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Alexandre Douguine, l’icône du nouveau traditionalisme impérial russe (1)

OPINION. Depuis la mort de sa fille dans un attentat à la voiture piégée, l'idéologue russe Alexandre Douguine interroge les médias français. A l'occasion de la sortie de son livre Qui est l'extrémiste ? (éd. Intervalles), l'historien des idées Pierre-André Taguieff nous livre une riche synthèse de la pensée de cet homme réputé proche de Poutine. Première partie. 

Alexandre Douguine, l’icône du nouveau traditionalisme impérial russe (1)


« L’empire est devenu notre destin. » Alexandre Douguine (2021)


Les nouveaux traditionalistes russes sont avant tout des nationalistes qui, tel Alexandre Douguine [1], dénoncent le « mondialisme » à visage américain, souvent jumelé avec le « sionisme » (toujours « mondial »), comme l’ennemi absolu. Douguine a résumé sa vision du monde et ses perspectives géopolitiques dans un entretien publié en août 2013 :

« Le sionisme est une force locale très négative au niveau de la géopolitique parce qu’il suit les ordres de Washington. (…) Je crois que le sionisme est en quelque sorte le petit Shaïtan[« diable » en arabe], alors que les États-Unis avec leur manie de vouloir contrôler le monde sont le grand Shaïtan. (…) Nous, chrétiens orthodoxes (…) et les (…) représentants de l’islam traditionnel voulons créer le front contre ce que nous appelons Antéchrist (Dajjal pour les musulmans), car nous identifions le principe du mal dans la volonté des États-Unis à vouloir créer un monde unipolaire avec l’OTAN et l’Occident comme force unique et absolue. »

Tous ces traditio-nationalistes sont des nostalgiques de la Russie impériale, et se présentent comme des défenseurs d’une identité russe qui, distincte de l’identité européenne selon eux en cours d’américanisation, est à leurs yeux inséparable du modèle de l’Empire (tsariste et soviétique) qu’ils s’efforcent de légitimer et de ressusciter. Cette identité est civilisationnelle et se confond avec l’auto-affirmation d’une grande puissance eurasiatique, face à la puissance étatsunienne et à la puissance chinoise. Ces intellectuels expressément antilibéraux qui rejettent les démocraties pluralistes occidentales et célèbrent les régimes autoritaires reprennent à leur compte nombre de concepts et de thèmes élaborés depuis les années 1920 par les idéologues de l’eurasisme [2]. Avec Douguine, les milieux traditionalistes russes ont trouvé leur principal théoricien politique doublé d’un mystique orthodoxe. En 2002, Douguine a publié à Moscou deux ouvrage significatifs : Philosophie du traditionalisme et L’Eurasie par-dessus tout, alors qu’il créait un parti eurasiste, Evrazija, proche du pouvoir russe.

Le plus célèbre des théoriciens du néo-eurasisme

Né le 7 janvier 1962 à Moscou d’un père officier du GRU (renseignements militaires russes) et d’une mère médecin, Alexandre Douguine fut membre entre 1987 et 1989 de l’organisation nationaliste et antijuive Pamiat’ (« Mouvement national chrétien orthodoxe patriotique national du peuple »). Il a aussi fréquenté le « cercle Youjjinski » qui regroupait à Moscou des intellectuels et des écrivains traditionalistes orthodoxes et musulmans – les « dissidents de droite » Evgueni Golovine, Iouri Mamléïev et Gueïdar Djemal, qui lui ont fait lire les « penseurs de la Tradition » René Guénon et Julius Evola, ainsi qu’il le reconnaît en 1994 dans son article « Julius Evola et le traditionalisme russe ». Mais c’est surtout à partir des années 1992-1993 qu’il acquiert une certaine stature politique en devenant le théoricien reconnu du « national-bolchevisme » et surtout du néo-eurasisme. Dans un article éclairant publié en 1994 [3], Françoise Thom formulait ce diagnostic sur l’évolution politico-intellectuelle des élites politiques russes après la chute de l’Union soviétique :

