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Mère Arménie

REPORTAGE. Donner la vie et la prendre ; voilà l’extrémité des pôles existentiels de quelques femmes arméniennes aux prises avec la roue de l’histoire. Ici tout s’improvise et rien ne s’apprivoise. Le droit international n’est plus qu’un concept et la mort, une ombre matérielle. Un récit de Talin Kortian, illustré par Gilles Bader.

Mère Arménie


L’œil chargé d’un pleur involontaire fumé par un trait de crayon Khôl ébène, Gayané fait tourner sa bague de fiançailles sur la gâchette d’une Kalachnikov qu’elle tient comme elle avait bercé son aîné qui a déjà trois ans et demi. Elle veut montrer la photo du petit et sort de sa main libre un smartphone à coque de licorne mauve. Le tableau pourrait être kitsch si cette enfant parlant de son enfant n’était pas devenue le soldat improvisé du théâtre d’une guerre sans spectacle ou plutôt sans spectateur. J’aimerais pouvoir vous dire que c’est au bout du monde ou que c’est une dystopie bien loin de notre espace-temps, mais non. Ici et maintenant. Aux portes de l’Europe. Dans une démocratie au christianisme ancestral en toile de fond.

La jeune beauté arménienne flotte dans son treillis qu’elle a resserré à la taille par une ceinture de munitions presque assortie à ses faux ongles. Elle veut m’offrir un café turc chauffé à la bonbonne de gaz depuis le camp éphémère proche de sa zone d’entraînement, celui qui laisse entrer la pluie, la neige et le froid, mais pas ce jour-là car le soleil est au zénith. Il lui tarde de retirer sa cagoule comme il nous tarde de baisser nos masques chirurgicaux, mais à condition que Gilles Bader ne la photographie pas ainsi ou qu’il floute son visage. Elle n’aimerait pas que ses enfants la découvrent ainsi. Ils pourraient prendre peur. Ils ont eu leur lot. Son dernier est né le 26 septembre 2020, la veille de la reprise de la guerre qui opposa la province arménienne autonome du Haut-Karabakh à l’Azerbaidjan alliée à la Turquie. Son fils cadet n’a jamais connu que la guerre : depuis la maternité de Stepanakert où il vit le jour et les obus, son premier feu...

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