Les « élites » contre De Gaulle
Dans le lourd et sanglant XXe siècle, il est peu de dire que les élites n’ont pas brillé par leur esprit de résistance face aux volontés de domination étrangère. Comme l’écrit Delorme, peu importe à qui l’on s’en remet, pourvu qu’on n’ait pas à produire l’effort de maîtriser son destin. Homme du refus, de Gaulle est celui qui aura tendu un miroir aux élites de son temps.
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La relation de Charles de Gaulle aux élites françaises fut, de bout en bout, une relation de défiance réciproque. Issu de leur rang, forgé dans leurs institutions, le Général n’en partageait ni les réflexes ni les certitudes, et surtout pas ce tropisme profond qui les portait, en toutes circonstances, à chercher un tuteur plutôt qu’à assumer le risque d’une politique d’indépendance. Des états-majors de l’entre-deux-guerres aux technocrates de la Ve République finissante, des salons new-yorkais aux rédactions parisiennes, c’est une même inclination qui s’est perpétuée : préférer la servitude confortable à l’effort souverain. Comprendre la pensée et l’action gaulliennes suppose donc de les replacer dans ce combat permanent, rarement frontal, toujours recommencé, contre des élites dont l’horizon naturel était la soumission – et dont l’hostilité, précisément, mesure rétrospectivement ce que le gaullisme avait d’irréductiblement singulier.
La « gouvernante anglaise »
Durant les années 1930, Charles de Gaulle tente en vain de sensibiliser à ses conceptions stratégiques les élites militaires et politiques d’un pays victorieux, mais cruellement éprouvé, qui considèrent désormais impossible d’agir sans l’accord du Royaume-Uni ou, selon l’expression de l’historien Jean-Baptiste Duroselle, sans l’assentiment de leur « gouvernante anglaise ». En 1934, le ministre des Affaires étrangères Louis Barthou rompt avec cette dépendance, d’une part en resserrant la Petite Entente (France, Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Roumanie), et de l’autre en négociant un pacte d’assistance mutuelle avec l’URSS. Barthou est un homme de droite, mais comme les républicains des années 1890 s’étaient alliés avec une Russie tsariste aux antipodes de leurs convictions politiques, il veut construire un système d’alliances de revers contre l’impérialisme allemand renaissant. Les lettres de de Gaulle de l’époque témoignent de son soutien à cette politique et annoncent un des fondamentaux de la diplomatie gaullienne : les idéologies et les régimes passent, c’est avec les nations qu’il faut compter ; les États n’ont pas d’amis, ils ont des...
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