement composé des “trois Jules” : Jules Ferry, Jules Favre et Jules Simon. Qui sont-ils ?

Avocat sans le sou, journaliste, Jules Ferry, qui fut l’un des chefs de l’opposition républicaine sous le IIe Empire, était maire de Paris quand la ville fut assiégée par les Prussiens en 1870. Chargé du ravitaillement, il échoue et en profite pour faire fortune sur le dos des assiégés qui l’ont pour ce faire surnommé “Ferry Famine”. Pendant que les Parisiens mangeaient du chat, du chien et du rat, ce républicain faisait fortune. C’est lui qui réprima les insurrections du 31 octobre 1870 et du 22 janvier 1871 – les manifestants voulaient des armes pour combattre l’envahisseur allemand.

Jules Ferry était républicain.

Jules Favre est un avocat républicain, membre de l’Académie française. Il est ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement républicain qui suit la capitulation de Napoléon III. Il l’est également sous le gouvernement de Thiers. C’est comme tel qu’il négocie l’armistice. Politicien véreux ayant trempé dans un trafic de plusieurs documents de l’état civil afin de dissimuler sa vie adultérine, il dit de la Commune : “Il n’y a pas à pactiser avec l’émeute. Il faut la dompter, il faut châtier Paris.” Il affirme également : “La France ne tombera pas sous le niveau sanglant des misérables qui oppriment la capitale.” Il fustige “cette poignée de scélérats mettant au-dessus de l’assemblée je ne sais quel idéal sanglant et rapace”.

Jules Favre était républicain.

Jules Simon est un professeur agrégé de philosophie républicain qui supplée Victor Cousin à la Sorbonne. Il est député républicain à la Constituante en 1848. Lors de la guerre de 1870, il est ministre de l’Instruction publique, des cultes et des beaux-arts du gouvernement provisoire au lendemain du 4 septembre 1870. Vallès, le grand Jules Vallès, le décrivait ainsi : “Patouillard, félin, avec des gestes de prêtre, les roulements d’yeux d’une sainte Thérèse hystérique, de l’huile sur la langue et sur la peau.” Il est ministre pendant la répression de la Commune.

Jules Simon était républicain.

Et qui était Adolphe Thiers, le boucher de la Commune ? Un journaliste ambitieux et vaniteux qui court après la fortune. Il commence monarchiste orléaniste avant de devenir républicain. Monarchiste, il travaille tout de même à la chute du roi, ce qui advient avec la Révolution de 1848 qui chasse Louis-Philippe du pouvoir au profit d’une République à laquelle il se rallie et dont il devient ministre ! Le 18 mars 1871, il quitte Paris, se rend à Versailles, déclenche la guerre civile et massacre 40 000 communards. Les insurgés ont incendié son hôtel particulier ; après avoir maté la Commune, il se le fit rembourser par l’Assemblée nationale.

Adolphe Thiers était républicain.

Et Gaston de Galliffet surnommé le “Marquis au talon rouge” à cause du sang des communards dans lequel il marchait ? Il fut le maître d’œuvre de la Semaine sanglante (21-28 mai 1871) pour laquelle il s’est rendu coupable de crimes de guerre : cet homme regardait passer les colonnes de communards désarmés, badine à la main, il désignait des personnes aux cheveux gris, les sortait du rang, les alignait contre un mur et les faisait fusiller : il estimait que ceux-là avaient connu la Révolution de 1848 et qu’ils étaient de ce fait plus coupables que les autres ! Il aurait lui-même fait exécuter 3 000 personnes. Il sera promu commandeur de la Légion d’honneur en 1873, grand officier en 1880, puis grand-croix en 1887. Léon Gambetta, encore un républicain, le nommera gouverneur de Paris. Lors de l’affaire Dreyfus, en juin 1889, il est ministre de la Guerre dans le gouvernement de défense Républicaine (sic) où il siégeait aux côtés du socialiste Alexandre Millerand.