« L’effondrement de l’idéologie léniniste a laissé les architectes de la politique étrangère russe dans un état de désarroi et de désorientation difficilement supportable chez des gens habitués à se guider sur une doctrine qui avait l’avantage de proposer des lignes d’actions claires (…). La crise causée par cette double vacance, incertitude sur l’identité russe, perte de l’impulsion messianique, explique le rapide succès du néo-eurasisme : aujourd’hui l’ensemble de la classe politique russe se réfère implicitement ou explicitement aux thèmes introduits en 1991-1992 par les pionniers du néo-eurasisme groupés autour du journal Den [ou Dyen] et de la revue Elementy. »

La spécialiste de la Russie y citait abondamment les publications de Douguine, notamment dans la revue Elementy qu’il avait fondée en 1992 – à laquelle il faut ajouter la revue Milyi Angel (« Cher Ange ») lancée en 1991 –, et concluait avec une singulière perspicacité que « l’eurasisme apporte un fondement idéologique à l’impérialisme post-soviétique ».

Au début des années 1990, les néo-eurasiens russes prônent une alliance avec les milieux islamistes contre les « atlantistes » et plus largement « l’américanisme », en supposant que « l’essence de l’eurasisme, c’est le dialogue fécond, parfois difficile et conflictuel, entre deux styles de vie, entre deux civilisations, la civilisation slave et la civilisation islamique » (Dyen, n° 12, mars 1992). Françoise Thom note en 1994 que « parmi les néo-eurasiens post-soviétiques, le théoricien le plus éloquent de cette alliance privilégiée entre l’orthodoxie et l’islam est Alexandre Douguine », avant de citer ce passage significatif d’un article de ce dernier paru dans Dyen en 1992 :

« Les Eurasiens considèrent que l’islam fondamentaliste, avec son antimatérialisme, son refus du système bancaire, de l’usure internationale, du système de l’économie libérale, est leur allié. (…) Le seul ennemi géopolitique des Russes et des musulmans – ce sont les États-Unis et leur système libéral, cosmopolite, antireligieux, antitraditionnel. (…) L’Europe aussi est consciente que les États-Unis sont son ennemi qui a vaincu l’U.R.S.S. à cause d’une trahison interne. (…) Ce n’est pas un hasard si Khomeyni a appelé les États-Unis le grand Satan. »

L’idée d’un axe islamo-eurasien s’installe alors rapidement dans les milieux traditionalistes russes en lutte contre l’Occident et l’occidentalisation du monde. Ami et compagnon de combat de Douguine, et collaborateur de sa revue Elementy, le musulman chiite Gueïdar Djemal (1947-2016), co-fondateur en 1991 et vice-président du Parti de la renaissance islamique, désigne « l’américanisme » comme « le péril spirituel absolu » face auquel il faut « créer une solide alliance entre orthodoxes et musulmans ». Dans un article publié le 31 janvier 1992, à l’évidence soucieux d’empêcher l’américanisation de la Russie post-soviétique, il esquisse un programme salvateur centré sur l’islamisation du pays : « La seule force qui peut aujourd’hui s’opposer à l’universalisme de type américain, à la conception d’un nouvel ordre mondial, est l’islam. (…) Ceci a une signification particulière pour la Russie dans la mesure où elle prétend suivre sa propre voie. En dehors de l’islam cette voie n’existe pas. Le seul moyen pour la Russie d’échapper à la disparition géopolitique est de devenir un État islamique. » La croisade anti-atlantiste se transforme ainsi, chez certains traditionalistes russes, en croisade islamiste, misant sur l’Iran « continental-islamique, révolutionnaire » pour jouer le rôle d’un « Grand Espace intégrateur des pays d’Asie centrale » (Elementy, n° 3, 1993).

