idéessociété

La mort du débat en France

CONTRIBUTION / ANALYSE. La confrontation des opinions et des arguments est-elle encore possible dans la France du XXIe siècle ? Non, regrette l'historien Stéphane Ratti.

debat-stephane-ratti


Jamais plus personne ne parvient à convaincre personne. Le débat est mort en France, et tout dialogue y ressemble à celui de deux sourds. Comment expliquer, sur le plan intellectuel, ce phénomène ? Commençons par un exemple.

Dans une scène fameuse du film de Milos Forman, Amadeus, on voit l’empereur Joseph II, à Vienne, en 1782, dire à Mozart, après la première représentation de son opéra L’Enlèvement au sérail, que sa partition comporte « trop de notes ». Sans doute fallait-il que le souverain, un brin jaloux, rabaisse par quelque moyen le génie du compositeur. Mais l’anecdote me paraît révélatrice d’un paradoxe dangereux qui pèse sur nos façons contemporaines de penser. Nul ne contestera que nous sommes les enfants des Lumières et, à ce titre, que nous sommes des êtres rationnels. Nous pensons, disant cela, que nos conduites sont la plupart du temps dictées par la réflexion et décidées après mûre réflexion. Nous choisissons en toute conscience et prenons nos décisions après avoir pesé le pour et le contre. Voilà pour la théorie, rassurante et familière. Mais la réalité est tout autre.

La psychanalyse, la linguistique et une partie de la philosophie nous ont, en effet, enseigné au XXe siècle que l’inconscient, le langage et la logique se jouaient souvent de nous et nous menaient là où nous ne pensions pas aller de prime abord. Bref, la pensée postmoderne a été une déconstruction, parfois salutaire, de nos certitudes rationnelles. Mais elle a aussi donné naissance à une forme de scepticisme désabusé proche du nihilisme : il ne serait désormais plus possible de faire confiance ni aux « mots de la tribu » ni à nous-mêmes. Telle est l’analyse commune que l’on formule généralement.

Je me demande si, en réalité, le scepticisme ou la défiance qui sévissent ces temps-ci dans tous les domaines, de la...

Vous aimerez aussi