Gaston de Galliffet était républicain.

Et l’on pourrait continuer ainsi… Par exemple avec Gambetta, républicain qui fit de la Commune une insurrection criminelle contre laquelle il vanta l’excellence des conseils de guerre.

Léon Gambetta était républicain.

Ou de Clemenceau qui, maire du XVIIIe arrondissement, député à l’Assemblée nationale, a d’abord prêché la conciliation afin de faire rentrer Paris dans la légalité. Aux délégués du Comité central, il dit : “L’insurrection a un motif illégal. Bientôt le Comité deviendra ridicule et ses motifs méprisables. De plus, Paris n’a pas le droit de s’insurger contre la France et doit accepter formellement l’autorité de l’Assemblée.” Déjà les deux gauches irréconciliables…

Georges Clemenceau était républicain.

Il est trop facile de parler des « versaillais » comme s’il s’agissait de la droite afin de s’en débarrasser vite fait bien fait. D’un côté les bons communards de gauche, de l’autre les mauvais versaillais de droite, voire d’extrême droite ? Ce catéchisme ne convient qu’aux incultes.

Ni marxiste, ni social-démocrate, la Commune a d’abord été populaire. C’est-à-dire ouvrière.

La Révolution française n’a pas été faite par le peuple, pour le peuple, mais par des bourgeois qui ont aboli la monarchie afin de créer une République des propriétaires. La confiscation des biens du clergé, leur nationalisation puis leur vente, ont uniquement concerné ceux qui pouvaient les acheter : ce ne furent évidemment pas les gens du peuple. Certes, 1789 se fit pour des principes – Liberté, Égalité, Fraternité – mais aussi et surtout pour des propriétaires qui n’avaient pas grand-chose à faire de ces mêmes principes ! Quand en 1793, en compagnie des Enragés, Jacques Roux en tête, le peuple demande du pain, du lait et du savon pour manger, nourrir ses enfants et se laver, on l’envoie à la guillotine. Et ce “on” c’est… Robespierre et sa bande ! Robespierre faisait la Révolution pour réaliser les prophéties de Rousseau sur le territoire national, sûrement pas pour remplir l’assiette des pauvres. Méfions-nous de qui s’en réclame. Il fut l’ami du peuple selon Rousseau, un peuple transcendantal, mais n’avait que mépris du peuple réel et concret, de sa misère et de sa pauvreté, de sa servitude et de ses souffrances. La guillotine a tranché le cou de plus d’une personne du peuple suspecte… d’être suspectée !

La Commune, c’est le retour de ce refoulé-là. Les pauvres n’ont rien gagné à passer du statut de sujet du roi à celui de citoyen de la République. Leur vie ne s’est pas trouvée changée du fait que le monarque Louis XVI a laissé sa place au républicain Adolphe Thiers ! Sa misère ne peut plus être imputée à un mauvais régime, celui de la monarchie, mais à la République, le régime des bourgeois.

On ne s’étonnera donc pas que l’Allemagne et la France, ennemis en 1870, se soient retrouvés amis pendant la Commune contre le peuple français. On dit peu, en effet, que ce régime républicain a collaboré avec la Prusse de Bismarck afin d’écraser les communards. Ainsi, quand Thiers s’enfuit à Versailles, son gouvernement ne dispose plus que de 12 000 hommes abattus par leur échec contre les soldats prussiens. Or, seulement douze jours après un pareil état des lieux, le républicain Thiers crie victoire : il annonce une armée reconstituée. Par quel coup de baguette magique ? Thiers a tout simplement demandé à Bismarck le renvoi des prisonniers français : ce qui a été fait. Ces hommes, désireux de se venger de la canaille, nourrissent l’armée qui va saigner la Commune.