En octobre 1993, Douguine participe à la création du Parti national-bolchevique d’Édouard Limonov (1943-2020) [4]. Dans les milieux nationaux-bolcheviques, une phrase de Lénine est citée rituellement : « Faites de la cause de la nation la cause du peuple et la cause du peuple sera celle de la nation. » Fondateur en 1988 des éditions AION (rebaptisées Arctogaïa en 1990) et traducteur en russe de Guénon et d’Evola, auteurs dont il s’inspire, Douguine s’affirme rapidement comme le plus prolixe des théoriciens du néo-eurasisme russe, dans la perspective « antimondialiste » des milieux d’extrême droite tentés à la fois par un fondamentalisme ethno-culturel et par le projet d’une « révolution conservatrice ». En 1989, il voyage en Europe de l’Ouest et rencontre en France Alain de Benoist, le leader de la Nouvelle droite, auquel il emprunte l’idée d’une « stratégie culturelle » ou « métapolitique », et en Italie l’évolien Claudio Mutti (né en 1946), « traditionaliste révolutionnaire » converti à l’islam en 1978. Engagé dès l’âge de quatorze ans dans le mouvement de jeunesse au MSI, parti néo-fasciste, Mutti en est exclu pour « extrémisme ». Il rejoint ensuite l’organisation Jeune Europe, fondée par Jean Thiriart, qu’il rencontre à Parme en 1964. Proche du « nazi-maoïste » Giorgio Freda, autre évolien, Mutti a donné une introduction empathique à la réédition en 1978 du manifeste traditionnaliste-révolutionnnaire de Freda originellement publié en 1969, La Désintégration du système, qui appelait à la « lutte unitaire contre le système pour la subversion du système » – ledit « système » étant la « société bourgeoise » ou « marchande », pro-sioniste et pro-américaine, ou, comme l’écrit Mutti, « l’impérialisme tentaculaire américano-sioniste ».

En 2004, Mutti fonde la revue Eurasia, où l’on trouve notamment les signatures de Douguine, du national-communiste Guennadij Zjouganov ou de Sergueï Babourine (nationaliste russe, député à la Douma) à côté de celles d’Alain de Benoist ou du « nationaliste révolutionnaire » français Christian Bouchet. En 1982, dans Orientations pour des années décisives, Alain de Benoist avait clairement défini sa position radicalement anti-occidentaliste : « L’ennemi principal, pour nous, sera donc le libéralisme bourgeois et l’“Occident” atlantico-américain, dont la social-démocratie européenne n’est que l’un des plus dangereux succédanés. » Et de préciser pourquoi l’individualisme libéral doit être combattu : « Représentant le plus typique de l’idéologie du bonheur individuel et de l’universalisme égalitaire judéo-chrétien, le libéralisme apparaît ainsi comme essentiellement dissolvant. » On comprend aisément pourquoi Douguine fut invité à participer au XXIVecolloque national du GRECE (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne), le 24 mars 1991, pour dénoncer la « terrible machine à uniformiser les âmes qu’est l’Occident ».

Collaborateur de l’hebdomadaire Dyen(« Le Jour »), organe de la « Nouvelle droite » russe fondé en décembre 1990 et dirigé par le communiste « patriote » Alexandre Prokhanov (né en 1938), Douguine y publie notamment, en 1991, un article intitulé « Introduction à la conspiratologie » et s’efforce de diffuser les fondements de sa vision manichéenne de la géopolitique mondiale, opposant les Atlantistes (le « lobby planétaire atlantiste ») aux Eurasiens (visant à construire le « Troisième empire » ou la « Troisième Rome »), conflit qu’il fait remonter, d’une façon fantaisiste, à l’Égypte ancienne. La même année, dans l’hebdomadaire Politika, il publie un article conspirationniste titré « Anatomie du mondialisme », dans lequel il fait l’inventaire des organisations « mondialistes » censées représenter les forces occultes qui mènent le monde. Toujours en 1991, il traduit en russe et publie dans sa maison d’édition La Crise du monde moderne de René Guénon. En tant que directeur de l’association Arctogaïa (également maison d’édition) et correspondant à Moscou du GRECE, il intervient le 24 mars 1991 au XXIVecolloque national du GRECE, portant sur le thème « Nations et empires », pour « témoigner du réveil des peuples à l’Est de notre continent » et relativiser « le concept occidental d’État-nation ». Au début de sa conférence, intitulée « L’empire soviétique et les nationalismes à l’époque de la pérestroïka », Douguine définit clairement sa vision politique du monde :

