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Thibault Montbazet : « 1870 est une année charnière pour la guerre en Europe »

12/06/2022

ENTRETIEN. Agrégé d’histoire et doctorant de l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, Thibault Montbazet est enseignant d’histoire au lycée. Ce premier livre, Une année terrible (éd. Passés/Composés), est une plongée dans le Paris assiégé de 1870. Une lecture de circonstance.

Thibault Montbazet : « 1870 est une année charnière pour la guerre en Europe »


Front populaire : Votre livre repose sur un parti pris intéressant. Raconter un épisode historique en miroir de la vie concrète d’un homme. Pourquoi cette démarche ?

Thibault Montbazet : C’est d’abord un effet de source : l’archive de famille sur laquelle je travaille est celle d’un individu particulier qui traverse ce bouleversement de la guerre de 1870-71 et du siège de Paris. C’est ensuite une volonté de comprendre ce qu’est véritablement un événement : quelque chose d’à la fois intime et collectif. Chacun d’entre nous entre et vit un moment particulier avec ses présupposés, avec ses propres marges de manœuvre, avant que ce moment n’occupe une part de nos souvenirs. Mais un évènement touche plus généralement la société toute entière, et fabrique des discours et des récits communs dans lequel l’individu va devoir trouver une place. Raconter cette collusion particulière de faits sociaux et psychologiques m’a paru pertinente pour comprendre un peu de ce qu’est un évènement.

FP : Peut-on définir le cadre de vie d’un Français moyen à cette époque en France ? Et à Paris ?

TM : De la même façon qu’aujourd’hui on peine à savoir qui est de la « classe moyenne », j’aurais bien du mal à vous dire qui est le « Français moyen » du XIXe siècle. Ce qui est certain, cependant, c’est que la société du Second Empire connaît un certain enrichissement, qui touche une vaste « bourgeoisie » qui irait des grands industriels aux petites notabilités provinciales, mais également une population de petits propriétaires dans les villes et les campagnes, qui aspirent aussi à participer plus largement à la vie politique. Un élargissement que le suffrage universel masculin leur a offert depuis 1848, et qui se poursuit sous la IIIe République après 1870. Si le village reste le cadre de vie de l’immense majorité des Français, l’urbanisation s’est accélérée avec l’industrialisation. Elle a accumulé en ville une population rurale paupérisée, mais a également vu l’amélioration des conditions de la vie urbaine. Le citadin mange mieux qu’au début du siècle du fait des progrès agricoles et surtout logistiques. Il a davantage accès à une eau potable et aux commodités d’hygiène dont la nécessité a été prise en compte par les pouvoirs publics à la suite des multiples épidémies de choléra. L’éclairage s’est amélioré avec la lente percée du gaz et les progrès de la bougie. Des travaux publics ont été engagés pour élargir les voiries, multiplier les marchés et les espaces verts. En un sens, émerge alors la ville moderne ouverte aux loisirs, à la consommation et à la spéculation. A Paris, cette évolution est évidemment incarnée par le préfet Haussmann.

FP : Pouvez-vous nous rappeler le contexte historique du siège de Paris ?

TM : Le régime de Napoléon III, qui paraît alors solide, s’engage en juillet 1870 de manière un peu aventureuse dans un conflit avec la Prusse alliée aux autres États allemands. Pour de multiples raisons, les Français pensent être bien supérieurs militairement à leur ennemi, et s’engagent donc dans la guerre avec légèreté. Dès le mois d’août, la supériorité militaire et logistique allemande réduit à l’impuissance l’armée impériale qui est défaite à chaque bataille, jusqu’à la dernière qui a lieu le 2 septembre à Sedan. L’empereur est capturé et l’armée capitule. A Paris, pendant ce temps, les républicains en profitent pour prendre le pouvoir et proclamer la IIIe République. La guerre se poursuit néanmoins du fait des demandes allemandes qui sont refusées par le nouveau gouvernement de Défense nationale. L’ennemi marche alors sur Paris qui, par une bizarrerie assez anachronique dans l’Europe du XIXe siècle, est entourée de fortifications (ce qui en fait un objectif militaire…). Les Allemands mettent le siège devant la capitale le 19 septembre et, sans chercher à mener l’assaut, la laissent « dans son jus » (comme le dit alors Bismarck) jusqu’à sa reddition en janvier 1871.

FP : Vous rappelez que si le 19ème siècle s’est ouvert dans le fracas des guerres napoléoniennes, il demeure, au moins en métropole, un siècle de paix jusqu’en 1870. Comment est vécue cette irruption de la guerre parmi la population parisienne ?

TM : C’est tout l’intérêt de la source épistolaire que j’étudie, qui permet de suivre au fil des jours cette irruption du conflit dans le quotidien. Le son du canon est omniprésent dans les sources, montrant son caractère inédit. A la fin du siège, néanmoins, il est devenu banal et presque familier. Le service militaire n’a rien d’universel et les Parisiens doivent péniblement apprendre le maniement des armes, recrutés dans la garde nationale ou la garde mobile. Ils montent la garde sur les remparts, maintiennent l’ordre dans la capitale, et font parfois des sorties pour tenter, mollement, de briser l’étau ennemi. Les rigueurs du siège nécessitent également une plus grande intervention de l’Etat dans l’économie, pour organiser le rationnement ou les distributions alimentaires. Autant d’éléments qui font de 1870 un moment charnière qui inaugure, en partie, cette période où la guerre transforme et enrégimente les sociétés européennes jusqu’en 1945.

FP : Sentiment d’abandon, perte de confiance dans le pouvoir impérial, Paris assiégée, famine et privations, les populations aisées quittent la capitale…A-t-on raison de voir dans le siège de Paris l’une des causes de la Commune insurrectionnelle qui a suivi ?

TM : Les causes de la Commune sont multiples et discutées, et on sait comme la capitale est un foyer révolutionnaire intense depuis 1789. Néanmoins, il est certain que le contexte immédiat explique largement l’insurrection de mars 1871. La population parisienne, réduite à ses franges les plus populaires, a connu pendant cinq mois d’importantes privations. Elle est marquée également par un ardent patriotisme qui s’est nourri du sentiment d’avoir défendu seule la nation. Les conditions de l’armistice signé fin janvier 1871 sont vécues comme une trahison par les Parisiennes et les Parisiens. L’assemblée élue, à majorité monarchiste et installée à Versailles incarne rapidement cette trahison, tandis que la fin des mesures sociales mises en place pendant le siège (moratoire sur les loyers, solde du garde national, etc.) précarise une population déjà fragilisée. La tentative par le pouvoir de reprendre les canons de la butte Montmartre fondus par la population pendant le siège pour défendre la ville est donc un symbole de trop. C’est le début du soulèvement parisien, le 18 mars 1871.

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