Si la Commune n’a pas abouti, ça n’est pas, comme Marx le croyait bêtement, parce que les insurgés ne se sont pas organisés selon ses principes, avec dictature du prolétariat à la clé, mais parce que le républicain français Thiers a collaboré avec Bismarck, le prince chancelier de l’Empire, pour reconstituer une armée à même de ravager la Commune. Il n’est pas impossible que Bismarck ait envoyé du matériel à cette soldatesque destiné à assassiner la Commune, on a parlé d’un canon Krupp et de quatre mitrailleuses livrés aux républicains versaillais par les Allemands : quand il s’agit de détruire un soulèvement populaire, hier comme aujourd’hui, en 1793 comme en 2018-2019, les républicains ne reculent devant rien… Dans un télégramme daté du 20 mai 1871, Bismarck écrit à Thiers : “Ce n’est pas un parti contre lequel vous luttez, c’est un ramas de brigands, violant les lois sur lesquelles reposent toutes les civilisations. Pouvons-nous assister les bras croisés au renversement des monuments publics, à la destruction des propriétés privées, peut-être au meurtre de l’archevêque ? Notre abstention ne se comprendrait pas6.” Le lendemain commence la Semaine sanglante : Bismarck donne à Thiers des autorisations d’utiliser des zones neutres qui permettent aux versaillais de surprendre les fédérés au nord et à l’est de Paris. Les Allemands stationnent là où les communards pourraient s’échapper : la collaboration franco-allemande écrit le premier chapitre de son histoire. On sait qu’il y en aura d’autres, de la rue Lauriston au traité de Maastricht. Les communards sont exterminés. Non pas parce qu’ils n’avaient pas lu Marx et son Manifeste communiste, mais parce que la bourgeoisie impériale allemande et la bourgeoisie républicaine française se sont associées pour tuer le mouvement ouvrier parisien.

Chacun comprendra que les marxistes, les communistes, les républicains, les sociaux-démocrates sont mal placés, sauf violations de sépultures, pour s’approprier la Commune et verser des larmes au Mur des fédérés. De même avec les mouvements libertaires qui ne sauraient faire de Bakounine une référence en la matière. L’auteur de Dieu et l’État, qu’on présente comme sautant de barricade en barricade tout au long de son existence partout en Europe, fut en effet un spectateur lointain de la Commune dans la Suisse qu’il habitait alors.

Les proudhoniens seuls, mais où sont-ils aujourd’hui ? seraient les plus légitimes à revendiquer l’héritage car l’opposition à l’étatisme au profit du contractualisme, la volonté d’un gouvernement direct, responsable et révocable, la gestion communautaire, le communalisme, la fédération, le désir d’élire les hauts fonctionnaires, l’égalité des salaires ouvriers et des traitements de la fonction publique, les ateliers coopératifs, les associations ouvrières de production, les ancêtres de l’autogestion, la séparation de l’Église et de l’État, le respect de la propriété privée et le refus d’instaurer le communisme, la gestion concrète et non pas idéologique de la misère, le souci pratique des femmes et des enfants, des orphelins et des indigents, les magasins municipaux, voilà qui était proudhonien. La Commune “fut essentiellement proudhonienne” écrit Bernard Noël dans son excellent, Dictionnaire de la Commune (7).

À défaut de proudhoniens visibles, ce qui s’apparente le plus à la Commune qui, je le rappelle, a duré dix semaines, c’est le mouvement des Gilets jaunes avant que les Thiers, les Gambetta, les Ferry, les Simon, les Favre et autres “républicains” d’aujourd’hui que tout le monde aura reconnu dans le personnel politique de la prétendue gauche française, ne s’inspirent des versaillais alliés à Bismarck pour écraser leur mouvement non pas dans le sang, mais dans les larmes. Certes, il n’y eut pas de cadavres en quantité, de déportations, d’exils, d’exécutions sommaires, de fosses communes, de tribunaux militaires, autre temps, autres mœurs, mais, sous ce feu éteint par les versaillais du jour, il reste des braises.