« En tant que traditionaliste (c’est-à-dire fondant mon appréhension du monde sur les travaux de René Guénon et de Julius Evola), l’Empire, l’idée de l’Empire, m’apparaît comme la forme positive et sacrée de l’État traditionnel. (…) D’autre part, en tant que Russe, l’Empire me semble le mode de souveraineté le plus adapté à mon peuple et à ses frères européens, le plus naturel au fond. Peut-être sommes-nous, nous autres Russes, le dernier peuple impérial du monde. »

Dans la conclusion de sa conférence, Douguine expose ce qu’on peut considérer comme un article de foi traditionaliste et ses raisons d’espérer une « restauration » :

« En dehors du monde islamique arabe (…), c’est l’empire russe qui représente en définitive l’espace géopolitique, culturel et religieux encore assez unifié aujourd’hui pour servir de point de départ à une restauration traditionnelle. L’empire russe doit renaître des cendres léninistes afin de provoquer le réveil général de l’Eurasie. C’est la prise de conscience d’une identité continentalequi se joue là. La victoire contre les forces de désintégration et de décadence n’est possible que si elle s’inscrit dans le cadre d’un empire traditionnel et œcuménique. Notre terre russe, aux confins de l’Europe et de l’Asie, à la confluence des forces de la restauration et de la tradition, se doit d’être le berceau de ce nouvel espoir. »

Ses premiers articles de la revue Elementy – « revue eurasiste » fondée par lui en 1991 sur le modèle de la revue du GRECE, Éléments pour la civilisation européenne –, montrent que l’influence d’Evola – dont il a traduit en russe Impérialisme païen – a été déterminante dans la formation de sa pensée « métapolitique » (expression empruntée à Alain de Benoist, qu’il admire). Il s’en est expliqué en 1994 dans son essai intitulé « Julius Evola et le traditionalisme russe ». Mais il se réclame aussi des penseurs de la Révolution conservatrice allemande, et affirme, dans le bimestriel Lutte du peuple (n° 26, mars-avril 1995) – dirigé par Christian Bouchet –, qu’Evola fut « une des figures centrales de ce phénomène idéologique nommé la Révolution conservatrice ». En 1993, Douguine publie à Moscou un livre sur la Révolution conservatrice, qu’il connaît bien et qui le passionne. C’est en tant que traditionaliste, ou, si l’on veut préciser, en tant que traditionaliste révolutionnaire que Douguine fait ses premiers pas dans les mouvances d’extrême droite en Europe de l’Ouest. C’est ainsi que la revue de la Nouvelle droite belge, Vouloir, dirigée par Robert Steuckers (un ancien du GRECE), publie dans son numéro de janvier-février 1991 un « Entretien avec A. Douguine, éditeur traditionaliste à Moscou ». Il faut préciser qu’à l’initiative de Prokhanov, inspirateur du Front du salut national, Robert Steuckers et Alain de Benoist s’étaient rendus à Moscou pour participer à plusieurs rencontres publiques, patronnées notamment par Douguine[5].

On pouvait croire, au début des années 1990, que Douguine ne représentait qu’une variante russe de la Nouvelle droite franco-belge, en tenant compte notamment de l’influence exercée sur sa vision de l’empire eurasiatique par l’idéologue belge d’extrême droite Jean Thiriart (1922-1992) – qu’il avait rencontré en 1989 –, connu pour son projet de créer « l’empire euro-soviétique de Vladivostok à Dublin » (1981), dont se réclament certaines mouvances d’extrême droite qui se disent « nationalistes révolutionnaires ». Mais c’était là oublier les sources proprement russes de la pensée de Douguine, qu’il s’agisse de la tradition orthodoxe russe, de la pensée slavophile (Nikolaï Ya. Danilevski, 1822-1885, l’auteur de La Russie et l’Europe, 1869) ou des théoriciens de l’eurasisme – Nikolaï S. Troubetzkoy (1890-1938), Gueorgui V. Vernadski (1887-1973) et surtout Lev N. Gumilev (1912-1992). Douguine et Poutine ont repris à leur compte les deux concepts les plus célèbres forgés par Gumilev : celui du caractère multinational et multiethnique de la Russie, impliquant l’idée d’un destin historique commun des peuples eurasiens, et celui de la « passionarité » (ou de la « passionarité cosmique »), qui consiste à attribuer à chaque peuple une force vitale spécifique, composée d’énergie biocosmique et de force intérieure.

