Décadence : l’Occident est-il encore le maître du jeu ?

L’Occident est-il en train de trembler sur ses fondations ? Le conflit russo-ukrainien a-t-il scellé la recomposition multipolaire du monde ? Après des années d’enlisement dans des conflits sans fin au Moyen-Orient, le « monde libre » n’en finit plus de perdre les guerres qu’il mène. Pourquoi ? Éléments de réponse avec Gérard Chaliand.

/2023/06/34_decadence


F.P. : Avec la guerre en Ukraine, on entend plus que jamais parler de l’Occident, des Occidentaux, du bloc occidental, etc. Peut-être faut-il commencer par définir cette entité. Est-ce une commodité de langage ou l’Occident a-t-il une véritable substance historique ?

Gérard Chaliand : Il fut un temps, point si lointain, où ce que nous appelons l'Occident se dénommait la chrétienté, tout particulièrement par opposition à l'islam. L'apparition du concept d'Occident, en tant qu’il ne se définit plus uniquement sur le plan religieux, est relativement récente et se nourrit de conceptions grecques et latines antérieures à l'apparition du christianisme. Au lendemain de ce qu'on appelle la Renaissance s'ajoute un système de valeurs qui devient, à partir des XVIe et XVIIe siècles et davantage encore au cours du XVIIIe, ce que nous considérons comme caractéristique de l'Occident et de ses valeurs actuelles. Par exemple, avec la déclaration d'indépendance des États-Unis et la Révolution française (précédée par la création de la Confédération helvétique, des Pays-Bas et de la révolution anglaise), apparaissent un rejet du despotisme et les prémices des droits humains, c'est-à-dire l'égalité de tous les êtres humains ; chose nouvelle. Avant de devenir puissant, ce qu'on appelle l'Occident aujourd'hui est une entité chrétienne menacée par l'expansion musulmane au Maghreb, aux Balkans et dans une large partie de l'Europe centrale lors de l'expansion de l'Empire ottoman (XIVe, XVIIe siècles). Dès le XVe siècle, la mer permet de briser l'étreinte qui, en 1453 (chute de Byzance), rétrécit la présence chrétienne, affaiblie dès 1204. L'investissement par les Espagnols et les Portugais de l'hémisphère Ouest à partir du début du XVe siècle – Mexique, Brésil, Argentine… – est un événement considérable, appuyé aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles par un afflux de millions d'Européens qui transforment le continent américain en un extrême Occident christianisé et parlant essentiellement espagnol,...