Ghislain Benhessa : « Ce qui se joue, c'est l'assassinat d'une institution : la présidentielle »
ENTRETIEN. De la prison, 100.000 euros d’amende et, surtout, cinq ans d’inéligibilité : la condamnation de Marine Le Pen constitue une « déflagration » judiciaire aux conséquences politiques bien concrètes. Pour Ghislain Benhessa, docteur en droit public et avocat, l’affaire s’inscrit dans un processus ancien, diffus et pernicieux, dont la première victime est la démocratie : celui de l’instrumentalisation de l’État de droit.
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Front Populaire : Le tribunal de Paris a tranché : Marine Le Pen a été jugée coupable dans l’affaire des assistants parlementaires au Parlement européen, et condamnée à 5 ans d’inéligibilité avec exécution provisoire. Comment interprétez-vous cette décision ? Constitue-t-elle selon vous un tournant ?
Ghislain Benhessa : À mon sens, plus qu’un tournant, c’est une déflagration. Avant d’entrer dans le fond, rappelons cette donnée toute simple : selon un sondage publié la veille du jugement, Marine Le Pen récoltait 37% des intentions de vote pour la présidentielle de 2027, loin devant Edouard Philippe, Bruno Retailleau ou Gabriel Attal. Dans toutes les configurations, elle était à son acmé. Je ne dis pas qu’elle était destinée à l’emporter, mais elle avait le vent dans le dos. Désormais, la seule question qui reste est limpide : est-elle définitivement sur la touche ? En quelques jours, les cartes ont été rebattues comme jamais dans l’histoire récente.
Mais par-delà son cas personnel, la façon dont les juges ont retenu l’exécution provisoire sur le terrain de l’inéligibilité est sidérante. D’une part, ils ont invoqué un risque de récidive – comme si Marine Le Pen le pouvait, alors qu’elle ne siège plus au Parlement européen. Ils ont d’ailleurs implicitement mis en cause sa stratégie, elle qui a constamment nié tout détournement de fonds publics. Alors même qu’au nom des droits de la défense, principe à valeur constitutionnel, chacun est libre de contester les faits qui lui sont reprochés, jusqu’à la dernière seconde ! D’autre part, ils ont invoqué un risque de trouble à l’ordre public, si d’aventure une candidate condamnée de la sorte devait se présenter à la présidentielle. Cela revient à prédire la survenance de perturbations lors d’une élection qui se tiendra… dans plus deux ans ! Sur ce point, les juges sont allés très loin, sans s’embarrasser longuement du processus électoral et de l’état...