Rappelons, à la suite de Marlène Laruelle (2001), que le « postulat fondateur de la pensée eurasiste est le rejet de l’Occident[6] », ce qui se traduit, chez les idéologues traditio-nationalistes contemporains, par un rejet de l’occidentalisation ou de l’américanisation du monde, ou encore, ce qui revient au même, de la mondialisation ou du « mondialisme ». De la même manière, la critique radicale de l’européocentrisme par les slavophiles Léontiev et Danilevski fait partie du corpus idéologique du nouveau national-impérialisme russe, à côté de l’idée d’un destin unique d’une Russie entourée d’ennemis comploteurs, théorisée par Ivan Ilyine (1883-1954), cet admirateur du national-socialisme qui définissait en 1938 la révolution bolchevique, « fruit de la décomposition spirituelle européenne » et « enfant de l’athéisme européen » (ou produit de l’« infection antichrétienne » et du « matérialisme »), comme un « don mortifère de l’Occident à l’Orient puis au monde entier ».

Une inquiétante géopolitique néo-eurasiste

C’est en 1997 que Douguine publie son traité de géopolitique eurasiste, Les Fondements de la géopolitique. L’avenir géopolitique de la Russie, considéré comme son principal ouvrage, ce qui, dans les années qui suivent, renforce son statut de conseiller de plusieurs leaders politiques, nationalistes ou nationaux-communistes. En 1998, il devient conseiller à la Présidence de la Douma pour les questions stratégiques et géopolitiques. Notons au passage que, dans son analyse approfondie de l’ouvrage, le politiste américain John B. Dunlop se réfère au « traité néo-fasciste » de Douguine. La question reste de savoir s’il est éclairant de catégoriser en tant que « néo-fasciste » un tel ouvrage, eu égard à l’absence de consensus, dans les milieux savants, sur le sens de cette expression d’usage polémique. C’est là faire paresseusement l’économie d’une réflexion sérieuse sur ce qui relève, dans le corpus idéologique douguinien, de la résurgence, de la métamorphose, de la réinvention ou de l’émergence. Qu’y a-t-il de « fasciste » dans les écrits de Douguine ? Telle est la question préalable à laquelle il s’agit de répondre sur la base d’une enquête, d’une analyse critique et d’un travail d’interprétation. Mais il convient d’abord de construire un modèle d’intelligibilité du « fascisme ». Vaste question !

Le slogan des premiers slavophiles du milieu du XIXe siècle, celui de « l’Occident pourri » (ou « qui pourrit »), est loin d’avoir disparu de l’imaginaire national russe, exploité par des intellectuels-prophètes (comme Ilyine ou Douguine) et des démagogues autoritaires (comme Poutine) dans le sens d’un nationalisme messianique. « L’Antéchrist approche ! » : l’avertissement pessimiste de Léontiev, avec ses accents apocalyptiques repris en 1905 par Sergueï A. Nilus, le principal diffuseur des Protocoles des Sages de Siondans la Russie tsariste, fait aujourd’hui l’objet d’infinies variations. Mais l’Antéchist est désormais incarné par l’Occident et l’occidentalisation. Douguine ne cache pas sa vision diabolisante de l’Occident, comme dans ce texte publié en 2006 :

« Les eurasistes regardent la situation présente depuis leur propre perspective. Leur ennemi principal est la civilisation occidentale. Ils unissent en eux-mêmes toutes les thèses anti-occidentales (…) et sont prêts à faire alliance avec tous les patriotes et tous les défenseurs d’une politique de puissance (de droite ou de gauche) pour le salut de l’originalité russe face à la menace de la mondialisation et de l’atlantisme. (…) Pour nous, les eurasistes, l’Occident est le royaume de l’Antéchrist, le “lieu maudit”. Toutes les menaces contre la Russie viennent de l’Occident et des représentants des tendances occidentales en Russie. (…) Notre idée eurasiste consiste à opposer au mondialisme planétaire unipolaire sous l’égide des États-Unis un modèle alternatif de mondialisation multipolaire : une mondialisation régionale. »

