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Ukraine : depuis 1922, la même tragédie historique se répète

30/03/2022

OPINION. Tiraillée entre les nationalistes et l’influence russe depuis son intégration parmi les républiques soviétiques en 1922, l’Ukraine ne parvient pas à connaître la paix.

Ukraine : depuis 1922, la même tragédie historique se répète


On entend ou on lit, ici et là, notamment dans les courriers de lecteurs courageusement anonymes, des prises de position vindicatives ou complotistes, favorables à Poutine, pour l’occasion confondu avec le peuple russe. Je décrypte, dans de tels propos, beaucoup de méconnaissance et une incapacité à changer d’avis. Devant les faits implacables et sinistres, l’auteur de ces lignes a lui-même changé d’avis sur le sujet ; le lecteur a le droit de le savoir. Je sais que, même si c’est difficile, et sans doute pour cette raison, seuls les imbéciles (étymologiquement : sans force) ne changent pas d’avis, ou encore que « errare humanum est, perseverare diabolicum ».

Je pensais, il y a encore quelques semaines : que Poutine avait su éviter le chaos à la Russie d’Eltsine, chaos qui aurait gravement affecté l’Europe ; que le retour de la Crimée à la Russie était dans la logique de l’histoire et des droits des nations ; qu’il est regrettable que les États-Unis (et l’Allemagne) soient intervenus au Maïdan, et qu’ils aient tenté d’attirer l’Ukraine dans l’OTAN ; regrettable que le gouvernement russe ait placé un homme de paille à la présidence ukrainienne, puis que, celui-ci ayant été renversé, le gouvernement ukrainien ait retiré le statut de langue officielle au russe ; que les entités de Louansk et Donetsk aient entrepris une sécession armée, et que les forces spéciales russes y aient apporté soutien et armement ; que les accords de Minsk n’aient pas été appliqués (par les deux camps), que Macron n’ait pas su en faire un sujet impérieux et, bien sûr, que l’armée russe ait commis l’erreur de cette folle et cruelle invasion de février 2022.

L’objet de cette chronique est de rappeler que la tragédie ukrainienne a commencé il y a fort longtemps. Et que ce à quoi nous assistons est la conséquence de causes séculaires qui ricochent d’une génération sur l’autre.

Des Ukrainiens réduits en esclaves et serfs

(sources : Daniel Beauvois, Aspirations et obstacles à l’abolition du servage en Ukraine au XIXe siècle, ILCEA, mis en ligne le 31 janvier 2013)

En France, faut-il le rappeler, l’esclavage de traite disparut au milieu du XIe siècle et le servage fut interdit en 1315. Quant à l’esclavage de traite outremer, il fut abrogé d’abord en 1794 puis en 1848. Mais à l’est, ces évolutions humanistes furent bien plus tardives : ce n’est qu’en 1861 que le tsar abolit le servage. Les trois provinces ukrainiennes (Kiev, Podolie et Volhynie) connurent un long servage des Ukrainiens sous domination polonaise. Puis, sous la domination russe, les grands domaines seigneuriaux restèrent longtemps polonais alors que commençait à se manifester l’identité ukrainienne des serfs. C’est alors, en effet, que les Ukrainiens s’affirment comme tels : ainsi du grand poète et patriote Taras Chevtchenko (1814-1881), fils de deux serfs, fondateur de la langue littéraire ukrainienne, qui vécut 10 ans comme serf et 10 ans en prison et en exil. Cette vie tragique et l’amour de son pays et de sa langue sont emblématiques du destin et de la lutte de la nation ukrainienne pour sa culture et sa liberté. Chevtchenko est le poète national des Ukrainiens, qui connaissent par cœur :

« Le père ne dira pas à son fils : “Prie,
Prie, mon fils : pour l’Ukraine,
Il fut torturé jadis.
Peu m’importe, demain,
Si ce fils priera, ou non…
Mais ce qui m’importe réellement
C’est de constater qu’un ennemi ignoble
Endort, dérobe et consume l’Ukraine
La volant et la violant …
Ô, comme cela m’importe !” »

De nombreuses jacqueries, férocement réprimées, ont soulevé le peuple ukrainien contre les oppresseurs polonais, autrichiens, russes, aux XVIIe, XVIIIe, XIXe, et XXe siècles. Les tribunaux nobiliaires polonais de district restèrent, jusqu’en 1840, la seule instance devant laquelle les serfs devaient comparaître pour se plaindre de leur sort… Russes et Polonais continuèrent à soutenir que l’ukrainien n’était qu’un dialecte de leur propre langue, ce qui semble être encore la thèse de Poutine.

