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Opportunisme, idéologie, moraline… Quand le milieu du sport fait barrage

22/04/2022

OPINION. À quelques jours du second tour de la présidentielle, de nombreuses personnalités du sport français ont appelé à voter Emmanuel Macron contre Marine Le Pen. Un sérieux coup porté à la neutralité du sport, au nom de considérations hétérogènes.

Opportunisme, idéologie, moraline… Quand le milieu du sport fait barrage


Depuis lundi dernier, de nombreux médias ont relayé des tribunes de personnalités du milieu du sport qui appellent solennellement à faire barrage à Marine Le Pen, tandis qu’un grand rassemblement du « sport français contre le fascisme » s’est tenu mardi soir à Paris à l’initiative de Stéphane Nomis, président de la Fédération française de judo, et d’Amélie Oudéa-Castéra, directrice du tournoi de Roland-Garros.

Derrière cette grande chaîne de solidarité et d’unité, il est toutefois possible d’identifier des dynamiques et motivations bien distinctes, qui font émerger trois courants et donnent à l’ensemble l’apparence d’une alliance de raison plutôt que d’un mariage d’amour.

En premier lieu, les survivants ou héritiers de ce qu’était le vaisseau fantôme « Jeunesse et Sport », chasse gardée pendant plusieurs décennies des professeurs d’éducation physique et des réseaux d’influence socialo-communistes. C’est le courant institutionnel du sport français, constitué du CNOSF (le comité olympique national et ses antennes régionales), des élus historiques des fédérations et comités départementaux, et du dédale d’associations aussi nombreuses qu’interchangeables, subventionnées par les collectivités tenues par la gauche pour promouvoir le « sport citoyen, écoresponsable et solidaire ».

Ce premier courant, parfaitement incarné et porté par Roxana Maracineanu, qui a transformé le ministère des Sports en laboratoire de l’émancipation des femmes, de l’inclusion et de la diversité, répond tout naturellement à l’appel de SOS Racisme, des chroniqueurs de France Inter, de Libé et du Monde, pour faire barrage à l’ennemi éternel : « l’extrême droite ». Car c’est bel et bien le vieux logiciel antiraciste des années 80, le fantasme du bruit des bottes et de la marche sur Rome, qui fait se lever d’un seul homme tous ces soldats en éveil. Toutefois, si leur vision manichéenne du monde permet aujourd’hui de concentrer et diriger toute leur énergie, leurs forces vives et leurs attaques en direction de Marine Le Pen, son parti et ses électeurs, il ne fait aucun doute qu’ils auraient ardemment combattu Emmanuel Macron, candidat assimilé au camp « bourgeois et capitaliste », s’il avait été opposé à Jean-Luc Mélenchon au second tour.

Le deuxième bloc, que l’on peut regrouper sous l’étiquette du « sport business », concentre des footballeurs (Dimitri Payet), rugbymen (Antoine Dupont), basketteurs (Tony Parker), des actionnaires de clubs (Jean-Michel Aulas), des personnalités des médias sportifs et des sponsors. Il est constitué des grands bénéficiaires de Maastricht et de la libre circulation des hommes et des capitaux, qui firent exploser la valeur marchande des joueurs, leurs salaires, leurs patrimoines et leur statut social, ainsi que la valorisation financière des clubs.

Si par leurs profils et leurs aspirations, ces signataires incarnent le bloc élitaire du sport, libéral et américanisé, leur participation à ce front républicain relève moins de considérations idéologiques ou d’un quelconque romantisme révolutionnaire que d’un opportunisme à peine dissimulé, dans la mesure où tous sans exception auraient secrètement prié pour la victoire de Marine Le Pen si les électeurs l’avaient placée au second tour face à Jean-Luc Mélenchon, l’ennemi déclaré de la finance et du commerce globalisé.

À cette coalition des libéraux et des libertaires, union de circonstance entre des décoloniaux qui voient en la Nation un oppresseur à abattre, et des gagnants de la mondialisation pour qui elle est un concept dépassé, vient s’ajouter une troisième catégorie : les pragmatiques. Il s’agit des athlètes des disciplines individuelles à la visibilité réduite, dont la sécurité financière peut parfois ne reposer que sur une poignée de petits sponsors. Afin de compenser une faible exposition médiatique, ils se doivent de montrer patte blanche et d’afficher ostensiblement leur attachement aux valeurs cardinales recherchées par les marques : la tolérance, le multiculturalisme, l’ouverture au monde. C’est la raison pour laquelle leurs comptes Twitter et Instagram se parent régulièrement des mots-dièse en vogue pour s’émouvoir du sort des ouïghours, compatir aux incendies de forêt en Amazonie, afficher les couleurs LGBT, et bien sûr, combattre et dénoncer les idées de Trump, Orban, Bolsonaro et Poutine.

Pour une poignée d’anciennes gloires, enfin, qui se moquent du front républicain comme du réchauffement climatique, cela revêt la forme d’une opération de la dernière chance, pour ramener un peu de lumière sur leur étoile démonétisée, au crépuscule d’une carrière de légende dont la reconversion laborieuse s’apparente à un long chemin de croix, à l’abri de nos regards ; les gesticulations de Yannick Noah et de Mourad Boudjellal nous plongent en effet dans un embarras semblable à celui éprouvé en fin de soirée devant le spectacle de cet ami ivre et incapable de rentrer, qui danse seul sur la piste alors que la musique s’est arrêtée.

À quelques jours du second tour, le sport français est donc sorti de la réserve qui faisait sa force, sa beauté et sa grandeur, pour rejoindre les belles âmes de l’industrie du cinéma sur les barricades du théâtre antifasciste, pour le plus grand regret de millions de Français attachés à la neutralité du sport.

Le mimétisme avec le milieu culturel est d’ailleurs saisissant. S’il n’existe évidemment aucun point commun entre Jean Dujardin, Corinne Masiero, et un ingénieur du son affilié au régime des intermittents du spectacle, une même dichotomie peut s’appliquer à la grande famille du sport, dont les intérêts de classe sont révélés au grand jour à travers ces trois formes de barrage : un barrage de convictions pour certains, un barrage d’opportunité pour d’autres, et, pour les plus à plaindre, un barrage de nécessité, pour ne pas dire de nécessiteux.

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