Dans la conception douguinienne de la « géographie sacrale », on trouve aussi la trace d’une influence de Madame Blavatsky, la principale théoricienne de la théosophie. Il faut rappeler ici que Douguine et son ami (et inspirateur) Djemal avaient été exclus de l’organisation Pamiat’ pour occultisme. En 1993, Douguine a publié à Moscou un livre intitulé La Théorie hyperboréenne. Essai de recherches ariosophiques. Cette inspiration occultiste n’est pas étrangère au goût de Douguine pour les explications complotistes, notamment lorsqu’il aborde le rôle des Juifs dans l’histoire. Prenons un exemple. Dans un texte sur « les Juifs et l’Eurasie » (2000), Douguine, après avoir souligné la sur-représentation des Juifs « parmi les principales élites bolcheviques et politiques de l’État soviétique », affirme que « le grand effondrement de l’État soviétique fut le résultat direct du retrait du lobby juif de la position bolchevique étatiste créatrice [sic], et de sa complicité directe ou indirecte avec l’Occident capitaliste atlantiste, anti-soviétique, hostile ». Tout se passe donc comme si les Juifs avaient trahi la Russie nationale-bolchevique pour se rallier au camp du capitalisme occidental et en devenir les agents les plus actifs. Pour Douguine, la disparition de la Russie soviétique, notamment en raison de la trahison ou de la désertion des Juifs, est un événement regrettable. On notera que cette analyse est parfaitement congruente avec la fameuse déclaration faite en 2005 par le président Poutine, ancien agent du KGB, selon laquelle la chute de l’Union soviétique en 1991 a été « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle », en ce que cet effondrement, comme il l’a précisé en 2021, a été « une désintégration de la Russie historique ». On comprend pourquoi, à partir de 2000, Douguine a apporté à Poutine un soutien oscillant, selon les circonstances, entre l’inconditionnalité et la critique modérée[7].

Dans un long entretien avec la journaliste Galia Ackerman publié à l’été 2014, alors qu’il était un proche du conservateur Sergueï Glaziev, conseiller de Poutine pour l’intégration eurasienne, Douguine résumait ainsi sa pensée politique, clairement anti-occidentale :

« L’eurasisme est une continuation de la pensée slavophile qui exalte l’originalité de la civilisation russe. C'est une vision du monde qui se base sur la multipolarité. Nous rejetons l’universalisme du modèle occidental, protestons contre le racisme culturel européen et affirmons la pluralité des civilisations et des cultures. Pour nous, les droits de l’homme, la démocratie libérale, le libéralisme économique et le capitalisme sont seulement des valeurs occidentales ; en aucun cas des valeurs universelles. (…) Les idées que je développe depuis trente ans sont à présent partagées par une partie importante de la société russe et se trouvent à l’origine de la création par Vladimir Poutine de l'Union eurasienne. »

En septembre 2014, sur le site d’Evrazija, Douguine publie un article intitulé « Géopolitique de la Novorossia : sauver Poutine » où il attaque avec virulence les États-Unis et l’OTAN, accusées de comploter contre la Russie, le peuple théophore par excellence selon lui. L’article se termine par cette profession de foi patriotique colorée d’impérialisme :

« Il faut constituer une nouvelle force patriotique pro-Poutine, pour la Novorossia, pour la Russie, pour la Grande Union eurasienne. (…) Non en l’attente de remerciements et d’honneurs, mais pour attaquer directement l’ennemi, le mal, la mort et ses réseaux. Pour Poutine ! Dieu est avec nous, nous sommes de Russie, entendez peuples, et soumettez-vous, car Dieu est avec nous. »

Quelques mois auparavant, Douguine concluait son entretien avec Galia Ackerman en appliquant sa vision géopolitique belliqueuse à la question de l’Ukraine :

