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Denis Collin : « L’habitude de la servitude rabougrit la liberté de conscience de l’individu »

ENTRETIEN. En 2011, le philosophe (et contributeur de Front populaire) Denis Collin publiait La longueur de la chaîne, un essai passionnant sur la liberté et ses conditions de possibilité. Cet essai vient d’être publié en langue anglaise, The Length of the Shackles (éd. Max Milo). L’occasion de faire un bilan, une décennie plus tard.

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Front populaire : Vous dites en début d’ouvrage pour introduire votre thèse que « la liberté s’est retournée contre la liberté ». Que faut-il comprendre ?

Denis Collin : Dans la Dialectique de la raison, Adorno et Horkheimer ont montré comment la raison s’est retournée contre la raison, à notre époque. La liberté suit le même chemin : on n’exige plus de soumettre les hommes, plus personne n’ose affirmer qu’une partie de l’humanité est vouée à la servitude, comme condition de la liberté des classes supérieures, mais on multiplie les interdictions au nom de la liberté, du respect, de la bienveillance, et de tant d’autres bonnes et belles valeurs morales. C’est un premier aspect de la question. Il y en a un second : la science et la technique modernes nous ont promis une émancipation totale. Nous devrions nous libérer non seulement des « déterminismes sociaux », mais aussi des déterminismes naturels, nous libérer de nous-mêmes en quelque sorte. Chose qui ne peut manquer de conduire à la pire des servitudes et au triomphe de la pulsion de mort.

Il y a – sous nos latitudes, soyons précis – de moins en moins de réglementations explicites qui interdiraient ou limiteraient cette liberté sans loi que l’on appelait licence, et la multiplication des injonctions à se taire et des interdictions explicites de parole pour ceux qui ne « pensent pas bien ». Écrit il y a plus de douze ans, mon livre est hélas confirmé par tous les délirants qui tiennent le haut du pavé, aujourd’hui. Toutes les extravagances sont à la mode – les mouvements « woke », LGBT & Cie me font penser aux Incroyables et aux Merveilleuses qui donnaient le ton de la « bonne société » après Thermidor et organisaient la chasse aux jacobins. Aujourd’hui, ces mouvements qui se disent parfois « révolutionnaires » ou « déconstructeurs » récusent à l’avance toute...

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