Les communards nommaient Adolphe Thiers “Foutriquet”. Chacun sait qui mérite ce nom-là aujourd’hui. Ce Foutriquet II a même porté la plaisanterie à son point culminant en 2016 en publiant un livre ayant pour titre Révolution. L’année suivante, il devenait président de la République française – la République de Thiers, pas la République sociale.

J’exagère ? Qu’on sache alors que, dans un documentaire diffusé sur France 3, une chaîne du service public lui-même très au service du pouvoir, le 7 mai 2018, et intitulé Macron Président, la fin de l’innocence, l’émule de Foutriquet a dit, concernant la Commune : “Versailles c’est là où la République s’était retranchée quand elle était menacée.” On ne le lui fera pas dire… »

Repenser la gauche avec le peuple, par le peuple, pour le peuple passe par une lecture des socialistes français du XIXe siècle. Ni les sociaux-démocrates versaillais, ni les néomarxistes avec leurs régimes autoritaires ne constituent des solutions. Les premiers gouvernent la France depuis 1983, les seconds ont gouverné en URSS, en RDA, dans le bloc de l’Est, ils gouvernent encore en Chine et à Cuba. Ni les uns, ni les autres de ces gauches-là. Elles ont montré de quoi elles étaient capables, le sang est toujours leur allié.

L’auteur de Qu’est-ce que la propriété ? est un penseur pragmatique : il pense le réel de son temps et son époque fut mouvementée. Il naît en 1809 et meurt en 1865. C’est-à-dire qu’il voit le jour sous le premier Empire, enfant il est contemporain des Cent-Jours, il connaît la Restauration et les règnes de Louis XVIII et Charles X, puis la monarchie de Juillet avec Louis-Philippe, la Révolution de 1848 et sa IIe République, le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, futur Napoléon III, il meurt sous le second Empire. Il ne connaîtra donc pas la Commune qui, pourtant, s’inspire si souvent de lui.

Son œuvre complète évolue, mais elle s’affine, se précise, plus qu’elle ne se contredit. Il n’y a pas un Proudhon qu’on pourrait jouer contre un autre. Il y a en revanche un Proudhon graphomane, un Prou-

dhon polémiste, un Proudhon journaliste, un Prou-

dhon pamphlétaire, un théologien, un grammairien, un historien, un économiste, tous ont leur intérêt.

Le mien est celui qui développe « une anarchie positive », l’expression se trouve chez lui, autrement dit, non pas un négateur ou un nihiliste, un déconstructeur ou un démolisseur, mais un homme de propositions qui, au-delà de son siècle, fournit une théorie, autrement dit un modèle, un schéma inspirateur à même de conduire l’action ici et maintenant.

Proudhon refuse et récuse : la hiérarchie, qui est étymologiquement le pouvoir d’un sacré qui tombe du ciel ou procède de la puissance de groupes sociologiques encalminés ; le centralisme jacobin qui s’avère une transposition sur terre du pouvoir de Dieu dans le ciel avec incarnation du pouvoir dans un homme ou une poignée d’entre eux ; l’autoritarisme qui suppose l’obéissance à une autorité venue d’en haut, sur le principe théocratique, ou d’ailleurs, sur le principe représentatif démocratique ; la délégation de pouvoir consubstantielle à la démocratie directe ou à la démocratie indirecte avec lesquelles le peuple se démet de son pouvoir et crée une caste de politiciens professionnels qui joue contre lui ; l’étatisme qui suppose la puissance d’un Moloch dont on attend tout et qui ne donne rien ; le capitalisme appuyé sur l’aubaine qui est confiscation de la force de travail jamais rétribuée alors qu’elle seule rend possible la production en grand ; la révolution marxiste qui est, prévoit-il, promesse de dictature sur le prolétariat ; le communisme qui abolit la liberté et la petite propriété privée qu’il défend.