« Les néo-nazis ukrainiens nous lancent un défi. Or la Russie s’est déjà déclarée garante de la sécurité de la population russe du sud et de l’est de l’Ukraine. Poutine est obligé d’intervenir militairement. Il n’a pas le choix. (…) La Renaissance russe ne peut s’arrêter qu’avec la prise de Kiev. Et encore… Une fois Kiev prise, la question se posera : faut-il s’arrêter ou bien continuer la marche vers l’Ouest ? Une décision trop modérée pourrait transformer la victoire russe en défaite (…). À l’instar de Caton l’Ancien (…), je suis prêt à répéter, inlassablement : “Poutine, il est temps de faire entrer nos troupes en Ukraine !” Ceux qui défient le peuple russe doivent être écrasés. »

Le « traditionalisme révolutionnaire » et expansionniste théorisé par Douguine à la suite d’Evola est la base doctrinale d’une nouvelle « religion politique » (au sens donné à cette expression par Eric Voegelin en 1938) ou un nouveau gnosticisme comportant une théorie de l’action, comme les totalitarismes du XXesiècle. Mais il peut aussi être compris, plus précisément, comme un nouveau fascisme, en prenant ce terme comme une catégorie classificatoire et non comme une étiquette polémique. On trouve en effet, dans Les Templiers du prolétariat, ouvrage publié par Douguine en 1997, un court chapitre titré « Le fascisme immense et rouge » qui se termine ainsi : « L’écrivain fasciste français Robert Brasillach prononça avant sa mort une prophétie étrange : “À l’Est, en Russie, je vois monter le fascisme, le fascisme immense et rouge.” Remarquez : non pas le national-capitalisme pâle, brunâtre et rose, mais l’aube éblouissante de la nouvelle révolution russe, le fascisme immense, comme nos terres, et rouge, comme notre sang. » En 2006, le journaliste russe Andreï Piontkovski décrivait sans fard l’idéologue « national-bolchevik » : « Douguine, ce fasciste qui ne cache pas son adoration pour l’esthétique et les pratiques SS, occupe les écrans des chaînes d’État à longueur de journée. Il est devenu l’un des idéologues officiels du régime. »

L’année suivante, dans son livre sur le néo-eurasisme dans la Russie contemporaine, La Quête d’une identité impériale, la chercheuse Marlène Laruelle notait que Douguine était « devenu l’un des penseurs les plus à la mode, diffusant, selon des circonstances difficiles à suivre, le mythe d’une grande puissance russe, accompagné de présupposés impérialistes, racialistes et ésotériques euphémisés dont la portée reste encore imprécise mais qui ne peuvent être sans conséquence ». Mais cette popularité de Douguine en Russie ne fait pas de lui le « guide spirituel » de Poutine (ou encore « le Raspoutine de Poutine »), encore moins le « cerveau de Poutine », comme on ne cesse de le répéter dans la presse occidentale malgré les mises en garde des spécialistes de la Russie poutinienne. Le fait qu’il partage telle ou telle vision politique ou géopolitique avec Poutine ne permet pas non plus de le caractériser comme un « proche de Poutine ».

Douguine, qui reconnaît en Poutine un « réaliste pragmatique » d’esprit conservateur s’inspirant de divers courants idéologiques (à commencer par l’eurasisme), s’est clairement et activement rallié à l’autocrate qui a pris la décision d’envahir l’Ukraine pour l’intégrer dans le nouvel empire russe qu’il rêve de créer. Interviewé par la revue Éléments en juin 2022, Douguine n’a pas hésité à déclarer, reprenant les « mots » de son « grand ami Jean Parvulesco » (écrivain traditionaliste auquel il avait consacré une grande émission sur Radio Moscou en 1997) : « L’entrée de l’armée russe en Ukraine relève de ce qu’il appelait la “marche dogmatique des choses”, l’équivalent de la Providence dans la tradition chrétienne, ou de la ruse de l’histoire selon Hegel. » Et d’ajouter : « Cette opération devait avoir lieu parce qu’elle s’inscrit dans une vision géopolitique logique : le retour de l’Ukraine comme partie organique de l’État impérial. »  Ladite « opération militaire spéciale » doit selon lui être « comprise comme un pas décisif pour établir la Russie comme une civilisation, comme un pôle souverain dans un monde multipolaire », en vue de pulvériser le « monde unipolaire libéral ». C’est pourquoi l’affrontement étant compris comme une figure du conflit fondamental entre « la puissance de la Mer, la thalassocratie anglo-saxonne, et la puissance de la terre, la puissance tellurique eurasiatique[8] », il « s’agit d’une question de vie ou de mort pour les Russes », comme il l’affirme en juin 2022 : « Sans la victoire, c’est l’existence de la Russie qui serait remise en cause. (…) Poutine est désormais dans une situation où il n’y a qu’une issue possible : la victoire. Et encore, est-ce là le grand minimum. »

