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Le « sourire kabyle » et le poids des mots : de la mémoire à l’amalgame

CONTRIBUTION. Sophia Chikirou, candidate de La France insoumise pour la mairie de Paris, s'est récemment illustrée avec une référence, qui se voulait humoristique, au « sourire kabyle ». Une formule qui évoque le souvenir encore douloureux de la guerre d'Algérie, et qui appelle analyse.

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La controverse suscitée par l’emploi de l’expression « sourire kabyle » par Sophia Chikirou ne peut être réduite à une simple maladresse lexicale. Cette formule apparaît dans le contexte violent de la Guerre d'Algérie. Elle désignait dans certains discours des années 1950, une pratique d’égorgement consistant à entailler la gorge d’une victime jusqu’aux commissures des lèvres. L’expression relevait d’une rhétorique de guerre visant à frapper les esprits par la violence de l’image. Son emploi s’inscrivait alors dans un registre de propagande et de guerre psychologique : marquer, choquer, imprimer la peur. La ressusciter aujourd’hui ne saurait être considérée comme neutre : elle convoque un imaginaire historiquement associé à un conflit marqué par une extrême brutalité, susceptible de réveiller une imagerie forgée dans le sang.


Une expression aux implications symboliques stigmatisantes


La Guerre d'Algérie (1954-1962) fut une guerre sale, caractérisée par une violence structurelle affectant l’ensemble des acteurs impliqués. Le Front de Libération Nationale (FLN) eut recours à des exécutions ciblées, parfois par égorgement. L’armée française pratiqua la torture et des exécutions extrajudiciaires. Aucune des deux parties ne sort indemne de cette histoire. L’historiographie a largement documenté ces pratiques, soulignant la complexité et la gravité des responsabilités engagées.

Dans ce contexte, associer une pratique de mutilation à une identité particulière, en l’occurrence le peuple kabyle – dans la mesure où la réalité de la guerre était la « guerre de Kabylie » –, produit un effet d’essentialisation. Une réalité liée à un épisode historique déterminé se trouve ainsi déplacée vers le registre identitaire. Ce glissement rhétorique transforme un fait de guerre en attribut symbolique d’un groupe humain, ce qui soulève des interrogations d’ordre éthique et politique.


De la mémoire historique à l’amalgame


Pourquoi un tel glissement dans la phraséologie politique, qui n’est pas anodin, dans le cadre d’une élection municipale ?

L’usage d’une telle expression dans le cadre...

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