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Le gouvernement des sensibilités

CONTRIBUTION / OPINION. Notre époque a changé la définition du mal. Il ne désigne plus seulement la transgression d'une règle qui fait tort, mais la souffrance que l'on cause. Et c'est la figure de l'enfant, vulnérable, sans défense, qui est devenue l'étalon de cette nouvelle sensibilité morale.

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Crédits illustration : ©Christine Biau/SIPA


Depuis le début des années 2010, les universités américaines ont progressivement généralisé les trigger warnings — avertissements préalables signalant aux étudiants qu'un texte au programme pourrait les affecter émotionnellement (1). La logique est simple : la souffrance potentielle du lecteur prime sur la valeur du texte. Elle a depuis traversé l'Atlantique, et avec elle une présupposition plus profonde : ce qui fait tort est ce qui blesse, et c'est à celui qui se dit blessé qu'il revient d'en attester. Ce glissement substitue à une norme objective un code subjectif, et confie à la victime potentielle le soin de définir rétrospectivement l'agression.

Cette nouvelle sensibilité morale a besoin d'un visage, d'une figure qui incarne par excellence la vulnérabilité, l'innocence exposée, le droit à ne pas souffrir. Elle l'a trouvé dans l'enfant. Non l'enfant réel, avide, brutal et vivant, mais l'enfant tel qu'une certaine modernité l'a construit : vulnérable par nature, authentique par essence, dont la souffrance vaut comme mal absolu.


Une catégorie historiquement construite


Cette figure n'a pas toujours existé sous cette forme. Pendant la majeure partie de l'histoire humaine, l'enfant était moins un être à protéger d'un monde hostile qu'un être en transition vers une condition commune. Philippe Ariès l'a montré : l'enfance comme catégorie distincte, dotée d'une valeur propre et d'une temporalité séparée, est une construction historique récente (2).

Elle résulte de transformations matérielles précises. D'abord, le recul de la mortalité infantile : lorsque le décès des enfants était une réalité ordinaire, l'investissement affectif individuel ne pouvait prendre la même forme qu'il prend aujourd'hui — non par absence d'amour, mais par nécessité de se protéger d'un deuil trop fréquent. Ensuite, la scolarisation généralisée, qui a extrait l'enfant du monde productif et lui a assigné un espace et un temps propres. Ce sont ces transformations démographiques et économiques qui ont d'abord séparé l'enfant du monde...

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