Internationalopinions

« Le prisme civilisationnel russe échappe aux Européens »

CONTRIBUTION / ANALYSE. Les vraies causes de la guerre russo-ukrainienne nous échappent parce que nous ne cherchons pas à comprendre l’autre, sa rationalité, les pesanteurs historiques et culturelles qui l’orientent. Dans cette analyse froide et informée, Max-Erwann Gastineau nous invite à réellement penser l’altérité en géopolitique.

le-prisme-civilisationnel-russe-echappe-aux-europeens
Crédits illustration : ©Vyacheslav Prokofyev/ZUMA/SIPA


Je me retrouve rarement dans ce que je lis depuis trois ans sur les causes de la guerre russo-ukrainienne et les objectifs poursuivis par Moscou... Une impression domine, celle de passer à côté de l’essentiel, à côté des « représentations », comme les appelait Yves Lacoste, figure de l’école géopolitique française ; de ces représentations dont les protagonistes font eux-mêmes étalage dans leurs propres textes et discours. 

Mais d’abord, évoquons cette « impression ». On peut toujours affiner les choses, mais il existe en France deux grands courants se disputant l’interprétation des mutations façonnant l’ordre international : le courant occidentaliste / libéral / idéaliste et le courant réaliste / « gaullo-mitterrandien », dirait Védrine. 

À partir de février 2022, date de l’invasion russe de l’Ukraine, le courant « occidentaliste », sur-représenté médiatiquement, a reproché aux « réalistes » leur russophilie. Ces derniers n’auraient pas vu ou voulu voir (par affinité avec l’idée de puissance et le cynisme qu’elle implique ou le conservatisme poutinien…) que la Russie n’aspirait qu’à une seule chose : « prendre sa revanche », « reconstruire son empire » au mépris du droit international, pierre angulaire de « l’ordre multilatéral bâti après-guerre ». 

Je ne reviens pas sur ces arguments, qui m’apparaissent globalement infondés — à l’exception peut-être d’une dimension revancharde qui peut jouer face à l’expérience de l’humiliation vécue par la Russie au cœur des années 1990, consécutivement à l’éclatement du bloc soviétique et l’avènement d’une société anomique, dont l’état s’apparentait, sans effusion de sang, à celui d’un « pays vaincu par la guerre » (Krastev et Holmes, 2018). Mais gardons cette dimension « revancharde » pour plus tard.

Arrêtons-nous, pour l’heure, sur la russophilie prêtée aux réalistes (Védrine, Debray, Girard…) ; accusation dont l’origine tient au fait que ces derniers ont essayé depuis la chute du Mur et surtout l’année 2014, date des « événements de Maïdan », de faire au fond deux choses : 

- 1/ comprendre les ressorts...

Vous aimerez aussi