En revanche, Proudhon croit à l’autogestion qui est l’organisation du pouvoir par ceux-là mêmes sur lesquels il s’exerce ; à l’initiative individuelle qui est manifestation de la liberté dans le travail et la production, l’atelier ou le champ ; au contrat synallagmatique qui est liaison volontaire et révocable de deux volontés en vue de l’action ; à la coopération des producteurs et des consommateurs qui évince la tyrannie des parasites entre les uns et les autres ; à la mutualisation de ces coopérations, ce qui suppose de façon plus vaste la fédération de régions dans la nation ; à l’anarchie qui est l’ordre obtenu sans pouvoir par le contrat d’hommes qui s’autogèrent ; enfin, et c’est majeur dans son dispositif, à la démopédie, c’est son mot, qui est éducation du peuple à l’existence et aux possibilités de l’anarchie positive.

Proudhon ne croit pas à l’homme providentiel mais au peuple providentiel – moi aussi. Mais ce pari exige d’avoir l’âme chevillée au corps (8) !

NOTES

1 Dans La Guerre civile en France, une « brochure polémique à laquelle le fanatisme religieux de ses adorateurs prête, bien à tort, la valeur irréfutable d’un livre d’histoire, Marx prend avant tout parti contre les versaillais, auxquels il consacre plus de la moitié de son texte » que pour les communards ! William Serman, La Commune de Paris, éd. Fayard, 1986, p. 554.

2 Noël Bernard, Dictionnaire de la Commune, éd. Mémoire du Livre, 1971, p. 531.

3 Marx, Le Manifeste communiste, Pléiade, Œuvres économiques (sic), tome I, p. 181. Dans Critique du programme du Parti ouvrier allemand, en 1875, Marx invite à « la dictature révolutionnaire du prolétariat », ibid. p. 1429.

4 Ainsi, les marins de Cronstadt qui ont manifesté pour l’application du programme des soviets (autrement dit les Conseils autogestionnaires promis), ont-ils été impitoyablement exécutés par l’Armée rouge, une création de Trotski, le héros d’Edwy Plenel, sur ordre de Lénine, le héros de Mélenchon & Corbière. Où l’on voit que le peuple est vraiment le cadet des soucis des marxistes, des léninistes, des trotskistes et des marxistes-léninistes… Pour information, cet assassinat des marins de Cronstadt, qui fit plus de 2 000 morts, date de mars 1921 : ce centenaire-là n’a évidemment pas été fêté cette année par les habituels porteurs de valises marxistes-léninistes… Dans La Révolution inconnue, Voline parle des « mouvements révolutionnaires qui combattirent le pouvoir bolchevique au nom de la vraie liberté et des vrais principes de la révolution sociale, bafoués et piétinés par les bolcheviques » – il s’agit du pouvoir des soviets, autrement dit des conseils, c’est donc le principe autogestionnaire que défendaient les marins de Cronstadt tués par les tenants du pouvoir d’État dictatorial. Voline de poursuivre : « Notons, d’abord, que la politique générale néfaste, l’étatisme et le centralisme étouffants, le bureaucratisme effarant, l’impuissance flagrante, la “trahison” et la violence éhontée des bolcheviques provoquèrent des mouvements d’opposition et de révolte dans les rangs même du gouvernement et du parti. » Voline, qui n’est pas de droite, parle d’« imposture bolchevique ».

5 Serman William, La Commune, op. cit., éd. Fayard, 1986, p. 553.

6 Noël Bernard, op. cit., p. 142.

7 Op. cit. p. 531.

8 Il n’y a pas plus proudhonien comme projet contemporain que celui de John Holloway que j’ai rencontré au Mexique où je donnais des conférences.

On lui doit Changer le monde sans prendre le pouvoir. Le sens de la révolution aujourd’hui, éd. Syllepse, 2007, et Crack capitalisme. 33 thèses contre le capital, éd. Libertalia, 2010. Sa thèse : « La révolution ne consiste pas à détruire le capitalisme, mais à refuser de le fabriquer. » C’est une variation sur le thème de La Boétie : «  Soyez résolus à ne plus servir et vous voilà libres. »

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