Sans être « le cerveau de Poutine », comme on l’a souvent qualifié dans les médias, Douguine n’a cessé d’appeler à mettre au pas l’Ukraine pour l’intégrer dans l’empire russe et l’espace eurasiatique de ses rêves. Sur ce point, il y a bien convergence entre leurs visions géopolitiques. Mais il serait hasardeux de considérer Douguine comme exerçant une influence directe sur Poutine, au point d’être son « guide spirituel », notamment en ce qui concerne la décision d’envahir l’Ukraine. On sait qu’il n’a jamais rencontré le président russe en tête-à-tête, ce qui devrait empêcher de le présenter comme un « proche conseiller de Poutine » ou, métaphoriquement, comme son « Raspoutine ». Il est plus juste de le caractériser comme un « influent allié de Poutine » (The New York Times, 22 août 2022) dans sa guerre néocoloniale non déclarée contre l’Ukraine.


Notes

[1] Marlène Laruelle, « Alexandre Dugin ; esquisse d’un eurasisme d’extrême droite en Russie post-soviétique », Revue d’études comparatives Est-Ouest, 32 (3), 2001, pp. 85-103 ; « Alexander Dugin and Eurasianism », inMark Sedgwick (ed.), Key Thinkers of the Radical Right: Behind the New Threat to Liberal Democracy, Oxford & New York, Oxford University Press, 2019, pp. 155-169 ; Anton Shekhovtsov, « Alexander Dugin and the West European New Right, 1989-1996 », in Marlène Laruelle (ed.), Eurasianism and the European Far Right: Reshaping the Europe-Russia Relationship, New York & Londres, Lexington Books, 2015, pp. 35-53.

[2] Marlène Laruelle, L’Idéologie eurasiste russe ou comment penser l’Empire, préface de Patrick Sériot, Paris, L’Harmattan, 1999 ; La Quête d’une identité impériale. Le néo-eurasisme dans la Russie contemporaine, Paris, Éditions PÉTRA, 2007 ; (ed.), Eurasianism and the European Far Right: Reshaping the Europe-Russia Relationship, New York & Londres, Lexington Books, 2015.

[3] Françoise Thom, « Eurasisme et néo-eurasisme », Commentaire, n° 66, été 1994, pp. 303-309.

[4] Mathyl Markus, « The National-Bolshevik Party and Arctogaia: Two Neo-Fascist Groupuscules in the Post-Soviet Political Space », Patterns of Prejudice, 36, 2002, pp. 62-76.

[5] Pierre-André Taguieff, Sur la Nouvelle droite. Jalons d’une analyse critique, Paris, Descartes et Cie, 1994, pp. 29-42.

[6] Marlène Laruelle, « Le néo-eurasisme russe. L’empire après l’empire ? », Cahiers du Monde russe, 42/1, janvier-mars 2001, p. 74.

[7] A. Douguine, Vladimir Poutine, le pour et le contre (Écrits eurasistes – 2006-2016), préface d’André Chanclu, Nantes, Ars Magna, 2017.

[8] A. Douguine, « Qui es-tu Vladimir Poutine ? » (entretien), Éléments pour la civilisation européenne, n° 163, novembre-décembre 2016b, pp. 78-81.

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