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Une civilisation de méduses

01/03/2021

Il existe dans la Bible au moins deux moments qui permettent de penser l’éternelle question de l’immigration : d’abord le meurtre d’Abel par Caïn, ensuite l’allégorie de la tour de Babel. Ces deux histoires ne se trouvent pas par hasard dans la Genèse, le livre de toutes les généalogies de notre civilisation judéo-chrétienne. Sur la dialectique entre nomadisme et sédentarité ou les relations entre la ville tentaculaire et la confusion civilisationnelle, on lira avec bénéfice ces pages communes au judaïsme. On peut ensuite envisager la « babélisation » du monde, autrement dit sa créolisation, d’une façon lumineuse.

Une civilisation de méduses

1. D’ABORD L’HISTOIRE DE CAÏN ET ABEL

Cette aventure arrive après qu’Adam et Ève ont été chassés du Paradis pour avoir osé goûter au fruit de l’arbre de la connaissance dont l’usage leur avait été interdit par Dieu : ils ont voulu savoir et comprendre plutôt que croire et obéir, Dieu les a punis…

Caïn et Abel sont les deux enfants d’Adam et Ève après qu’ils ont été maudits. Le texte dit : « Abel fut berger, tandis que Caïn cultiva le sol » (4.2) – autrement dit : le premier, le second venu, est nomade, le second, fils aîné, sédentaire. Abel est l’ancêtre des migrants, Caïn celui des nés natifs, si l’on me permet cette expression. Le premier n’a pas de terre, il n’est pas enraciné, il ignore le sens du sol, il va et vient en fonction de son troupeau qu’il conduit là où la terre se trouve la plus riche afin de le nourrir ; le second habite un territoire qu’il cultive, il a des racines, il possède ce que Nietzsche nomme « le sens de la terre ». Caïn est d’ici ; Abel de nulle part, donc d’ailleurs et de partout. L’un est somewhere, l’autre, d’anywhere, comme on dit aujourd’hui.

La généalogie de la rivalité se trouve dans le caprice de Dieu – or le caprice, voilà qui définit Dieu : il fait, dit et veut ce qu’il veut, quand il veut, comme il veut, sans avoir besoin de donner ses raisons à qui que ce soit… Il est la puissance et la puissance n’est jamais autant elle-même que quand elle se manifeste sans autre raison qu’elle-même.

Voilà pour quelle raison, quand Caïn offre à Dieu les fruits de la terre et Abel ses agneaux bien gras, Dieu manifeste clairement sa préférence pour...

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