Araktcheïev, créateur des «colonies militaires paysannes» écrivait au tsar en 1823 au sujet des Ukrainiens : «On peut affirmer que le bas peuple… n’est absolument pas capable d’exécuter quoi que ce soit qui exigeât l’usage des facultés intellectuelles. Ces brutes aiment le luxe, mais ne s’adonnent qu’à l’ivrognerie et à l’oisiveté, toujours sous la fatale influence des juifs.» Après 1861, malgré l’abolition officielle, les grands propriétaires polonais continuèrent à pratiquer le servage. En 1864, le tsar Alexandre II instituait les zemstva (assemblées régionales), embryon de démocratie locale : un espoir de progrès moral et matériel. Mais toutes ces réformes demeurèrent quasi inappliquées dans ce qui allait devenir l’Ukraine, partie de l’empire russe, mais largement dominée par les latifundiaires Polonais. Ce n’est que bien plus tard, en 1911, que l’Ukraine rive droite du Dniepr fut dotée des zemstva — pour mémoire les consuls communaux élus en France datent des XIe et XIIe siècles… Toutes les éditions en langue ukrainienne ou ruthène (dite «petit russien») demeurèrent interdites et furent détruites. Mais le feu couvait sous la cendre, car, alors que dans la Galicie autrichienne voisine, la culture ruthène se développait rapidement et librement, la langue ruthène fut interdite par le tsar en tant que langue de culture. La révolution de 1917 allait faire passer le paysan ruthène du servage au kolkhoz. Mais, comme si cela ne suffisait pas, plusieurs événements tragiques allaient survenir. Une partie de la paysannerie avait réussi malgré tout à utiliser ces quelques réformes pour développer ses exploitations. Ils seront dénommés koulaks et dénoncés comme exploiteurs. Rebelles à la collectivisation, Staline se servira de ce prétexte pour organiser la famine en Ukraine après 1925, et surtout en 1932-1933 : l’Holodomor communiste de sinistre mémoire fera 3 ou 4 millions de morts de faim. Mais cet épisode dramatique est un peu mieux connu que ses causes politiques et juridiques que nous nous devions de rappeler.

En revanche, les mouvements de libération ukrainiens et la guerre civile de Volhynie, qui trouvent aussi leurs sources dans les horreurs passées, sont encore moins connus en France — voir entre autres : Arkady Joukovsky (Alain Besançon), Histoire de l’Ukraine, Paris, Éd. du Dauphin ; Petro Sodol, Ukrainian Insurgent Army, in Petro Sodol, Encyclopedia of Ukraine, en ligne). Tous les événements historiques en général, et particulièrement en Ukraine, relèvent d’un engrenage fatal, mû par les événements antérieurs et entraînant encore les conséquences d’aujourd’hui. Une grande confusion diplomatique et juridique a rendu illisible le statut international de l’Ukraine et ainsi facilité les drames futurs. Le traité de Brest-Litovsk (9 février 1918) fut un traité de paix entre l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie, la Bulgarie et la Turquie d’une part, et la République populaire d’Ukraine, d’autre part. Peu avant leur défaite, l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie, la Bulgarie et la Turquie reconnurent la République du peuple ukrainien comme État souverain. Peu avant, la République soviétique d’Ukraine avait été proclamée en décembre 1917 à Kharkov, puis elle s’était liée à la Russie soviétique par un accord militaire et politique (juin 1919) et enfin elle adhéra à l’Union soviétique en tant que république fédérée en décembre 1922. Toutefois, le traité de Trianon (juin 1920), qui faisait suite au Traité de Versailles, vint officialiser la dislocation de l’Autriche-Hongrie. Mais ce traité ne reconnaissait pas l’Ukraine ! Le moins qu’on puisse dire est que la situation était juridiquement et diplomatiquement confuse, et donc source des malheurs à venir.

Seule une éphémère république ruthène (Houtsoule) fut reconnue par le traité de Trianon, mais les troupes de la Hongrie bolchevique la conquirent brutalement en avril 1919. Puis après la défaite de Bela Kun, la République houtsoule des Carpates (Podkarpatskyi Rous) rejoignit la République tchécoslovaque. Quant à la Galicie occidentale, elle revint à la Pologne (1919). Un traité préliminaire de paix entre la Pologne d’un côté, l’Ukraine soviétisée et la Russie soviétique de l’autre fut signé (octobre 1920). Une guerre d’indépendance ukrainienne se déclencha, sous forme d’une série de combats sporadiques, de 1917 à 1921. Les petites forces ukrainiennes (23 000 hommes) contrôlaient des territoires de l’est de la Pologne et prévoyaient une offensive sur le reste de l’Ukraine pour novembre 1920 ; mais attaquées préventivement par les bolchéviques en novembre 1920, elles furent défaites. L’URSS créa une République ukrainienne, rapidement absorbée : la RSS d’Ukraine (de 1922 à 1991). La Galicie orientale, attribuée à la Pologne en 1923, sera annexée par l’URSS au début de la seconde guerre mondiale selon les termes de l’accord entre les communistes et les nazis pour l’écrasement et le découpage de la Pologne.

Les patriotes ukrainiens ne l’entendirent pas ainsi : en 1929 fut fondée l’Organisation des nationalistes ukrainiens. Dès 1939 à l’occurrence du pacte Hitler Staline, les troubles reprennent et tournent au massacre des Polonais de Volhynie. Vengeances certes, mais aussi terribles excès des anciens serfs. Les historiens estiment à près de 100 000 les civils polonais tués ; mais, dans la même période, des milices polonaises exterminèrent des milliers de paysans ukrainiens. De 1933 à 1936 le Galicien (Galicie signifie pays gaulois), Stepan Bandera prit la tête de l’organisation armée ukrainienne (OUN) qui entreprit de nombreux attentats contre les Polonais, dont un ministre. Bandera est arrêté et jugé, mais sa peine de mort est commuée (accord secret entre l’Allemagne et la Pologne ?). En 1939, les Allemands le libèrent et Bandera coopérera avec l’Allemagne contre les Soviets qui venaient de génocider 3 millions d’Ukrainiens (Holodomor, 1932-1933). La complicité d’Ukrainiens avec les massacres de juifs (notamment à Babyi Yar) est avérée. En particulier les Einsatzgruppen majoritairement constitués d’«Allemands ethniques » d’Ukraine. Un gouvernement ukrainien est formé, mais il ne sera pas reconnu par Hitler. Pire, Bandera et son gouvernement sont arrêtés par les nazis. Les patriotes ukrainiens entrent alors en résistance… Une armée de résistance à la fois aux nazis et aux soviets, l’UPA, est créée fin 1942. Bandera en sera un des grands animateurs. La résistance est farouche ; la valeur militaire des Ukrainiens est telle qu’ils battent (en 1943) les bataillons SS envoyés contre eux. L’UPA retranchée dans les Carpates ruthènes bat sèchement et à plusieurs reprises l’armée allemande. Dès 1944, l’UPA fait alors face aux troupes soviétiques qu’elle bat aussi. La résistance durera jusqu’en… 1952, notamment contre les effectifs du NKVD qui commet des atrocités : 2 à 400 000 Ukrainiens le plus souvent innocents seront déportés au Goulag de 1944 à 1952. Une épuration ethnique (cf. le témoignage de Soljenitsyne sur ces Ukrainiens). Le père de Bandera, un prêtre et patriote ukrainien, fut arrêté par le NKVD et exécuté dès 1941. La famille Bandera sera broyée : ses sœurs Maria-Marta et Oksana sont déportées en Sibérie en tant que membres de la famille d’un ennemi du peuple et ne seront libérées qu’en 1960 sans droit de retour en Ukraine. Volodymyra arrêtée par le NKVD en 1946 est condamnée à dix ans de goulag. Ses frères Vasyl et Oleksandr, arrêtés par la Gestapo en 1941, sont déportés et sont frappés à mort par un kapo. Le frère cadet, Bohdan, prendra la direction d’un groupe de résistance contre l’occupation nazie et disparaît.

Aussi les tendances dites néonazies d’une partie des Ukrainiens, sans être justifiables, sont explicables. Au demeurant, lorsque la branche politique de cette tendance s’est présentée aux élections (Pravyi Sektor), elle n’a obtenu que 2 %… Ainsi la «justification» donnée par le Kremlin à la guerre d’invasion de l’Ukraine pour vaincre les «nazis» est une imposture. Quant au Bataillon Azov, une petite armée privée (2 ou 3000 hommes), créée par des oligarques et des néonazis (probablement avec le concours de la CIA), a recours à des symboles certes discutables : il s’agit de références ambiguës à l’armée qui résista aux nazis puis aux soviets, et de très anciens symboles galiciens ou runiques. Quel historien sincère peut dire, dans cette succession de faits tragiques, à retournements aussi nombreux qu’imprévisibles, quel est le camp qui aurait toujours tort et celui qui aurait toujours raison ?

Le riche potentiel de la malheureuse Ukraine, si difficile à défendre dans ses immenses plaines plates sera ainsi, au cours de sa dramatique histoire, soumise, dévastée, découpée, démembrée, brièvement remembrée. À part la période de l’Hetmanat cosaque (XVIIe et XVIIIe), organisé par des serfs en fuite, en quête de dignité, de liberté et d’égalité, elle n’a jamais connu à la fois la paix, son identité et sa liberté. Elle vient de passer une trentaine d’années entre espoirs et affrontements dissimulés de la CIA avec le SRV. Pensant qu’elle devait confier son destin à l’Occident, elle a déclenché son malheur. Mais elle a aussi trouvé en elle ses puissants ressorts de résistance.

L’opinion publique française est partagée, sans nuances, entre une majorité qui compatit et tresse des lauriers, pas tous mérités, à la caste politique ukrainienne improbable qui occupe habilement les médias. Et une minorité qui voyait dans le maître du Kremlin le héros et le gardien de ses valeurs conservatrices. Le chemin du juste milieu éclairé est bien difficile à trouver et à suivre. C’était à la France de tenter de le faire en comprenant les pesanteurs du passé et en désamorçant les erreurs du présent. Notamment la désastreuse non-application des accords de Minsk dont elle est co-signataire. Mais la diplomatie française a démontré, depuis des années, son incapacité, dans les dossiers sensibles, à la fois à penser l’intérêt national et à réussir à mettre en œuvre les stratégies pour le défendre. Mais aussi son incapacité à demeurer au niveau de l’héritage des valeurs généreuses que seule la France portait jusque-là.

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